# Qui a peur de la grande transition?
**Date de l'événement :** 21/10/2025
* Publié le 21/10/2025

### Date
01/11/2025

## Chapô
**Plus qu’à un déni de réalité, la résistance à l’action climatique tient au coût politique élevé que représente le changement d’un modèle socio-économique fondé sur l’énergie fossile et dans lequel l’industrie automobile occupe une place centrale. La coalition climat émergente, qui se recrute surtout parmi les catégories aisées, urbaines et diplômées, peine à se faire entendre. Tant que les catégories modestes resteront réduites à la dépendance fossile, l’idée d’une transition juste ne pourra pas s’imposer.**

## Corps du texte
Les politiques climatiques connaissent, depuis plusieurs mois, des reculs significatifs. Les derniers résultats électoraux en France et dans d’autres pays européens, de même qu’à l’échelle de l’Union européenne et aux États-Unis, indiquent que les gouvernements des grandes démocraties libérales ne reçoivent pas de mandat explicite pour conduire le changement considéré comme indispensable par les scientifiques. En France, les reculs ont concerné les zones à faibles émissions (ZFE), les aides à la rénovation thermique des bâtiments, le soutien public à la décarbonation industrielle. En Europe, le _Green Deal_ (ou Pacte vert), lancé en 2020 par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a perdu une part importante du soutien dont il bénéficiait et a été significativement revu à la baisse. Aux États-Unis, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier 2025, et les coups portés depuis à l’investissement dans la décarbonation sont les symptômes les plus éclatants de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le _backlash_ (retour de bâton) contre les politiques climatiques.

Ces échecs et ces reculs sont souvent interprétés par les promoteurs des politiques climatiques comme le triomphe de la déraison et de la désinformation, comme l’expression d’une incapacité à traduire politiquement les impératifs issus de la recherche scientifique qui, au-delà des clivages politiques, auraient une valeur universelle. Lors des grandes conférences internationales, les appels à la mobilisation et à la définition d’objectifs communs (réduction des émissions de gaz à effet de serre, de la pollution plastique, de la déforestation, etc.) restent le langage principal de la diplomatie verte, rendant chaque jour plus évident le fossé qui se creuse entre les promesses et les actes.

Un schéma économique au fondement des résistances
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Il est pourtant essentiel d’interpréter ce _backlash_ si l’on veut faire un pas en avant, de ne plus se contenter d’acter l’impuissance des forces transformatrices et de lancer des appels désespérés, qu’ils soient radicaux ou raisonnables. La compréhension des échecs et des reculs de l’action climatique est une épreuve politique déterminante, car elle seule peut donner la mesure de ce qui est en jeu avec la transition. Le récit, largement répandu, d’une révolution écologique nécessaire mais impossible, qui en appelle au volontarisme et au sentiment humanitaire, à la confiance dans la science et dans les accords internationaux, à la mobilisation de toute la société contre quelques intérêts, a en effet l’inconvénient de séparer artificiellement deux dimensions du débat : d’une part, la construction des objectifs écologiques (les cibles d’émissions, par exemple), d’autre part, la transformation effective de la société en tant que productrice et consommatrice des biens et des ressources qui provoquent l’insoutenabilité de notre modèle économique. Ce récit implicite est partagé par les acteurs légitimes des sphères de décision et par de larges parties du mouvement de révolte contre l’ordre fossile, qui se contentent généralement de dénoncer l’emprise (bien réelle) de ses représentants sur la finance et d’appeler au désinvestissement. Mais cette interprétation a pour principales limites de rendre incompréhensibles les raisons de l’attentisme et de la résistance au changement qui innervent la société et, plus largement, la difficulté objective à s’affranchir d’un modèle économique et commercial qui, tout en étant nuisible à l’habitabilité de la planète, demeure hégémonique. Cette hégémonie a de profondes racines historiques et doit sa persistance à sa capacité à préempter les espérances de croissance, d’intégration sociale et de sécurité économique. C’est pourtant elle qui doit être mise en question pour qu’apparaisse le sens de la transition.

