# La fin de l’alliance atlantique ? Entretien avec Sylvain Kahn
**Date de l'événement :** 08/09/2025
* Publié le 08/09/2025

### Date
09/09/2025

## Chapô
**Depuis le début du nouveau mandat de Donald Trump, les États-Unis ont tourné le dos aux Européens. L’alliance atlantique, scellée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, semble à l’agonie. Comment l’Europe peut-elle réagir face à cet isolement ? Sommes-nous condamnés à l’impuissance ? Ou pouvons-nous profiter de ce bouleversement géopolitique pour relancer l’intégration européenne ? Sylvain Kahn nous reçoit dans son bureau pour répondre à ces questions.**

**Sylvain Kahn, professeur agrégé au Centre d’histoire de Sciences Po et docteur en géographie, vient de publier [L’atlantisme est mort ? Vive l’Europe ! (2025)](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782815968249-l-atlantisme-est-mort-vive-l-europe-sylvain-kahn/) aux Éditions de l’Aube en coédition avec la Fondation Jean Jaurès.**

## Corps du texte
**_Dans votre essai, vous nous incitez à admettre un constat difficile : la fin de l’alliance historique entre les États-Unis et l’Europe. Plus précisément, vous datez l’« acte de décès de l’atlantisme » aux premiers mois de 2025, c’est-à-dire au retour à la présidence de Donald Trump. Qu’est-ce qui a changé avec ce second mandat ?_**

**Sylvain Kahn** : Il me semble que ce qui a changé, ce sont plusieurs signes indiquant que, pour ce nouveau gouvernement américain et sa majorité parlementaire – rappelons que Trump a été élu avec plus de 50 % des voix, donc avec une base électorale très large – les Européens ne sont plus considérés comme des alliés. Le président, le vice-président (J. D. Vance), le secrétaire d’État à la Défense (P. Hegseth) les présentent comme des profiteurs, des parasites.

Cela a d’abord des traductions concrètes en termes de politiques publiques. L’administration introduit un doute explicite sur le fait que les États-Unis soient l'ultime garantie de défense du territoire européen dans le cadre de l’OTAN. C’est une rupture majeure : Trump avait déjà évoqué cette idée lors de son premier mandat, mais il est le seul président américain depuis la création de l’OTAN à dire que les Européens ne peuvent plus compter sur les États-Unis pour leur défense. Cela suffit, à mon avis, à acter le décès de l’atlantisme.

Ensuite, sur le plan commercial, l’Europe était historiquement le premier partenaire des États-Unis. Aujourd’hui, les Américains se comportent de façon brutale, coercitive, et non plus partenariale.

Dernier signe fort,  sous l’administration Trump II, la politique de soutien à l’Ukraine et de refoulement de la Russie hors des territoires qu’elle y a conquis par sa guerre d’agression n’est plus la politique américaine.  Il n’y a plus de communauté atlantique en faveur de l’indépendance et de la liberté de l’Ukraine. Depuis 1947 on n’avait jamais vu une divergence sur l’essentiel entre la politique russe des États-Unis et la politique russe des Européens. L’administration américaine trumpiste ne considère plus qu’il existe une communauté de valeurs et d’intérêts euro-atlantique. Elle tourne le dos à Tocqueville. Elle semble accorder plus d’importance à trouver des accords avec Poutine qu’avec les Européens.

Ces trois bifurcations sont d’autant plus notables qu’elles mettent fin à un paradigme de près d’un siècle. Dans l’histoire des relations internationales, il est rare qu’une alliance dure aussi longtemps. Certains acteurs ou collègues parlent de « crise majeure » de la relation transatlantique, comme il y en a eu sous Nixon, ou sous Bush au moment de l’invasion de l’Irak. Mais à la différence de Trump, ni Nixon ni Bush n’ont remis en cause la communauté de valeurs et d’intérêts. Il s’agit donc ici d’une rupture de nature, pas seulement de degré.

**_On pourrait cependant imaginer que ce désalignement soit passager, et que la situation se rétablisse avec un retour au pouvoir des Démocrates ?_**

**S. K.** : Oui, bien sûr, certains diront que le balancier politique américain pourrait repartir dans l’autre sens si Trump était remplacé. Mais cela signifierait que les Européens placent la garantie de leur défense entre les mains des fluctuations électorales américaines. Or, on ne peut pas faire reposer la sécurité de notre territoire sur la vie politique d’un autre pays. Même si cette fin de l’atlantisme n’est pas définitive, il est responsable d’envisager l’hypothèse la plus pessimiste et de s’y préparer.

