# Industrialisation verte : de nouvelles alliances stratégiques 
**Date de l'événement :** 22/10/2025
* Publié le 22/10/2025

### Date
01/11/2025

## Chapô
**Les puissances moyennes ont intérêt à s’allier pour éviter d’être mises hors-jeu par la reconfiguration en cours des chaînes de valeur mondiales, malmenées par les transformations technologiques, les disruptions des règles internationales et le basculement économique vers l’Asie. Si l’Europe et les pays du Sud s’engageaient dans des partenariats de commerce et d’investissement alignés sur les objectifs de l’accord de Paris, ils ouvriraient la voie à une gouvernance plus juste et plus durable de ces chaînes de valeur.**

## Corps du texte
Alors que les crises et les disruptions intentionnelles des règles internationales obscurcissent l’horizon, le multilatéralisme paraît se désagréger et nous réduire à des formes de réactivité ou de résilience. Même si ses dirigeants ne parlent que de sécurité et de compétitivité, l’Union européenne (UE) semble incapable de définir une stratégie économique et géopolitique de long terme. Les transformations inévitables des relations économiques et technologiques mondiales risquent de mettre hors-jeu les pays européens et d’autres puissances moyennes, sauf à ce qu’ils fassent alliance entre eux. De telles alliances sont donc indispensables à la relance d’une dynamique collective pour l’action climatique. Mais peut-on y croire ?

La reconfiguration des chaines de valeur mondiale
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L’accumulation de crises et les ruptures que connaît le monde depuis cinq ans ne doivent pas occulter des faits plus structurels, auxquels il convient de se préparer. Certes, les risques climatiques et sanitaires ainsi que la conflictualité politique se sont accrus, mais on assiste aussi à une reconfiguration des chaînes de valeur mondiales, liée à la fois aux innovations numériques et à l’électrification des systèmes de production et des autres usages de l’énergie, c’est-à-dire à l’accroissement massif, permis par la diminution du coût de ces technologies, de la part de l’électricité dans l’industrie, les transports et les logements. Cette reconfiguration est aussi liée à un basculement de  la puissance économique mondiale vers l’Asie. Les rapports de force entre les pays et leur capacité respective à attirer des investissements et à capter la valeur ajoutée et les emplois se voient ainsi bouleversés.

Trois remarques s’imposent si l’on ne souhaite pas présenter ces tendances lourdes comme purement déterministes. Première remarque, elles ne se manifestent pas indépendamment des politiques publiques, qui les influencent. Or, une fois ces dernières enclenchées, les évolutions deviennent irréversibles et inévitables. La baisse de plus en plus rapide des coûts de production des technologies d’énergie renouvelable est un des faits les plus marquants de la reconfiguration en cours. Leur déploiement s’accélère toujours plus, comme l’indique le rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), publié en 2023, avant la COP28, et comme l’a confirmé le sommet du Secrétariat général des Nations unies de juillet 2025. L’accord de Paris a contribué, dès 2015, à cette dynamique en alignant les anticipations et les attentes des acteurs publics et privés, des investisseurs, des entreprises et des industries sur un objectif commun et mondial de décarbonation.

L’accord de Paris a, en retour, bénéficié de l’essor des technologies renouvelables, ce qui a accru la crédibilité des trajectoires de décarbonation de plusieurs pays et secteurs.  

En 2019, une série d’économies parmi les plus innovantes de la planète (l’UE avec son Pacte vert, puis la Chine, la Corée du Sud et le Japon) se sont engagées, en quelques mois, à ce que la neutralité carbone guide la modernisation de leur économie à long terme. Elles se sont aussi engagées à mener des politiques climatiques plus ambitieuses, dans un esprit de renforcement mutuel entre politiques publiques et dynamiques technologiques et économiques.

Deuxième remarque, les évolutions technologiques ne doivent pas être simplement présentées comme une transition vers la décarbonation : plus que s’y substituer, elles viennent s’ajouter ou s’hybrider aux technologies des énergies fossiles. C’est particulièrement vrai dans la production d’électricité, secteur où la croissance des technologies renouvelables n’a pas pour effet direct la réduction des énergies fossiles. Cependant, les changements d’usage, notamment le passage des moteurs à combustion aux moteurs électriques et des chaudières aux pompes à chaleur (l’électrification des usages de l’énergie), de même que les efforts d’efficacité énergétique, constituent des transformations structurantes pour les chaînes de valeur. Il est certain qu’elles ne suffiront pas à protéger le climat si l’on n’élimine pas les énergies fossiles, mais le rôle stratégique que jouent désormais les technologies décarbonées a modifié les rapports de force en faveur des détenteurs de matières premières critiques et des technologies qui permettent de les traiter.