Une crise des systèmes énergétiques
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La crise climatique est avant tout une crise des systèmes et des infrastructures énergétiques qui dessinent notre quotidien de travailleurs, de consommateurs, d’usagers des transports et de la ville et, plus généralement, notre sens de la liberté. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les sociétés industrielles reposent sur un pacte socio-économique largement déterminé par l’usage massif des énergies, fossiles en particulier, et l’automobile y occupe une place centrale. Cette industrie est en effet le pivot de l’emploi, de la croissance, du développement urbain et péri-urbain et de la dépendance énergétique ; les grands accords entre l’État, le capital et les syndicats se sont forgés autour d’elle durant l’âge fordiste. Au-delà de l’automobile, et bien que l’usage de la voiture électrique se diffuse, les ressources fossiles représentent encore environ 80 % du mix énergétique mondial. Ce sont elles les responsables du changement climatique et, indirectement, de l’essentiel des dégradations écologiques en raison de leur rôle dans le système productif. Elles se sont érigées en piliers du capitalisme démocratique, en particulier en Occident durant la période de croissance rapide et relativement égalitaire connue en France sous le nom des Trente Glorieuses et à laquelle les chocs pétroliers des années 1970 ont porté les premiers coups. Le modèle économique de ces trois décennies, articulant croissance rapide, compromis fiscal et protection sociale, même s’il résulte évidemment des luttes sociales, serait impensable sans les infrastructures globales qui ont longtemps alimenté en énergie les régions industrielles. En découle le profond dilemme qui est à la racine de la crise écologique globale et de son apparente ingouvernabilité : d’un côté, nous devons énormément à ces énergies, en particulier parce qu’elles ont permis l’accès d’une vaste classe moyenne à un haut niveau de bien-être matériel, d’éducation et de protection ; de l’autre, nous leur devons les catastrophes présentes et à venir.

> _80% du mix énergétique mondial est constitué des ressources fossiles._

La centralité des énergies dans le compromis social fordiste et ce qu’il en reste dans le nouveau compromis néolibéral qui lui a succédé expliquent en grande partie la difficulté à transiter vers un nouveau modèle énergétique et industriel compatible avec l’écologie globale. De nombreux travaux montrent en effet que la résistance au changement s’explique moins par l’incompréhension de la science climatique ou par une fin de non-recevoir opposée aux finalités écologiques que par le risque social réel que constitue, pour différents segments de la société, l’effacement progressif de ce régime technique et économique, avec pour conséquences des pertes d’emploi, une élévation du tarif des combustibles et diverses contraintes réglementaires (rénovation des bâtiments, par exemple) surtout préjudiciables aux budgets les plus fragiles. Comme l’ont notamment signalé les économistes Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, la transition représente un coût important, et tout le monde n’a pas la capacité de l’assumer de la même manière.

De profondes divergences sociales sur les mesures de transition
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Une étude d’opinion menée par le politiste Jean-Yves Dormagen et son institut, Cluster17, relève par exemple qu’une vaste majorité de la population française se dit en accord avec la nécessité d’agir contre le changement climatique et que le principe d’une transition juste fait lui aussi l’objet d’un assez large consensus. La même étude montre néanmoins que les mesures effectives de transition, qui affectent spécialement les mobilités et les choix de résidence, font l’objet de divergences sociales très profondes : si une partie de la population, plutôt progressiste, proeuropéenne et généralement en situation de sécurité économique, se montre disposée à effectuer les concessions nécessaires, les groupes sociaux pour lesquels l’attachement symbolique ou matériel aux schémas de consommation traditionnels reste important le sont beaucoup moins. Une autre étude, conduite par les économistes Antonin Pottier et Emmanuel Combet, indique en parallèle que les groupes sociaux dont les revenus sont modestes (sans être les plus bas) consacrent une proportion élevée de leur budget à l’énergie en raison de facteurs géographiques (éloignement du lieu de travail) et infrastructurels (mauvaise isolation du logement, véhicule ancien) et qu’ils sont donc affectés de façon exacerbée par la taxe carbone ainsi que par les mesures de transition en général. Ces mêmes groupes sociaux subissent de manière disproportionnée les transformations industrielles en cours : fermeture des usines obsolètes ou victimes de l’inflation des prix de l’énergie depuis 2022, difficultés rencontrées par les filières vertes du solaire, de l’éolien, des batteries, mauvaise qualité de l’emploi dans ces secteurs émergents fragiles et soumis à l’instabilité réglementaire.

