# Les inégalités dans l'économie circulaire
**Date de l'événement :** 20/10/2025
* Publié le 20/10/2025

### Date
01/11/2025

## Chapô
**Des millions de travailleurs, principalement dans les pays du Sud, récupèrent, recyclent et valorisent les matériaux et composants issus des déchets.Cette main d’œuvre informelle, invisible et peu rémunérée assume des tâches difficilement réalisables par des machines. Si son expertise commence à être reconnue, tant sur le plan écologique qu’économique, elle risque de se voir supplanter par de nouveaux acteurs et de nouvelles réglementations, au nom d’une économie circulaire _high tech_ et soumise aux lois du marché.**

## Corps du texte
Le 25 mai 2025, quelques jours après le naufrage du navire MSC ELSA3 au large des côtes de l’État du Kerala, dans le sud de l’Inde, des pêcheurs ont remarqué la présence de quantité de petits fragments de plastique scintillant sur les plages. Connus sous le nom de nurdles, ou larmes de sirène, ces granulés de « plastique vierge » sont composés de polyéthylène basse densité et haute densité produit dans des usines pétrochimiques. Autrement dit, ce sont des matières premières qui servent à la fabrication de nombreux articles de consommation courante, des bouteilles de shampoing aux câbles téléphoniques.

Des millions de tonnes de nurdles sont transportés chaque année à travers le monde. Onze des 640 conteneurs à bord du MSC ELSA3 en étaient chargés. Ces produits chimiques ne sont pas seulement dangereux pour la santé, ils posent un problème environnemental supplémentaire : le polyéthylène basse densité est particulièrement difficile à recycler et il est impossible de récolter les granulés une fois qu’ils sont répandus dans l’océan ou mélangés au sable. Les communautés côtières du Kerala doivent désormais vivre avec les conséquences toxiques de cet accident maritime et ce, pour de nombreuses années. Deux carcasses de dauphins retrouvées dans le district de Thrissur au Kerala seraient liées à la contamination issue du naufrage.

Au même moment, en Suède, la mise en œuvre de la stratégie de l’Union européenne pour des textiles durables et circulaires, issue du plan d’action 2020 de la Commission européenne pour l’économie circulaire exigeant que les États membres mettent en place des filières de collecte séparées, provoquait un engorgement complet des points de collecte en l’espace d’un ou deux jours. Les municipalités suédoises ne disposaient pas des installations nécessaires pour traiter la quantité et la diversité des textiles recueillis. Face au constat des poubelles débordant de vêtements indésirables, les autorités ont appelé les géants de la fast fashion à assumer la responsabilité de l’accumulation des déchets et les consommateurs à changer leurs habitudes d’achat. En attendant, les communes suédoises transfèrent les matériaux vers d’autres pays européens tels que la Lituanie, où le tri, qui nécessite beaucoup de main-d’œuvre, peut être effectué à moindre coût.

Parfois, les vêtements jetés voyagent encore plus loin, vers des pays comme le Kenya, le Chili et la Tunisie, où des travailleurs trient des piles de vêtements afin de séparer les pièces de haute qualité destinées aux magasins d’occasion en Europe des quantités plus importantes qui circuleront dans les pays du Sud soit pour être réutilisées, soit pour être recyclées et servir de rembourrage, d’isolant ou de matériaux composites. Le navire qui a coulé au large du Kerala contenait des déchets de coton, vraisemblablement en route vers des usines de retraitement en Inde. Certains des vêtements jetés en Suède trouveront une seconde vie productive, mais une partie d’entre eux seront probablement incinérés ou finiront à la décharge, comme l’ont illustré les images très médiatisées du désert d’Atacama, au Chili, transformé en dépotoir de la _fast fashion_.

D’une économie linéaire à une économie circulaire
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Ces deux épisodes pourraient être considérés comme des cas de pollution localisée, résultant d’accidents ou de politiques mal conçues qui submergent les infrastructures existantes. Or, selon des chercheurs et des militants, l’accumulation des déchets et la pollution doivent être comprises comme les symptômes d’un problème structurel plus large : celui d’une économie mondialisée et linéaire fondée sur un modèle qui consiste à « extraire-fabriquer- jeter ». Ce modèle s’est élaboré à partir de deux hypothèses qui ne sont plus défendables aujourd’hui : celle que la Terre peut fournir indéfiniment des matières premières et qu’elle peut absorber des quantités illimitées de déchets. Si les solutions technologiques et l’amélioration de l’efficacité des ressources peuvent retarder les impacts, elles ne permettent pas de repousser les limites d’une planète finie.