Troisième remarque, ces poussées technologiques restent entachées de nombreuses incertitudes. Les évolutions qu’elles entraînent dans les rapports de force et les dépendances économiques peuvent aussi être présentées comme la cause des conflits militaires ou commerciaux actuels, certains pays cherchant à préserver leur position dominante dans les chaînes de valeur, notamment celle des énergies fossiles comme on le constate de façon explicite dans le cas de la Russie et des États-Unis. À cause de ces conflits et des ruptures d’approvisionnement provoquées par la pandémie de Covid-19, les acteurs économiques et les gouvernements ont cessé de mener des politiques d’approvisionnement guidées par la seule recherche du prix le plus bas pour tenter plutôt de réduire leur dépendance et d’accroître leur autonomie stratégique, par exemple par des politiques de _friendshoring_ ou de _nearshoring_ (approvisionnement auprès de pays alliés ou proches géographiquement).

Quelle place pour les puissances moyennes?
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Tous ces ajustements atténuent la tendance générale au basculement vers l’Asie et empêchent de dégager des constats univoques. Mais les ruptures sont suffisamment significatives pour expliquer les changements stratégiques majeurs des grandes puissances. En particulier, elles mettent une superpuissance comme les États-Unis dans un état de fébrilité : face au risque de perdre sa suprématie économique et politique, l’administration étatsunienne en place depuis janvier 2025 entend réaffirmer son pouvoir dans ces chaînes de valeur en maniant les menaces et les approches transactionnelles à court terme, au détriment de la négociation multilatérale. Ce pays met ainsi en danger l’existence même de règles communément respectées, qui ont pourtant servi sa propre domination en assurant notamment la stabilité nécessaire à la mondialisation des échanges commerciaux. On a même reproché à l’ordre international créé après la Seconde Guerre mondiale sous l’égide des États-Unis de ne respecter que partiellement ses propres règles et de surtout bénéficier aux pays occidentaux.

La Chine doit, pour sa part, s’interroger sur la viabilité de son modèle économique, qui continue de reposer sur l’exportation plus que sur le marché intérieur. Elle a néanmoins profité de l’ampleur de ce dernier pour gagner des avantages compétitifs et s’assurer une position dominante dans plusieurs technologies et innovations clés, grâce à une politique industrielle reposant à la fois sur l’organisation d’une compétition féroce entre les principaux acteurs nationaux, par exemple dans le domaine véhicules électriques, sur des aides d’État et sur des achats publics ciblés. Malgré la fragilité à long terme de son modèle, la Chine a intérêt à utiliser ses surcapacités productives dans ces technologies pour garantir à moyen terme la stabilité de son accès aux marchés internationaux dans toutes les régions, une stabilité organisée par des règles et par une gouvernance les plus multilatérales possibles. Son soutien à l’accord de Paris n’est donc pas uniquement dû à ses préoccupations concernant les impacts du changement climatique sur son propre territoire, il tient aussi à ce que l’accord garantisse la prévisibilité des marchés où elle peut écouler ses technologies bas carbone.

Par conséquent, au moment même où les conflits se multiplient et où l’absence de règles gagne du terrain, il est paradoxalement raisonnable de parier que le réalisme sera du côté de la paix et de la coopération. Une paix qui bénéficiera à la stratégie économique et politique chinoise et où la coopération sur un certain nombre de normes (objectifs de décarbonation à long terme, principes de finance verte, par exemple) n’empêchera pas une très forte concurrence. Une paix qui, _in fine_, garantira à l’économie étatsunienne plus de résilience dans ses approvisionnements stratégiques que ne le ferait une logique purement unilatérale. Les interdépendances sont inévitables, qu’elles soient économiques ou qu’elles résultent de ressources communes et des effets systémiques de la dégradation environnementale.