Une étude plus systématique, menée aux États-Unis par Thomas Oatley, révèle, de façon notable, que les électeurs de Donald Trump, lors de sa première accession au pouvoir en 2016, vivaient dans les régions les plus affectées par les mutations industrielles liées à l’impératif climatique. La fermeture des mines de charbon et d’une partie de l’appareil productif étatsunien, que ce soit en raison de régulations environnementales ou de la compétition chinoise, a eu pour effet de mobiliser des électeurs se vivant comme les perdants de la transition, de la même manière qu’ils ont pu, auparavant, se voir comme les perdants de la mondialisation et de l’automatisation. Dans ces travaux se lisent en creux à la fois le processus historique d’évidement de la classe moyenne industrielle par les réformes néolibérales et par l’accroissement de la compétition internationale, la très forte polarisation politique entre les perdants et les gagnants de la transition (ces derniers habitant plutôt dans les grands centres urbains et comptant parmi les individus les plus diplômés et les mieux protégés contre les chocs économiques) et les bénéfices électoraux du mécontentement contre la transition recueillis par des partis politiques conservateurs prêts à tout pour maintenir le _statu quo_ fossile. Ces partis, derrière le _leadership_ des élites socio-économiques directement impliquées dans l’économie fossile – les zélateurs du « _Drill, Baby, Drill !_ » \[« Fore, fore ! »\], slogan du Parti républicain durant la campagne présidentielle de 2008, repris à l’envi par Donald Trump en 2024 –, ont pu créer une alliance électorale avec la petite classe moyenne, prisonnière d’industries en déclin et luttant pour défendre ses intérêts.

Ces travaux permettent de comprendre la réalité du _backlash_ contre les politiques climatiques. Il tient pour l’essentiel au coût politique élevé que représente le changement de modèle technologique et industriel, sans même parler des mutations qui doivent parallèlement s’appliquer aux schémas de consommation individuels. Le coût politique de la transition est élevé parce que, dans le contexte institutionnel et économique actuel, de nombreuses personnes sont exposées à des risques socio-économiques immédiats, si bien que l’on préfère relativiser, voire nier, le risque climatique lui-même. On sait par ailleurs que les groupes sociaux les plus fragiles sont aussi ceux qui ont le plus à perdre des dégâts de la crise écologique globale, que ce soit à l’échelle nationale ou mondiale. Face à l’incertitude que représente l’émergence d’un nouveau régime économique aligné sur l’impératif climatique, ces menaces paraissent secondaires.

Elles sont perçues comme relevant du temps long, parce que les bénéfices immédiats à adopter un mode de vie neutre en carbone, bien que réels, sont très peu mis en avant dans le discours et l’offre politiques.

De la coalition fossile à une coalition climat
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Toutes ces raisons invitent à analyser la question climatique à travers le référentiel des coalitions sociales. Le compromis fordiste de l’après-guerre a d’abord installé dans le paysage civilisationnel moderne une coalition centrale forgée autour des énergies fossiles : capitaines d’industrie à la recherche de profit, ouvriers à la recherche de meilleurs salaires et de protection sociale, États à la recherche de stabilité et de puissance. Tous ont trouvé leur équilibre grâce aux énergies abondantes et bon marché, qui ont rendu possible une convergence partielle d’intérêts. La désagrégation progressive de cette coalition durant la période de désindustrialisation et de déstabilisation des finances publiques a pris de nouvelles proportions avec la crise climatique. Celle-ci, en faisant des énergies fossiles un risque de long terme à éliminer, tend à créer de nouvelles vulnérabilités, d’une part, pour le monde ouvrier et, plus généralement, pour les segments de la société très dépendants des énergies fossiles bon marché, d’autre part, pour les intérêts industriels traditionnels (typiquement le secteur extractif et l’automobile), dont la rentabilité et la pertinence technologique restent liées à ce modèle énergétique. On observe là les soubresauts de l’ancienne coalition fossile : hier centrale, elle se trouve désormais projetée vers les marges, dans un contexte de transformation normative et technologique, et elle se bat pour préserver ses intérêts et son statut. Pendant ce temps émerge ce que l’on pourrait appeler une coalition climat, qui rassemble les différents segments sociaux suffisamment protégés, suffisamment stables économiquement et symboliquement, pour entrer dans un nouveau régime matériel et institutionnel.