Ces considérations suscitent un intérêt croissant pour l’économie circulaire (EC), qui œuvre à réduire et à éliminer les déchets en concevant des matériaux et des objets destinés à être réutilisés, réparés et régénérés. Ses partisans, comme la Fondation Ellen MacArthur, ne considèrent pas que les activités de l’EC se bornent à du recyclage et envisagent surtout un changement paradigme. Ils préconisent de modifier les modèles économiques, les pratiques quotidiennes, les infrastructures urbaines et les processus industriels afin de dissocier la croissance de la dégradation de l’environnement. Lors des négociations sur le traité mondial sur les plastiques, l’EC a été invoquée par la High Ambition Coalition for Nature and People, un groupe de cent vingt-et-un pays qui appelle à limiter la production de plastique et affirme que la mise en œuvre des principes de circularité tels que la réutilisation et le recyclage inclusif réduiront la dépendance au plastique.

En Europe, l’EC s’aligne sur des objectifs environnementaux et géopolitiques urgents, notamment la réduction de l’exportation des déchets, la récupération des matières premières essentielles, la création d’emplois circulaires et la revitalisation des infrastructures postindustrielles. Le plan d’action 2020 de la Commission européenne pour l’économie circulaire évoqué ci-dessus est un vaste ensemble de mesures intégrant la circularité dans plusieurs secteurs de l’économie. L’EC y est défendue comme une situation gagnant-gagnant-gagnant, comme une source de régénération de l’environnement, d’opportunités commerciales et de création d’emplois.

Les promesses d’une EC high-tech et hautement efficace masquent une réalité moins reluisante : des activités telles que la réparation, la réutilisation et le recyclage sont très exigeantes en main- d’œuvre. Les difficultés rencontrées par la Suède pour promouvoir la réutilisation et le recyclage des textiles montrent que l’organisation d’une infrastructure circulaire ne va pas de soi, en particulier dans les pays riches où la main-d’œuvre est coûteuse et les niveaux de consommation élevés. Le travail circulaire est principalement effectué, de façon assez visible, dans les pays du Sud par des travailleurs aux conditions précaires et mal rémunérés. Sans leur contribution, il sera difficile de déployer la réutilisation, la réparation et la rénovation à grande échelle, sachant par ailleurs que la cadence actuelle de surproduction est impossible à suivre, quel que soit le volume de main d’œuvre mobilisé. Pour que la circularité soit à la fois efficace et juste, les responsables politiques doivent donc faire face à deux réalités difficiles : la nécessité de réduire les flux de matières en amont et celle de reconnaître et de rémunérer équitablement le travail qui soutient les systèmes circulaires.

Des travailleurs sous-estimés mais irremplaçables
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Des millions de personnes en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud récupèrent, réutilisent et recyclent des matériaux issus des déchets. Travaillant dans des structures informelles ou coopératives, les ramasseurs et trieurs de déchets sont responsables d’une grande partie du recyclage effectué à l’échelle mondiale, en particulier pour les plastiques, les textiles et les métaux post-consommation. Leurs contributions majeures sont le tri et la catégorisation des matériaux, des tâches intensives, difficiles à automatiser en raison de la diversité des éléments présents dans les déchets post-consommation. Un seul vêtement, par exemple, peut contenir, avec ses doublures et garnitures, plus de quatre fibres ou mélanges synthétiques différents, ce qui rend presque impossible de les identifier, de les séparer et de les préparer à une réutilisation ou à un recyclage sans intervention humaine. Il en va de même pour les déchets qui contiennent plusieurs types de plastiques différents, qui doivent être séparés avant d’être traités dans des usines de recyclage.

Aux côtés des ramasseurs de déchets et des recycleurs, les réparateurs et les rénovateurs prolongent la durée de vie de nombreux produits quotidiens. Grâce à leurs connaissances acquises par la pratique, ils peuvent diagnostiquer, retracer et réparer des articles de manière rentable. Bien que fondamentaux dans le fonctionnement des systèmes circulaires, le recyclage et la réparation restent sous-évalués par la plupart des indicateurs économiques officiels. Ces activités ont longtemps été considérées comme non qualifiées, inefficaces et insalubres.

