# 	La grande bascule de l’eau
**Date de l'événement :** 20/10/2025
* Publié le 20/10/2025

### Date
01/11/2025

## Chapô
**La mise au travail des eaux, permise par le climat remarquablement stable que la Terre a connu depuis 12 000 ans, s’est accélérée depuis deux siècles partout dans le monde. Le changement climatique risque de nous faire perdre la maîtrise du cycle de l’eau sur laquelle reposent toute notre organisation économique et nos systèmes politiques. Face à la grande bascule qui s’annonce et qui se manifeste déjà par des sécheresses et des inondations records, nous devons repenser le partage d’une ressource de moins en moins disponible et, plus largement, notre rapport à la nature.**

## Corps du texte
Qui ne sait que l’eau est vie ? Cet élément naturel a des fonctions biologiques essentielles, autant pour la vie des cellules que pour la formation et la circulation des molécules indispensables à la survie des organismes. Sa circulation dans « le cycle de l’eau » est également l’un des grands moteurs chimiques de la Terre, responsable du transport de minéraux, de la formation des paysages à travers l’érosion et la sédimentation et de l’existence de la majorité des écosystèmes de la planète – raison pour laquelle les chercheurs et les chercheuses qui explorent la possibilité de vie sur d’autres planètes se concentrent sur la présence de l’eau.

L’eau n’est pas moins essentielle au fonctionnement de nos sociétés. En 2022, une série de sécheresses records a frappé plusieurs grands fleuves de l’hémisphère Nord. Le manque d’eau d’irrigation a provoqué l’effondrement de la production agricole de la plaine du Pô en Italie. Plusieurs centrales nucléaires de la vallée du Rhône ont dû suspendre la production d’énergie faute d’eau de refroidissement. La navigation sur le Rhin a été impactée par la baisse inédite du niveau du fleuve. La sécheresse a mis à l’arrêt des milliers de bateaux transportant les récoltes des plaines étasuniennes sur le Mississippi. Dans le Yangtse, en Chine, l’agriculture et l’industrie ont été compromises, de même que l’approvisionnement en eau potable de plusieurs villes. Production alimentaire, production d’énergie, transport, santé publique : aucun de ces domaines n’a été épargné par la pénurie d’eau.

La disponibilité de l’eau pour les besoins de nos sociétés dépend des cycles naturels de la planète. Elle dépend des températures et des glaciers, des pluies et des neiges, des vents et de la pression atmosphérique. Elle dépend, en un mot, du climat de la Terre. Quand le climat change, la présence de l’eau dans les lacs, les fleuves et les aquifères change également, tout comme dans les océans et sur les littoraux.

Le changement climatique en cours est en train de produire une transformation dans les eaux que contient la Terre, y compris la plus rare et précieuse d’entre elles : l’eau douce, qui ne compose que 3 % des réserves de la planète. Ce changement se manifeste d’ores et déjà à travers une fréquence accrue de sécheresses et d’inondations catastrophiques. Surtout, il est le signe d’un dérèglement: le cycle de l’eau s’éloigne de plus en plus des normes des derniers millénaires et devient imprévisible.

Le dérèglement du cycle de l’eau  

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Comment penser cette transformation ? Qu’est-ce que cela signifie pour nos sociétés ? Avant d’être une discipline universitaire, l’histoire est une manière de comprendre son temps. Sa spécificité consiste à lire le présent à la lumière du passé. En période de stabilité, on interroge les continuités entre le passé et le présent, on plonge dans les racines du monde que l’on habite pour mieux en discerner la nature.

En temps troublé, on interroge les ruptures, les moments de bascule qui font tout changer. On cherche alors dans le passé des analogies, pour prendre la mesure de ce qui arrive.

Face à la grande transformation de l’eau et du climat, il faut chercher loin pour repérer des analogies. La géologie fournit les premiers repères. Le temps long de la géologie est tout sauf immobile. Au contraire, les bascules radicales, et parfois soudaines, abondent dans l’histoire de la Terre. Les ruptures géologiques ont souvent été causées par des changements du climat, qui ont à leur tour affecté la présence et la distribution des eaux. Les époques successives du Quaternaire, la période géologique dans laquelle nous nous trouvons, ont été rythmées par de grandes glaciations qui ont modifié radicalement les fleuves et les océans. La pluie a cédé le pas à la neige sur de vastes parties de la Terre. Les glaciers ont recouvert les continents et asséché leurs anciens cours d’eau. Le niveau des océans a baissé de centaines de mètres. De nouvelles terres sont apparues, avec de nouveaux lacs et de nouveaux fleuves.