Un déclin économique étatsunien n’est pas sans risques, mais on peut imaginer qu’il coexistera avec un certain renouveau du multilatéralisme, ne serait-ce que par fragments, sous l’impulsion de la Chine ou avec sa bénédiction, autrement dit que se mettront en place des formes de gouvernance à géométrie variable ne couvrant pas tous les pays mais ayant une influence au-delà des pays signataires. C’est déjà le cas à propos de la Convention sur le droit de la mer : bien que les États-Unis n’en soient pas signataires, ils ont fini par la reconnaître comme une forme de droit coutumier international. Même partielles, ces formes de gouvernance seront indispensables pour organiser les interdépendances et les chaînes de valeur ainsi que pour instaurer la prévisibilité dont les économies ont besoin.

Que peuvent faire les autres pays dans ce contexte ? Ils ont bien sûr intérêt à défendre les règles internationales qui protègent les plus faibles. Même les puissances moyennes ont intérêt à faire alliance entre elles pour peser davantage sur la définition de ces règles et éviter qu’elles soient fixées au seul bénéfice des superpuissances économiques. L’UE, malgré l’importance de son marché intérieur, doit accepter de n’être qu’une puissance moyenne, comme l’illustre son faible pouvoir de négociation actuel vis-à-vis de Washington. Sa capacité à faire alliance, économiquement et politiquement, avec d’autres puissances moyennes sera donc décisive pour son propre avenir. Cela l’aidera de plus à faire émerger des partenariats stratégiques en matière de commerce et d’investissement qui répondent aux objectifs de développement durable (ODD) définis pour 2030 par les Nations unies ainsi qu’aux objectifs de l’accord de Paris.  

Des partenariats stratégiques et des écosystèmes industriels partagés  

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Depuis le Pacte vert de 2019, l’UE propose aux autres continents, notamment à l’Afrique, une nouvelle offre de partenariats sur l’énergie et l’industrialisation vertes qui oriente autant son aide au développement que ses politiques commerciales. Ce discours était déjà présent lors de la Conférence des Nations unies sur le développement durable, dite Rio+20, qui s’est déroulée en 2012 autour de l’économie verte. Il a toutefois été rejeté par les pays du Sud, qui y ont vu une manœuvre de défense des intérêts commerciaux européens sous couvert d’ambition environnementale. Tout en acceptant l’idée que les énergies renouvelables permettraient probablement d’accélérer leur équipement en réseaux électriques, notamment en zone rurale, les pays africains ont exprimé leur scepticisme quant à la capacité de ces seules technologies à créer une dynamique d’industrialisation. Or, c’est précisément d’une industrialisation et de la création d’emplois formels et décents qu’ils ont besoin étant donné la croissance toujours plus rapide de leur population d’âge actif. Les pays africains reprochent aussi à l’UE d’avoir décrété unilatéralement, avec les mécanismes d’ajustement carbone aux frontières, une mesure commerciale dont l’impact sur leur propre économie risque d’être important malgré les dispositifs d’atténuation et de ciblage mis en place par la Commission européenne (assistance technique pour la traçabilité des mesures d’empreinte carbone dans les filières, subventions pour l’accès aux technologies décarbonées, etc.). Le fossé entre l’Europe et les pays africains, y compris une puissance économique comme l’Afrique du Sud, semble donc s’être creusé, et les opportunités d’alliance stratégique, pourtant particulièrement indispensables à l’Europe, ne se sont pas multipliées. Le continent africain a donc toutes les raisons de jouer la carte de la Chine, de l’Inde, des pays du Golfe et de la Turquie, autant que celle de l’Europe.

> _**Les mécanismes d’ajustement carbone aux frontières** (Carbon Border Adjustment Mechanism, CBAM) sont en discussion depuis la Conférence des Nations unies sur le développement durable de 2012. Adoptés en 2023, principalement par l’UE où ils seront applicables à partir de 2026, ils prévoient de taxer certains produits importés (acier, aluminium, hydrogène, etc.) en fonction de leurs émissions de CO2._

La pression pour inventer des partenariats de commerce et d’investissement d’une nature tout à fait nouvelle est montée récemment, lorsque l’UE et l’Afrique du Sud se sont retrouvées dans le viseur du gouvernement étatsunien. Durant le sommet qui les a réunis le 13 mars 2025, les deux parties ont déclaré vouloir ouvrir une nouvelle ère, via un accord pilote entre l’UE et la Communauté de développement d’Afrique australe (_Southern African Development Community_, SADC). Cet accord s’inspirerait des _Clean Trade and Investment Partnerships_ conçus et présentés par Mario Draghi dans un rapport de 2024.