L’absence de reconnaissance officielle et de protection sociale a rendu toutes ces stratégies de subsistance particulièrement instables et précaires. Certes moins visibles que dans les pays du Sud, elles sont également présentes en Europe, où elles sont très largement assurées par les communautés pauvres, les immigrants et les minorités. Pour tous ces travailleurs, le paradigme ascendant de l’EC est à la fois une opportunité et une menace. D’une part, leurs métiers et leur expertise commencent à être reconnus comme précieuses, tant sur le plan écologique qu’économique. D’autre part, à mesure que le recyclage et la réparation se généralisent et prennent de l’ampleur, de nouveaux entrants et de nouvelles contraintes réglementaires risquent de supplanter ces travailleurs et ces communautés. Les fronts d’exploitation des ressources et les marchés de services initiés par ces pionniers de terrain sont aujourd’hui l’objet d’une marchandisation accrue.

Cette situation soulève des questions urgentes. L’EC peut-elle tenir sa promesse de résultats gagnant-gagnant-gagnant qui, au lieu de les exploiter, incluent les travailleurs pauvres, en particulier ceux des pays du Sud ? L’inclusion dans les systèmes circulaires ne risque-t-elle pas d’être guidée par les marchés et les stratégies de marque plutôt que par les principes d’une transition juste ? Comment ces dynamiques se manifestent-elles sur le terrain, où les travailleurs informels font face à la fois à de nouvelles opportunités et à des pressions croissantes pour se formaliser et se conformer sous peine de disparaître ?

L’illusion du gagnant-gagnant-gagnant
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Dans mon livre, _Recycling Class_, j’examine comment les efforts de recyclage inclusif se déploient à Bengaluru, l’une des plus grandes villes de l’Inde. Je soutiens que l’inclusion dans les programmes d’EC basés sur le marché n’est pas une solution miracle aux inégalités inhérentes aux systèmes de production, de consommation et de traitement des déchets. La plupart des politiques d’EC et de recyclage inclusif partent du principe que la création de marchés pour les déchets incitera les acteurs à récupérer efficacement les déchets et à les convertir en ressources. Pour respecter leurs obligations en matière de responsabilité élargie des producteurs, les marques peuvent s’engager à acheter des plastiques recyclés et à financer la collecte des déchets en achetant des crédits plastiques. Cette approche a été officialisée par l’Organisation de coopération et de développement économiques en 2001 et transposée en 2008 dans la réglementation européenne, avec pour objectif d’améliorer les prix des déchets, d’augmenter les salaires et d’encourager les efforts de collecte tout en attirant des investissements financiers pour doter les infrastructures et les technolo- gies de moyens supplémentaires.

Or, de tels mécanismes aggravent les inégalités existantes en matière d’accès au marché. Les efforts pour privilégier la traçabilité et la transparence afin d’améliorer l’efficacité du marché et la conformité réglementaire désavantagent souvent les travailleurs informels. Ne disposant pas des ressources ni des capacités techniques pour pouvoir s’appuyer sur des systèmes d’information géographique ou sur des technologies de blockchain, les recycleurs et réparateurs informels sont exclus des processus formalisés. Des start-ups financées par du capital-risque et par les grandes entreprises commencent à prendre le contrôle de leurs activités, et les marques multinationales préfèrent s’associer à des entreprises offrant des services technologiques tels que des indicateurs et des tableaux de bord environnementaux grâce auxquels elles pourront mettre en avant leur engagement en faveur du développement durable.

Les dirigeants de ces nouveaux acteurs sont souvent issus de milieux éduqués et privilégiés. Ils font désormais concurrence aux travailleurs informels ou les absorbent, les subordonnant dans le processus. De plus, constituée en majorité de femmes et de membres des minorités ethniques, raciales et religieuses, la communauté des travailleurs de l’économie informelle des déchets subit des stigmates sociaux profondément enracinés, qui limitent leur capacité à participer à ces marchés émergents sur un pied d’égalité avec les nouveaux acteurs. Même si leurs conditions de travail sont légèrement améliorées, ils restent relégués à des tâches manuelles pénibles. Dans le même temps, ils font face à de nouvelles obligations induites par la formalisation : afin de respecter les critères de rapports environnementaux ou les exigences de traçabilité, ils doivent désormais trier et comptabiliser tous les matériaux, y compris ceux de faible valeur et difficiles à recycler qui, auparavant, auraient pu être jetés. Cela ajoute du temps et de la complexité à leur tâche sans augmentation proportionnelle de leurs revenus.