La transformation en cours est comparable aux grandes bascules géologiques. Aujourd’hui, la concentration de CO2, le principal gaz à effet serre (GES), est de 420 parties par million (ppm). Cette concentration s’est accrue progressivement à partir du milieu du XIXe siècle, après s’être maintenue autour de 280 ppm tout au long de l’Holocène, qui a débuté il y a 12 000 ans. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la planète qu’une telle hausse se produit, mais la précédente remonte à 3 millions d’années. Le climat de la Terre et ses eaux étaient alors très différents de ceux d’aujourd’hui.

À présent, de nouveau, sous l’effet d’une atmosphère terrestre profondément transformée, les eaux de la Terre changent : les glaciers disparaissent, les océans montent, les pluies se font erratiques, les fleuves s’assèchent. Ce changement est irréversible. Autrement dit, même si l’humanité cessait aujourd’hui toute émission de GES, il ne serait pas possible de revenir à la situation antérieure. Seuls peuvent varier l’étendue et la profondeur des transformations en cours, lesquelles ne feront qu’augmenter si les émissions de CO2 continuent de croître au cours des années à venir.

Nos ancêtres ont connu les cataclysmes de la géologie : les humains du Pléistocène ont traversé les rigueurs du dernier âge glaciaire et habité les nouvelles terres qui ont émergé à la suite de la baisse des océans. Ils les ont abandonnées quand la fonte des glaces a submergé à nouveau ces terres, lors de catastrophes dont les sédiments seuls gardent mémoire.

C’est dans ces anciennes ruptures géologiques et civilisationnelles qu’il faut chercher des analogies avec le temps présent. En effet, depuis la fin du dernier âge glaciaire et le début de l’Holocène, le climat et les eaux de la Terre ont été remarquablement stables. Ils l’ont été encore plus au cours des quatre ou cinq derniers millénaires, qui correspondent à l’essor des civilisations de l’agriculture et de la parole écrite.

Pendant cette époque, chaque année, la fonte des neiges a alimenté les fleuves d’Europe et d’Asie. Les moussons ont nourri les crues du Gange et du Nil. Les pluies tropicales ont gonflé le débit de l’Amazone. En été comme en hiver, les pôles sont restés recouverts de glace. Cela ne sera plus le cas à l’avenir. Le monde de fleuves et de rivières, de pluies et de neiges, de mers et d’océans que les humains ont connu pendant des millénaires se transforme.

Si cette transformation peut être comparée aux grandes bascules géologiques et civilisationnelles, elle s’en éloigne néanmoins à plusieurs égards. D’abord, parce qu’elle est provoquée par l’action humaine, et non par les forces de l’univers. Ce sont les sociétés modernes qui, à travers l’usage massif et continu des combustibles fossiles, ont modifié la composition de l’atmosphère. Elle s’en éloigne aussi parce qu’elle survient dans un monde qui n’a rien à voir avec celui de nos ancêtres, dans un monde qui a subjugué et mis au travail les eaux de la Terre.

La subjugation des eaux de la Terre
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L’histoire environnementale éclaire le grand mouvement de mise au travail des eaux. Ce mouvement puise ses sources dans l’avènement des civilisations agricoles du Tigre et de l’Euphrate, du Nil, du fleuve Jaune et de l’Indus, qui utilisaient ces fleuves pour transporter des marchandises et améliorer l’agriculture. Il s’est poursuivi jusqu’à l’époque moderne, quand les fleuves et les rivières ont servi à la production d’énergie mécanique. Il s’est accéléré au cours des deux derniers siècles, lorsque les eaux du monde ont été subjuguées pour la croissance de l’agriculture via l’irrigation et l’assèchement des marais, pour le développement du commerce via la navigation, pour la progression de l’industrie via la production d’énergie et le déversement des rejets toxiques, pour l’expansion urbaine via l’assainissement des villes.

La vie économique a été l’un des moteurs principaux de la mise au travail des eaux, autant dans le cadre des sociétés capitalistes que des sociétés socialistes. Au travers de la maîtrise des eaux, on cherchait à faciliter la circulation des marchandises, à augmenter les rendements agricoles et à disposer d’énergie pour les usines. Partout, on recrutait les eaux pour accroître la richesse, quelle que fût la distribution de cette richesse au sein des sociétés.