L’historien que je suis constate combien il est difficile pour les élites économiques, militaires et politiques de se déprendre d’une alliance construite sur près d’un siècle. Car cela représente un saut dans le vide. À ce titre, il faut rappeler un élément important. Malgré les stéréotypes français à propos de la domination américaine d’après-guerre, la création de l’OTAN a bien été un choix collectif des Européens à la fin des années 1940. Le traité de Bruxelles  (1948), alliance militaire entre cinq pays européens, annonce le traité de l’Atlantique nord signé à Washington (1949) . Ce dernier a été voulu par les Européens qui sont allés solliciter les Américains. Les États-Unis ont accepté, plus encore après la guerre de Corée, de maintenir plusieurs centaines de milliers de soldats en Europe pour faire face à la menace soviétique. Au passage, ce choix collectif a  permis aux Européens de dégager des ressources pour mener des guerres coloniales (notamment dans le cas de la France, des Pays-Bas, de la Belgique et du Portugal).

L’alliance entre les Européens et les Américains a été dissymétrique, certes, mais réelle et partenariale. La réduire à une politique de domination américaine est une vision idéologique. Cette alliance a produit des habitudes de coopération profondes, notamment, par exemple, dans le domaine du renseignement. Depuis trois générations, militaires et responsables du renseignement travaillent étroitement ensemble dans le cadre de l’OTAN. Un décret présidentiel ne peut certes effacer cela d’un coup. Mais dans une démocratie comme les États-Unis, le pouvoir politique commande au pouvoir militaire. Si le trumpisme dure huit ou douze ans, cette érosion progressive affaiblira et distendra ces habitudes de travail partagé et de coopération.

Trump utilise également le soutien à l’Ukraine comme levier de pression. Par exemple, lorsqu’il a suspendu l’accès des Ukrainiens aux données du renseignement américain, l’armée ukrainienne est devenue aveugle, et les Européens borgnes, puisqu’ils dépendent eux aussi du renseignement américain. Selon toute vraisemblance, ce type de chantage lui a permis d’obtenir que l’Union européenne accepte en juillet dernier des droits de douanes inégaux et injustes de 15% appliqués aux produits européens. Aujourd’hui, les Européens restent très attachés à soutenir l’Ukraine, ce qui accroît leur vulnérabilité à la pression américaine. Dès lors, il devient difficile de parler encore de partenariat entre égaux. C’est pourquoi les forces politiques qui, en Europe, s’alignent idéologiquement sur Trump commettent une grave erreur : ils préconisent en fait, naïvement ou cyniquement, de livrer leur propre pays à une subordination.

**_L’un des enjeux géopolitiques majeurs pour l’Europe semble être de trouver sa place entre les impérialismes russe et américain. Vous insistez néanmoins sur ce qui distingue ces deux menaces – la domination américaine agissant sur le mode de l’emprise plutôt que de la prédation. Vous proposez à ce titre de parler d’ « emprisme », pouvez-vous nous en dire plus ?_**

**S. K.** : J’ai utilisé le terme « emprisme » en suivant une intuition. Il reste à consolider comme concept vraiment élaboré. Mon intuition vient du constat que le mot « impérialisme »  recouvre un très grand nombre de situations historiques et géographiques. Qualifier la politique étrangère américaine sous Trump d’impérialiste ne permet pas d’en saisir la spécificité. Cela donnerait aussi l’impression d’une équivalence avec l’impérialisme russe. Or, là où les politistes privilégient des modèles explicatifs, en tant qu’historiens et géographes, nous sommes sensibles aux situations singulières. De plus, il me paraît nécessaire de repérer, le cas échéant, la radicale nouveauté du présent, l'inédit – ne serait-ce que pour être utile à l’élaboration des politiques publiques. Enfin, parler d’impérialisme va dans le sens même de l’idée de continuité historique que cherchent à imposer les dirigeants illibéraux. Poutine lui-même se réfère à l’URSS et à l’empire tsariste, Trump est parfois comparé à Theodore Roosevelt ou à Andrew Jackson. La pertinence de ces analogies ne doivent pas  occulter la nouveauté des phénomènes actuels.