Au bout du compte, et malgré de bonnes intentions, les initiatives de valorisation des déchets se limitent souvent, derrière des termes comme économie circulaire inclusive, à du _greenwashing_ ou du _justice-washing_, cependant que la plupart des travailleurs du secteur des déchets qui les soutiennent continuent de subir des conditions difficiles et des bas salaires. Une étude de la Circle Economy Foundation souligne que la plupart des emplois circulaires restent ponctuels et informels et ne bénéficient pas de la sécurité d’un travail décent. Les travailleurs de l’EC doivent dès lors opérer un choix difficile : soit accepter les conditions d’exploitation pour être inclus dans les nouveaux circuits, soit risquer de perdre complètement leur moyen de subsistance.

Les limites de la circularité
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La formalisation croissante des activités de l’EC et l’augmentation de ses coûts ont trois implications majeures. Premièrement, la vision de l’EC reste largement axée sur les étapes de la consommation et de l’après-consommation. Ce n’est pas un hasard. Des intérêts puissants, notamment les lobbies pétrochimiques et plastiques, ont longtemps détourné l’attention des aspects de la crise liés à la production. Ils ont présenté les déchets plastiques comme un problème de consommation et de gestion et en ont fait porter la responsabilité aux municipalités, aux travailleurs du secteur des déchets et aux consommateurs, tout en continuant à accroître la production de biens et à stimuler la demande. Les efforts en cours en Europe et dans les traités multilatéraux pour mettre en avant la responsabilité de l’amont demeurent lents et contestés.

Deuxièmement, l’expertise précieuse que recèle l’économie informelle est souvent négligée. Les ramasseurs de déchets, les réparateurs et les recycleurs savent de longue date maximiser la valeur des matériaux dans des environnements pauvres en ressources. Les initiatives circulaires qui ignorent ces connaissances ou supplantent ces travailleurs risquent de créer des systèmes inefficaces et inéquitables, autrement dit de réinventer la roue à un coût plus élevé et avec moins d’efficacité.

Troisièmement, sans une rémunération équitable de ses travailleurs, l’EC risque de reproduire les inégalités inhérentes à l’économie linéaire. Une transition circulaire véritablement durable et juste doit considérer ce travail non comme une réflexion a posteriori, mais comme une préoccupation centrale. Cela signifie reconnaître sa contribution historique, prendre en compte les exclusions en cours et investir dans des moyens de subsistance dignes et sûrs pour ceux qui assurent quotidiennement la circularité.

Les plastiques qui jonchent la côte du Kerala et les poubelles textiles débordantes de Suède illustrent l’échec des systèmes de l’aval sous la pression des excès en amont. Pour y remédier, il est essentiel de réduire la production de plastique vierge, de ralentir la fast fashion et de rejeter le colonialisme des déchets. Mais il est tout aussi important de soutenir le travail qui permet aux systèmes de réutilisation, de réparation et de recyclage local de prospérer, afin que les services vitaux rendus par les matériaux recyclés puissent continuer à être assurés. S’il était doté de ressources et reconnu, cette activité de dernier recours pour les plus pauvres pourrait acquérir un statut de travail qualifié et digne et être considéré comme le fondement d’une EC plus équitable et d’un bien-être plus durable – un statut qui remodèlerait radicalement nos relations avec le monde matériel.

**Références :**

*   Anantharaman M., _Recycling Class. The Contradictions of Inclusion in Urban Sustainability_, Cambridge,MIT Press, 2024,
*   Gregson N., _The Waste of the World. Consumption. Economies and the Making of the Global Waste Problem_, Bristol, Bristol University Press, 2023,
*   Gregson N., Crang M.,« From Waste to Resource.The Trade in Wastes and Global Recycling Economies », _Annual Review of Environment and Resources_, 40 (1),2015, p. 151-176,
*   Liboiron M., _Pollution is Colonialism_, Durham, Duke University Press, 2021.
*   Mah A., « Future- proofing Capitalism. The Paradox of the Circular Economy for Plastics », _Global Environmental Politics_, 21 (2), 2021, p. 121-142,
*   Mah A., _Plastic Unlimited. How Corporations are Fuelling the Ecological Crisis and What We can do about It_, Cambridge, Polity, 2022,
*   Schröder P., Anggraeni K., Anantharaman M., Foxon T. J., _The Circular Economy and the Global South_, Londres, Routledge, 2019.

**_Cet article a été initialement publié dans le nouveau numéro de Conférence (ex Comprendre son temps) – la revue de sciences humaines et sociales qui éclaire les ruptures du monde contemporain et accompagne la décision publique et privée – consacré à la thématique de l'environnement._**

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



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