Ce type de partenariat présenterait l’intérêt majeur de favoriser la création d’écosystèmes industriels partagés entre les pays, plutôt que chercher qui, du pays fournisseur ou du pays client, capte le plus de valeur ajoutée et d’emplois dans la chaîne de valeur d’un seul matériau critique. Par exemple, avec un fournisseur de lithium comme le Chili, cela garantirait à une Europe obsédée par les matériaux critiques une sécurité d’approvisionnement à long terme, tout en assurant que les capacités d’investissement se dirigent autant vers le pays d’extraction que vers l’Europe.

> _**Les Clean and Trade Partnerships** (CTIP), ou Partenariats de commerce et d’investissement propres, sont des accords flexibles permettant de répondre rapidement aux intérêts économiques et climatiques de l’UE et de ses partenaires en évitant la lenteur et la complexité des accords de libre-échange classiques. Ils prévoient la mobilisation de financements publics et privés sur des projets concrets et la création d’un cadre favorable aux investissements dans les technologies propres et les matières premières vertes._  

Plus largement, des experts européens et africains ont insisté pour que ce nouveau type de partenariat ne soit pas uniquement établi avec des pays à fortes ressources minières dans le seul but de sécuriser l’accès européen à des matériaux critiques. Ils recommandent de partir, à l’inverse, des besoins d’industrialisation des pays africains et de négocier des partenariats verts qui permettraient aux flux d’investissement de servir la trajectoire de développement durable que ces pays ont eux-mêmes définie. À cette condition seulement pourrait se construire, entre l’Europe et l’Afrique, une alliance qui, sans en exclure d’autres, serait la plus forte politiquement et sécuriserait les relations économiques entre l’Europe et les marchés en croissance rapide que constituent les pays africains, en plus d’être des fournisseurs de matières premières.  

L’UE paraît actuellement trop divisée et trop centrée sur sa propre réindustrialisation pour pouvoir penser stratégiquement une politique d’investissement industriel – à la fois en son sein et dans les pays partenaires – comme gage de sa stabilité économique et politique et de celle des chaînes de valeur mondialisées. Si un nouvel élan politique la rendait enfin capable d’enclencher ce niveau d’engagement entre politique intérieure et politique extérieure, elle pourrait créer les alliances stratégiques sans lesquelles elle risque d’être écrasée par les grandes puissances économiques. En inaugurant une nouvelle ère de partenariats de commerce et d’investissement avec les pays du Sud, qu’ils soient africains, latino-américains ou asiatiques, l’UE ouvrirait aussi la voie à d’autres règles de gouvernance des chaînes de valeur, à un moment où ces dernières évoluent très rapidement. Parce que sa sécurité énergétique dépend de la décarbonation de son économie et parce que la Chine a intérêt à écouler ses technologies décarbonées, ces nouveaux partenariats pourraient constituer le socle d’une réduction accélérée des émissions de gaz à effet de serre.  

**Références :**

*   Banerjee A., Barchiche D., Bilal S., Kauffmann C., _et al._, « Building a Shared Agenda on Green Industrialization for Africa and Europe », Policy Brief IDDRI, 2024,
*   Berghmans N. _et al._, « New Industrial Policies since Covid-19. Lessons for the EU », IDDRI Study, (à paraître, 2025),
*   Draghi M., _The Future of European Competitiveness_, Luxembourg, Publications Office of the European Union, 2025,
*   Gunfaus M. T., Deprez A., Kauffmann C. _et al._, « Paris+10 Diagnosis. Looking back to Look Forward », IDDRI, Working Paper n° 01/25, juin 2025,
*   Lazard O., _How the EU Can Use Mineral Supply Chains to Redesign Collective Security_, Washington D. C., Carnegie Endowment for Peace, 2023,
*   Organisation des Nations unies (ONU), _Seizing the Moment of Opportunity. Supercharging the New Energy Era of Renewables, Efficiency, and Electrification_, New York, ONU, 2025,
*   Treyer S., « Qui joue encore selon les règles ? », Blog IDDRI, 9 janvier 2025.

**_Cet article a été initialement publié dans le nouveau numéro de Conférence (ex Comprendre son temps) – la revue de sciences humaines et sociales qui éclaire les ruptures du monde contemporain et accompagne la décision publique et privée – consacré à la thématique de l'environnement._**

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



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