Le contrôle des eaux a également joué un rôle central dans l’action et la légitimation des pouvoirs publics, par des moyens aussi divers que les travaux publics, le financement des travaux privés, les lois et la réglementation des usages, la production de savoirs, voire la force publique. Une double rationalité était à l’œuvre, celle de contribuer à la fois à la prospérité des populations et des territoires et à la puissance des États et des empires qui les gouvernaient. Cela reposait sur la maîtrise scientifique et technique des eaux. Les eaux ont été mises au travail par le moyen de digues et de réservoirs, de ports et de canaux, de turbines et de pompes. Ces infrastructures ont été conçues pour le climat que l’humanité connaissait depuis la fin de l’ère glaciaire. La hauteur des digues, le volume des réservoirs, la profondeur des ports, les débits des canaux, la taille des turbines, la localisation des pompes dépendaient de régularités statistiques. Elles dépendaient des eaux de l’Holocène. Ces régularités statistiques ne sont plus opératoires avec 420 ppm de CO2 dans l’atmosphère. Le changement du climat et des eaux entraîne une crise de la maîtrise technique des eaux et, avec elle, menace d’ébranler les fondements de nos économies et de nos systèmes politiques. 

Une rupture géologique, historique et sociale
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Aujourd’hui, deux ordres de rupture se chevauchent : un ordre géologique, d’une part, un ordre historique et social de l’autre. Ce qui nous arrive est vertigineux, mais nous ne sommes pas démunis pour y faire face.

L’histoire n’offre pas de certitudes sur l’avenir. Il est cependant difficile d’échapper au constat que, quoi qu’il en soit des indispensables efforts de décarbonation de nos sociétés, une transformation profonde s’impose dans l’usage des eaux et qu’elle n’est qu’en faible part de nature technique. Elle est d’abord et surtout de nature politique.

Le changement du climat et des eaux, en effet, ne peut pas être confronté simplement en adaptant les infrastructures hydrauliques. Il impose de repenser le partage d’une ressource dont la disponibilité est de moins en moins assurée. Compte tenu de la centralité des eaux dans la vie économique, il implique d’établir des priorités et d’orienter dans ce sens les usages de la ressource et les efforts de production. Le partage de l’eau doit se concevoir comme un exercice de programmation économique.

Cela doit impérativement s’accompagner de mesures de restauration et de préservation des écosystèmes aquatiques. Les eaux doivent pouvoir continuer à soutenir la vie sur Terre. Les arbitrages sur l’usage des ressources deviendront encore plus complexes, mais ces mesures n’en seront pas moins nécessaires sous peine d’accélérer l’effondrement de la biodiversité indispensable au bien-être et à la prospérité de nos sociétés et d’accélérer tout autant le changement climatique.

Le changement climatique impose également de repenser le partage des risques et la prise en charge des crises par les institutions politiques. Anticiper la multiplication et l’intensification des sécheresses et des crues ainsi que la submersion des littoraux et en gérer les dégâts demande des efforts majeurs aux collectivités territoriales, aux États et aux organisations supranationales. C’est la légitimité de ces institutions qui est en jeu à travers leur capacité à garantir l’habitabilité des territoires et à protéger la vie et les biens des habitants.

Les efforts à fournir touchent à la fois à l’organisation de la vie économique et des institutions politiques et au rapport des sociétés à la nature. Ils demandent une mobilisation d’intelligence et d’énergie sans équivalent dans l’histoire humaine. D’une ampleur inédite, ils sont pourtant à peine à la mesure de la grande bascule de notre temps.

**Références :**

*   Chakrabarty D., _The Climate of History in a Planetary Age_, Chicago, University of Chicago Press, 2021,
*   Demuth B., Healey M., Parrinello G., Smith L. C. (eds), _Rivers on the Move_, Durham, Duke University Press (à paraître, 2026),
*   Pietz D., _The Yellow River. The Problem of Water in Modern China_, Cambridge, Harvard University Press, 2015,
*   Pritchard S., _Confluence. The Nature of Technology and the Remaking of the Rhone_, Cambridge, Harvard University Press, 2011,
*   Ross C., _Liquid Empire. Water and Power in the Colonial World_, Princeton, Princeton University Press, 2024.

**_Cet article a été initialement publié dans le nouveau numéro de Conférence (ex Comprendre son temps) – la revue de sciences humaines et sociales qui éclaire les ruptures du monde contemporain et accompagne la décision publique et privée – consacré à la thématique de l'environnement._**

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



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