# « La guerre bat au rythme des otages. » Entretien avec Ariel Colonomos
**Date de l'événement :** 07/10/2025
* Publié le 07/10/2025

### Date
07/10/2025

## Chapô
**Ariel Colonomos, directeur de recherche au CNRS (CERI), est spécialiste d’éthique de la guerre. En 2023, quelques jours après les attentats du 7 octobre, il nous livrait une [analyse des enjeux liés à la prise d’otages israéliens](https://www.sciencespo.fr/ceri/en/content/les-otages-nouveau-pivot-du-conflit-entretien-avec-ariel-colonomos). Deux ans plus tard, nous revenons sur ces questions essentielles pour comprendre les difficultés liées au processus de paix en cours.**

## Corps du texte
_Le 7 octobre a été un événement d’une incroyable violence, et dont les images de massacre ont marqué durablement les esprits. Mais cette attaque était aussi caractérisée par l’intention de capturer des otages. Comment cet événement s’inscrit dans l’histoire des prises d’otages au sein du conflit qui oppose Israël au Hamas ?_

**Ariel Colonomos** : La prise d’otages de 2023 se distingue par son caractère spectaculaire à double titre : d’abord par le nombre très élevé de captifs, ensuite par son inscription dans le cadre d’un conflit armé ouvert. Ces deux dimensions, prises d’otage et conflit armé, sont étroitement liées et elles accompagnent le conflit de bout en bout : elles lui donnent son rythme.

Historiquement, la prise d’otages est une occurrence assez  récurrente des relations et des conflits entre Israël et le Hamas. Ces prises d’otages ont lieu depuis la fin des années 80. Cependant, un cas occupe une place particulière dans cette longue histoire, il s’agit de la capture du soldat Gilat Shalit en 2006 qui a été retenu à Gaza pendant cinq années. Après de très longues négociations, assez fluctuantes, Gilad Shalit a été relâché en échange de la libération de 1027 prisonniers palestiniens. L’ampleur de cet échange – un soldat contre plus d’un millier de détenus – avait laissé une empreinte durable.

En 2014, lors d’une nouvelle offensive israélienne sur Gaza, les corps de deux soldats, Oron Shaul et Hadar Goldin, avaient été capturés par le Hamas. Depuis, Israël n’a cessé d’essayer de récupérer leurs corps.

Notons également, autour de 2014, l’histoire de deux civils israéliens qui sont entrés dans Gaza volontairement et qui ont été saisis par le Hamas.

Parmi ces nombreuses prises d’otages perpétrées par le Hamas, celle de Gilad Shalit demeure la plus emblématique. Elle fut aussi lourde de conséquences : l’un des prisonniers relâchés en 2011, Yahya Sinwar, est devenue une figure centrale du Hamas et un acteur clé des événements du 7 octobre 2023.

Les prises d’otage sont donc une question ancienne. Du côté du Hamas, c’est l’une des principales façons de faire pression sur Israël. Du côté d’Israël, c’est un véritable talon d’Achille, une vulnérabilité profonde. Plus la société israélienne est sensible aux sorts de ses otages, plus ils deviennent des ressources pour le Hamas.

_Il y a quand même un caractère exceptionnel, à la fois dans le nombre d’otages et dans l’intention aussi. Ce n’est pas forcément de l’opportunisme, mais vraiment quelque chose qui a été planifié. Est-ce que ça, c’est exceptionnel dans cette histoire ?_

**AC** : Le caractère exceptionnel tient à plusieurs facteurs. En effet, la prise d’otage a lieu lors d’une attaque, qui, du fait de son ampleur, va déclencher une guerre, parce qu’un massacre de 1200 personnes a eu lieu. On peut considérer que le Hamas a souhaité entrainer Israël dans une intervention en faisant le pari que ce conflit allait se généraliser, la guerre devait se faire par paliers (ce qui a eu lieu, au Nord et ensuite à l’Est, en Iran, sans pour autant se dérouler comme le Hamas aurait pu l’espérer). Les otages servaient à retenir les Israéliens tout en les motivant à intervenir, ce qui, précisément, correspond à la difficulté du dilemme des otages. Pour cela, leur nombre a été extrêmement important, et cet événement est un tournant dans l’histoire des enlèvements.

_Revenons sur cette intrication entre conflit et prise d’otage. L’opinion publique dans la société israélienne à propos de la guerre semble s’être cristallisée autour de la question de la libération des otages. Cela a notamment été le motif des manifestations critiques du gouvernement. Dans quelle mesure cette question des otages a influencé le conflit en cours ?_

**AC** : Comme le Hamas l’avait anticipé, les otages ont joué un rôle central tout au long du conflit – et continuent à en influencer l’issue, encore incertaine à ce jour. Le Hamas n’a pas provoqué l’invasion d’Israël, et, au cours de la deuxième phase de la guerre, et, surtout depuis l’intervention en Iran de juin 2025, les otages sont sa seule carte. Prendre  des otages, c’est mettre en place un chantage : ces êtres humains ne sont libérés qu’à condition d’effectuer certaines concessions, par exemple la libération de prisonniers palestiniens et le retrait des troupes israéliennes.