Or, cette coalition reste socialement minoritaire. Elle peine à imposer ses vues, son rythme et ses valeurs au reste de la société. Sur un plan culturel, elle est souvent enfermée dans des batailles perdues d’avance, comme on l’a vu récemment en France à propos du barbecue ou de grands événements sportifs. En d’autres termes, elle n’est pas en situation d’hégémonie. Elle est de plus enfermée dans un dilemme, une contradiction, qui limite drastiquement son potentiel d’action politique. Les promoteurs de l’action climatique peuvent certes se présenter comme une avant-garde sociale dans la mesure où ils défendent des intérêts qui les dépassent, où ils incarnent un mouvement universellement valable vers de nouvelles infrastructures, de nouveaux usages, peut-être de nouvelles valeurs, compatibles avec l’intérêt général. Mais s’ils ne se recrutent que parmi les gagnants immédiats (diplômés, urbains, capables de financer leur transition, voire de tirer le bénéfice symbolique de leur nouveau mode de vie) et s’ils ne peuvent bénéficier de leur situation qu’au détriment d’autres groupes sociaux réduits à la dépendance fossile, alors l’idée même d’une transition juste s’effondre pour laisser place à un conflit entre une minorité de gagnants et une majorité de perdants du changement. L’enjeu central, pour les politiques climatiques, consiste donc à élargir la coalition climat. Cela ne pourra se faire qu’au moyen de choix industriels et commerciaux, de mesures de protection sociale, d’investissements dans la recherche, de formation professionnelle. Cet ensemble de mesures suppose des ruptures politiques très profondes, comme la reprise en main d’une partie du secteur financier et la confrontation directe avec certains intérêts sociaux établis, en particulier le lobby automobile.

Seul l’élargissement de la coalition climat à de nouveaux groupes sociaux qui en sont pour l’instant exclus permettra d’articuler le royaume universel des climatiques, toujours susceptible de rester abstrait et ineffectif, avec le domaine des rapports de force socio-économiques, des clivages d’intérêts et d’idéologies, c’est-à-dire là où se joue la formation d’un compromis juste, durable et soutenable.

**Références :**

*   Aklin M., Mildenberger M., « Prisoners of the Wrong Dilemma. Why Distributive Conflict, Not Collective Action, Characterizes the Politics of Climate Change », _Global Environmental Politics_, 20 (4), 2020, p. 4-27,  
    
*   Aykut S. C., Dahan A., _Gouverner le climat. Vingt ans de négociations internationales_, Paris, Presses de Sciences Po, 2015,
*   Beaussier A.-L., Chevalier T., Palier B., « Qui supporte le coût de la transition environnementale ? Penser les inégalités face aux risques sociaux liés au changement climatique », _Revue française des affaires sociales_, 73 (1), 2024, p. 207,
*   Charbonnier P., _La Coalition climat. Travail, planète et politique au XXIe siècle_, Paris, Seuil, 2025,
*   Haut conseil pour le climat (HCC), _Relancer l’action climatique face à l’aggravation des impacts et à l’affaiblissement du pilotage. Rapport annuel_, Paris, HCC, 2025,
*   Oatley T., « The Dual Economy, Climate Change, and the Polarization of American Politics », _Socio-Economic Review_, 3 octobre 2023,
*   Rodríguez-Pose A., Federico Bartalucci F., « The Green Transition and its Potential Territorial Discontents », _Cambridge Journal of Regions, Economy and Society_, 17 (2), 2024, p. 339-358.  
    

**_Cet article a été initialement publié dans le nouveau numéro de Conférence (ex Comprendre son temps) – la revue de sciences humaines et sociales qui éclaire les ruptures du monde contemporain et accompagne la décision publique et privée – consacré à la thématique de l'environnement._**

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



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