# L’école doit-elle transmettre un savoir utile ? Une perspective utilitariste
**Date de l'événement :** 10/10/2025
* Publié le 10/10/2025

### Date
10/10/2025

## Chapô
**Alors que de nombreux étudiants peinent à trouver leur place dans le système universitaire et sur le marché du travail, la question du rôle de l’école se pose avec une acuité particulière : doit-elle former avant tout des travailleurs ou des citoyens ? En s'appuyant sur la pensée utilitariste britannique, Sabine Hammond interroge la place et la valeur de l’utilité dans l’éducation.**

## Corps du texte
Nombreux sont les bacheliers qui font leur rentrée cet automne à l’université. On peut se réjouir de voir s’ouvrir devant eux les portes du savoir, mais on ne peut s’empêcher de songer tristement à la note d’information publiée en janvier dernier par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche : 25 % des étudiants abandonnent avant la fin de la licence, et quittent les études sans aucun diplôme en poche. Certains rejoignent les rangs des NEETs — ces jeunes ni en études, ni en emploi, ni en formation — qui représentent 16 % des 15 à 29 ans d’après l’OCDE. Une vingtaine d’années d’études sur les bancs de l’école et de l’université, et puis plus rien : du jour au lendemain, ces jeunes se retrouvent dans une situation de décrocheurs non insérés professionnellement ni socialement.

Pourtant, les besoins du marché du travail sont importants, notamment dans le cadre de la réindustrialisation promue par les pouvoirs publics. On compte aujourd’hui 76 000 postes non pourvus dans l’industrie, faute de candidats qualifiés. Pour répondre aux besoins importants en main-d’œuvre du secteur, il serait même nécessaire de former près de 100 000 nouveaux profils par an jusqu’en 2035. 

Peut-on voir dans ce décalage entre la formation et les besoins du marché un échec de l’école, ou bien serait-ce trop réducteur voire cynique de penser le système éducatif à partir de la nécessité économique dictée par le marché du travail ? 

Une vision pragmatique de l’école
---------------------------------

Outre-Manche, au début du XIXe siècle, il est un penseur qui n’hésite pas à mettre la notion d’utilité au cœur de sa réflexion sur l’éducation : Jeremy Bentham, le père de l’utilitarisme. À l’heure de la Révolution industrielle, alors que la Grande-Bretagne forge, mine, tisse et sue, les besoins en main-d’œuvre sont immenses. Comment former les futurs travailleurs ? Il faut une école qui enseigne un savoir utile, répond Bentham. Ce sera Chrestomathia, un institut conçu pour accueillir des élèves issus des classes moyennes qui ne recevaient jusqu’alors presque aucun enseignement. 

Bentham pense possible de donner une efficacité aux interventions politiques dans le domaine social en appliquant à l’école le principe d’utilité qui est au cœur de sa pensée, qui consiste à maximiser le bonheur, c’est-à-dire le plaisir, du plus grand nombre. Seront enseignés, au moindre coût, les savoirs les plus utiles à la réalisation du bonheur général, notamment la mécanique, les sciences de la chaleur — très importantes, à un moment où les machines thermiques deviennent l’un des principaux moyens de production — ou encore la chimie. Les connaissances scientifiques ne valent à ses yeux que dans la mesure où leurs applications peuvent participer au progrès technique. 

Dans sa recherche d’efficacité, Bentham reprend à son compte la pédagogie innovante développée quelques années auparavant par l’Écossais Andrew Bell et l’Anglais Joseph Lancaster : regrouper des élèves d’âges et de niveaux différents dans une même salle, avec des moniteurs élèves relayant leur professeur, ce qui permet d’économiser le nombre d’enseignants. L’auteur du _Panopticon_ réfléchit aussi à l’architecture idéale pour une telle école : des fenêtres doivent laisser entrer la lumière, sans offrir de vue distrayante aux élèves. 

L’utilitarisme corrigé
----------------------

Cependant, l’institut Chrestomathia ne verra jamais le jour, peut-être en raison des difficultés que présente ce projet expérimental. La première concerne la notion de plaisir. Alors que l’utilitarisme prétend que tous les plaisirs se valent, comment défendre une éducation qui condamne certains plaisirs, comme celui  pris à la paresse, et en valorise d’autres ? Au-delà de cette contradiction interne, soulignons la fragilité du concept même d’utilité, qui est une notion relative à une époque et à un lieu donné. Si l’on veut faire de l’école le lieu d’un savoir utile, cela suppose de prévoir les besoins de l’économie de demain, dont nous avons pourtant du mal à deviner les déterminants — Bentham avait ainsi sous-estimé la place que prendrait l’électricité dans l’économie des siècles à venir. Enfin, on peut adresser à Bentham une critique externe : privilégier ainsi l’utilité, ne serait-ce pas négliger la figure de l’individu, et faire de l’école un lieu de formation des travailleurs plutôt que des citoyens ? Notons que Bentham lui-même remarque l’importance d’envisager l’individu au-delà du travailleur, bien que cet aspect ne soit qu’illustré sans être réellement thématisé. Il évoque ainsi dès le début de _Chrestomathia_ le cas d’un travailleur à la retraite, qui doit pouvoir trouver dans la culture reçue durant sa formation intellectuelle les ressources nécessaires pour s’épanouir, insistant sur l’importance du « bien-être ».

Conscient des limites du système éducatif benthamien, John Stuart Mill amende la théorie de son maître. Il introduit une différence qualitative entre les plaisirs, plaçant les plaisirs intellectuels propres à l’homme au-dessus des plaisirs sensuels partagés avec l’animal. Ce qu’il illustre par une célèbre formule, dans son traité intitulé _L’utilitarisme_ : « mieux vaut être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait ». En outre, lui qui a reçu de son père une éducation rigoureuse orientée par l’impératif de maximisation du temps d’apprentissage, où l’esprit est constamment sollicité, souligne l’importance d’une éducation qui prenne en compte les sentiments. Dans son _Autobiographie_, Mill raconte comment sa formation a conduit à une atrophie de sa sensibilité, qui ne fut réveillée qu’à la lecture des poètes romantiques de son temps, notamment de la poésie de William Wordsworth. Dans son discours inaugural à l’université de St Andrews, Mill insiste ainsi sur le fait que l’éducation comporte trois branches : l’éducation intellectuelle, morale, mais aussi esthétique, c’est-à-dire une éducation du sentiment passant par l’étude de la poésie et des arts. Ces savoirs « gratuits » participent à l’édification morale des élèves, car ils « aiguillonnent notre nature sur son flanc désintéressé », évitant de réduire la vie à la poursuite de satisfactions matérielles ou quantifiables. L’université, selon Mill, doit former non seulement des travailleurs compétents, mais des êtres humains cultivés, capables d’utiliser leurs compétences à bon escient. 

Malgré les critiques adressées au projet utilitariste qui en relèvent les excès, soulignons, à la suite de Bentham et Mill, l’importance du concept d’utilité dans les réflexions sur l’éducation. Que signifie former des citoyens libres s’ils ne peuvent trouver à l’issue de leurs études un travail leur permettant de disposer des ressources nécessaires pour réaliser leurs désirs, mais aussi plus profondément les rendant capables de déployer leurs capacités et d’imprimer leur marque sur le monde en donnant à leur liberté une réalisation concrète ? Il est utile de garder à l’esprit que l’utilité, si elle n’est pas suffisante, demeure cependant une condition nécessaire à une éducation réussie.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