Le terme « emprise » m’a donc semblé pertinent. En effet, depuis 80 ans, l’Europe a entretenu une relation partenariale, quoique dissymétrique, avec les États-Unis. Aujourd’hui, ce partenariat asymétrique peut se transformer en dépendance, dès lors que l’autre partenaire change les règles. Ce qui était une interdépendance devient une emprise : un lien dont on ne peut se défaire, utilisé pour abuser, alors qu’on est dans le déni de cet abus. Avec la Russie, ce rapport n’existe pas. Les Européens n’ont jamais voulu être (inter)dépendants de la Russie. Le régime de Poutine fonctionne sur la violence, érigée en principe de gouvernement, ce qui le rapproche d’un système mafieux. La violence est utilisée contre sa propre société comme contre les pays voisins, y compris par l’invasion de l’Ukraine. Aux États-Unis, même sous Trump, on ne peut pas dire que la violence soit un principe de gouvernement. Quand Trump menace d’annexer le Groenland, il exerce une pression, mais il n’a massé aucune troupe à la frontière. Ce n’est pas le même mécanisme. Trump utilise plutôt la coercition économique, le chantage commercial, ou la pression politique. Puisque les Européens en sont plus ou moins conscients et qu’ils débattent du degré de chantage et de pression acceptable, cela s’apparente à une emprise. Ainsi, les deux cas ne sont pas comparables : l’impérialisme russe repose sur la violence et la conquête militaire, l’« emprisme » américain sur une dépendance consentie devenue contrainte abusive.

**_Selon vous, les Européens doivent prendre acte de la mort de l’atlantisme et s’efforcer de construire une « autosuffisance militaire et de défense ». Cela implique de dépasser un modèle actuel, fragmenté et affaibli par ce que vous appelez un « corporatisme monopolistique nationaliste ». Comment fait-on pour construire une Europe forte, capable de faire face à l’impérialisme américain ?_**

**S. K.** : J’ai utilisé le terme « autosuffisance » par analogie avec l’agriculture. L’autosuffisance revient à produire ce dont on a besoin. Le constat est que les Européens produisent beaucoup de matériel militaire, mais pas tout ce dont ils ont besoin. Il serait souhaitable qu’ils produisent, au sein de l’UE, plus le Royaume-Uni et l’Espace économique européen, la quasi-totalité de leurs armements, pour ne pas dépendre d’importations américaines.

La dépendance dans le domaine de l’armement est lourde : lorsque l’on achète des avions F-35, on est lié pendant 25 à 40 ans, car l’entretien, les mises à jour et même certaines fonctionnalités dépendent du fournisseur. Tant que les relations avec les États-Unis étaient solides dans le cadre de l’OTAN, cela posait des problèmes limités. Mais aujourd’hui, cela devient un risque majeur.

L’autosuffisance suppose de diversifier les achats et de ne pas acheter exclusivement américain. Aujourd’hui, la grande majorité des avions de chasse utilisés en Europe sont américains. Cela crée une dépendance problématique. Mais pour y parvenir, il faut surmonter le corporatisme national des industries d’armement. Dans les 25 premiers exportateurs mondiaux d’armement, 10 sont européens. Chaque pays défend son industrie et vend à l’étranger, mais peu aux voisins européens. La France, par exemple, exporte très significativement, mais presque aucun pays européen n’achète de Rafale, préférant d’autres fournisseurs. Cette concurrence interne pousse les Européens à acheter aux Américains ou aux Coréens.

Historiquement, l’industrie militaire et l’État sont consanguins : les arsenaux royaux, les industries nationales de défense sont liés aux États depuis des siècles. Les dirigeants restent les VRP de leurs industries nationales. Si l’on veut une vraie autosuffisance, il faut dépasser ces logiques nationales et contraindre ces industries à coopérer à l’échelle européenne. Cela suppose une politique de commande publique à l'échelle de l'Europe, du courage et volonté politique, car ces acteurs sont puissants, liés aux états-majors et aux services de renseignement, et pratiquent le chantage à l’emploi. Il serait judicieux de promouvoir une délibération collective sur la construction d'une Union Européenne de Défense. C’est difficile à faire, mais c’est fondamental : la liberté et l’indépendance des Européens en dépendent.

_Propos recueillis par Arnaud Miranda._

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Europe` 

**Langue :** `#Français` 



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