Au sein de la société israélienne, les familles des otages ont très rapidement demandé au gouvernement de négocier leur libération, ce qui a été fait en partie et par étapes. Néanmoins, du point de vue du gouvernement – et c’est le même dilemme dans toutes les autres situations d’otages – il n’était pas envisageable de céder aux principales exigences des preneurs d’otages. Les intérêts en jeu étaient bien trop importants. La démarche adoptée par le gouvernement a été de continuer ses opérations tout en essayant de libérer les otages. La possibilité d’user de la force pour libérer les otages est un choix possible face au chantage. Dans ce cas, toutefois, il est fort probable que la priorité du gouvernement a été de continuer la guerre en espérant libérer les otages, et non pas d’user la force pour les libérer. C’est là une différence essentielle. La priorité était de combattre le Hamas.

Le gouvernement a alors tenté un équilibre précaire : poursuivre la guerre tout en menant des négociations pour libérer les otages. La stratégie affichée reposait sur l’idée que la pression militaire maximale forcerait le Hamas à céder, bien que cette causalité n’ait jamais été garantie. De fait, au bout de presque deux ans, des otages sont encore emprisonnés et certains sont morts. S’ils sont libérés dans les jours qui viennent, cette issue ne tiendra qu’à l’intervention américaine.

Il me semble important d’insister sur un autre point. Les otages ont eu un statut très particulier dans cette guerre, en étant tout à tour des décélérateurs et des accélérateurs du conflit. On a assisté des négociations d’otages à l’occasion de certains cessez-le-feu : dans ces cas-là, les otages ont eu un effet de décélération du conflit. Mais ensuite, ces cessez-le feu ont été violés, et la logique de la pression maximale a repris, transformant les otages en accélérateurs. Sans l’intervention américaine, cette logique d’accélération aurait continué. Il y a donc une double facette du rôle des otages : la guerre bat à leur rythme. À ma connaissance, c’est un cas unique dans l’histoire des conflits.

_Est-ce que le fait que certains otages aient une autre nationalité – soit la double nationalité, soit une nationalité autre qu’israélienne – a pu jouer un rôle sur la manière dont le conflit s’est internationalisé, ou en tout cas dans le traitement à l’international de cette question des otages ?_

**AC** : La question des nationalités parmi les otages, qu’il s’agisse de binationaux ou de ressortissants étrangers non israéliens, a une signification particulière dans la perspective d’une justice globale.

Nos fortunes et nos infortunes dépendent souvent de facteurs sur lesquels nous n’avons eu aucune prise. Il s’agit ici d’un cas de la « loterie des passeports » : suivant le lieu où vous êtes né et votre nationalité, votre sort en cas de crise peut radicalement différer. Cette inégalité se manifeste dans la réponse des États à la capture de leurs citoyens : certains pays négocient plus que d’autres leur libération, soit parce que leurs traditions et leurs populations les y encouragent, soit parce qu’ils ont tous simplement plus de ressources pour le faire. En l’occurrence, les otages russes ont été libérés plus rapidement, car Vladimir Poutine a vraisemblablement eu un accès privilégié au Hamas. D’autres États comme la France et les Etats-Unis ont probablement essayé d’obtenir la libération de leur citoyens en utilisant leurs propres ressources diplomatiques.

Aucun État, toutefois, n’a pu dicter à Israël la conduite de la guerre du fait que ses ressortissants étaient dans des tunnels à Gaza. Le seul État qui aurait pu le faire, ce sont les États-Unis. Et lorsque Trump s’est donné ce rôle, la libération des otages n’a pas été la raison pour laquelle il a finalement déployé toutes ses ressources afin d’obtenir une trêve. Trump a saisi l’occasion de la demande de libération des otages pour assigner des nouveaux rôles à chacun au Moyen Orient dans le cadre d’un « deal », et pour en tirer un bénéfice personnel, notamment en termes de prestige.

_Ce lundi 29 septembre, Trump a révélé les grandes lignes de son plan pour Gaza. Dans ce plan, il est prévu qu’Israël « libère 250 prisonniers condamnés à perpétuité ainsi que 1 700 Gazaouis détenus depuis le 7 octobre 2023 », et que « pour chaque otage israélien dont la dépouille sera restituée, Israël restitue les dépouilles de 15 Gazaouis décédés ». Vous qui avez travaillé sur la question de la valeur des vies humaines en contexte de guerre, comment interpréter vous ces chiffres ?_

**AC** : Oui, on peut être frappés par cette disparité entre le nombre d’otages israéliens – vivants ou morts – susceptibles d’être libérés, et le nombre de prisonniers et de corps palestiniens qui seraient rendus. Les seconds sont nettement plus nombreux, s’inscrivant dans la logique des précédentes négociations, où la disparité était encore plus forte : un contre 1027.

Il faut le souligner, l’enjeu porte principalement sur la dangerosité des détenus relâchés, comme l’évoque le cas de Yahya Sinwar, haut dirigeant du Hamas libéré lors de l’accord pour Gilad Shalit. Il faut donc prendre en compte, dans ce nouvel échange, le profil des prisonniers concernés. Suivant le plan américain, à ce jour, il s’agirait de 250 condamnés à perpétuité, souvent reconnus coupables d’homicide. En parallèle, environ 1 700 Gazaouis ont été arrêtés depuis 2023. Leur statut juridique reste pour l’heure flou : ils pourraient être considérés par Israël comme « combattants illégaux », cela mériterait, bien sûr, une analyse au cas par cas.

Cet échange est particulier aussi parce que, du côté du Hamas, on libère des otages civils qui, du point de vue du droit de la guerre, sont des innocents (du latin _non nocere_, « qui ne peuvent nuire ») – et des soldats, qui ne sont pas pour autant des criminels (sauf s’ils ont eux-mêmes commis des crimes de guerre). De l’autre, les prisonniers palestiniens ont été jugés coupables par des tribunaux israéliens. Il y a donc une mise en balance de vies qui n’ont pas le même statut du point de vue de la culpabilité. Le Hamas comme ses sympathisants, bien sûr, conteste cette qualification : pour lui, les civils israéliens sont coupables de l’occupation, et les Palestiniens condamnés par Israël des résistants. Il s’agit là d’une lecture discutable du droit, mais elle est récurrente.

On observe ainsi une disparité numérique et une disparité de  statut. Ce déséquilibre peut être interprété de deux manières opposées : soit comme un signe de force du Hamas dans la négociation, soit comme une preuve de l’importance qu’Israël accorde à la vie de ses ressortissants. En fait, ce n’est ni l’un ni l’autre : c’est un effet d’optique. Le plan, s’il est accepté, cristallisera un moment d’équilibre. Mais il est extrêmement difficile de prévoir ce qui se passera, même si Trump a construit un plan où le Hamas est forcé à la sortie et où des États comme le Qatar peuvent jouer un rôle de pression. C’est un jeu à multiples facettes, où les vies humaines occupent certes un rôle important, et notamment celles palestiniennes, mais où elles sont constamment mises en balance avec des intérêts politiques très forts.

_En vous écoutant, on se rend compte que cette  estimation de la valeur des vies ou des corps est le produit d’une logique transactionnelle, un équilibre formalisé dans un accord. On pourrait s’étonner que le droit international n’ait pas encadré ce type d’évaluation. Est-ce complètement idéaliste d’imaginer qu’il puisse le faire un jour ?_

**AC** : Oui, vous avez tout à fait raison. En droit international humanitaire, qui fixe les lois de la guerre, la prise d’otages constitue un crime, sans aucun doute. Cependant, rien ne régule la réaction des États dont les ressortissants sont pris en otage. A ce titre, une initiative menée par la Grande-Bretagne il y a quelques années, à l’ONU, avait vocation à contraindre les États à ne pas négocier. Cela n’a pas abouti.

Cette situation peut s’expliquer aisément : la question des otages est emblématique du politique. Le politique est ce lieu où on paie pour des vies en faisant des concessions sur ses intérêts, et où on paie avec des vies la poursuite de ses intérêts. C’est ce double [équilibre](https://global.oup.com/academic/product/pricing-lives-9780192890559?cc=fr&lang=en&)  qui caractérise le politique. L’État, acteur principal du politique, ne tolère pas qu’une organisation internationale dicte ce qu’est la « juste mesure ». Je pense qu’il faut élaborer cette question à une échelle cosmopolitique, notamment pour éviter l’injustice de la loterie des passeports.

De nombreux États ont négocié ces dernières années, y compris la Grande-Bretagne pourtant réputée inflexible. En France aussi, la libération de deux chercheurs de Sciences Po (Fariba Adelkhah et Roland Marchal) détenus en Iran a impliqué certaines concessions. En Israël, cette attente sociale est encore plus forte, et le Hamas prend des otages précisément parce qu’il sait que les Israéliens négocieront. Après le 7 octobre, les intérêts étaient trop importants pour faire des concessions immédiates. Malgré tout, Israël reste l’un des pays qui négocie le plus la libération de ses ressortissants.

A terme, une solution pourrait être la mise en place de commissions internationales, chargées de juger quelle est la meilleure solution diplomatique dans chaque situation. Cela permettrait aussi d’éviter des délais de négociation trop longs, qui augmentent nécessairement les risques pour les otages.

Pour l’heure, en effet, l’ONU n’a pu jouer aucun rôle significatif dans le conflit, et les États-Unis ont essayé d’être l’arbitre des intérêts et des vies humaines. Deux ans après, en cas d’accord, la boucle pourrait être bouclée. L’avenir de ces deux peuples devra ensuite être inventé.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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