# Le principal obstacle à la transition écologique est politique
**Date de l'événement :** 22/10/2025
* Publié le 22/10/2025

### Date
23/10/2025

## Chapô
**Amplifiées par le dérèglement climatique, les inégalités économiques, sociales et territoriales affaiblissent la coopération internationale. Le déblocage de l’action climatique mondiale nécessite un changement audacieux de discours politique, un renoncement aux réponses traditionnelles fondées sur l’austérité budgétaire, un dialogue à tous les échelons sociaux et territoriaux et une réorientation drastique de l’aide au développement vers l’objectif de décarbonation.**

## Corps du texte
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse », déclarait Albert Camus lors de la réception de son prix Nobel de littérature en 1957. Pour paraphraser l’écrivain, si nous ne parvenons pas aujourd’hui à empêcher que le climat défasse le monde, ce ne sera pas pour des raisons technologiques ou financières, mais politiques. Ce sera à cause du cercle vicieux que le dérèglement climatique crée en matière d’inégalités sociales, à cause de la montée des populismes conservateurs et de la fragmentation du monde. La réponse doit s’attaquer à toutes ces dimensions simultanément.

Climat, inégalités, ressentiment, populisme
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Le réchauffement planétaire agit comme un puissant amplificateur des inégalités économiques, sociales et territoriales. Les événements extrêmes – canicules, inondations, sécheresses – touchent en priorité les populations les plus vulnérables, souvent mal logées, peu assurées et dépendantes d’infrastructures précaires. Ces impacts sont loin d’être uniformes : les territoires déjà fragiles, les professions exposées (agriculture, BTP, travail en extérieur, services à emploi précaire, etc.) et les ménages à faibles revenus subissent davantage les conséquences du réchauffement. Ce choc différencié vient s’ajouter à l’augmentation des inégalités enclenchées depuis les années 1980 par les politiques de réduction du _welfare state_ keynésien, par la financiarisation de l’économie et par la délocalisation industrielle liée à la mondialisation. Le climat, loin d’être un facteur externe de risque homogène, devient un multiplicateur de problèmes structurels, rendant encore plus urgente une réponse intégrée à la fois sociale, territoriale et environnementale. Le même constat s’applique à l’échelle internationale : les pays pauvres sont souvent les plus exposés aux risques physiques, les moins capables de faire face aux destructions répétées que causent les événements météorologiques extrêmes et ceux dont les besoins de croissance et de développement sont les plus pressants.  

Les inégalités grandissantes alimentent un profond ressentiment politique, qui se retourne à la fois contre les élites et contre les politiques de transition écologique. Dans de nombreux territoires et de nombreuses catégories sociales s’exprime un sentiment d’injustice et d’abandon, nourri par la conviction que les décisions sont prises sans eux, voire contre eux. Cela se traduit par une crise de confiance dans les institutions, dans les experts et même dans la science, cette dernière étant perçue comme instrumentalisée par des agendas politiques éloignés des préoccupations quotidiennes. La transition écologique elle-même est souvent vécue comme une charge supplémentaire pesant sur les plus modestes, comme l’a illustré en 2018 la contestation de la taxation carbone en France par le mouvement des Gilets jaunes. Si la transition n’est pas accompagnée de mesures redistributives et de justice sociale _ex-ante_ (et non seulement _ex-post_), elle est rejetée pour les inégalités qu’elle semble renforcer et non pour son objectif.

Cette insatisfaction sociale explique en grande partie la montée du populisme réactionnaire dans le monde. Celui-ci constitue un obstacle majeur à la mise en œuvre de politiques climatiques adéquates. Porté par un discours antiscientifique, identitaire, nihiliste et souverainiste, il exploite le malaise social pour faire apparaître comme illégitime toute forme de régulation fondée sur la coopération, l’expertise ou la solidarité internationale. Les politiques climatiques sont caricaturées comme des projets imposés par des élites déconnectées ou par des institutions internationales insensibles aux réalités locales. Le discours populiste réactionnaire utilise également l’immigration et la peur de l’autre comme leviers idéologiques et politiques, brandissant la menace que ferait peser sur les populations l’afflux de millions de migrants climatiques. Cette hostilité se traduit sur la scène internationale par un repli nationaliste, par un affaiblissement du droit international et par l’abandon de l’ordre juridique instauré après la Seconde Guerre mondiale – un contexte qui compromet gravement la coopération indispensable à une réponse globale au changement climatique.  

Entre dette et rigueur, ne pas sacrifier la transition
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La crise financière de 2008 puis la pandémie de Covid-19 ont laissé un lourd héritage en matière de finances publiques dans de nombreux pays. Pour éviter une dépression économique de l’amplitude de la crise de 1929, les gouvernements et les banques centrales ont mis en œuvre des politiques budgétaires et monétaires non conventionnelles et fortement expansionnistes : plans de relance budgétaire, aides sociales, taux d’intérêt proches de zéro, achats massifs d’actifs sur les marchés obligataires. Ces politiques exceptionnelles et nécessaires ont produit une hausse importante de la dette publique, qui est passée en moyenne d’environ 60 % à plus de 100 % du PIB. Après que la dette a joué ce rôle essentiel, plusieurs pays se sont posés la question de sa stabilisation, d’autant plus que l’augmentation des taux d’intérêt est venue alourdir le coût de son service.

Certes, une consolidation des finances publiques est aujourd’hui nécessaire, mais son rythme et son ampleur impliquent des arbitrages difficiles entre soutenabilité budgétaire et investissement dans la transition écologique. Le financement de la transition risque d’être sacrifié sur l’autel d’une austérité fiscale immédiate, souvent présentée comme la seule alternative alors même que l’investissement public constitue un levier pour la résilience économique, sociale et environnementale à long terme. Si la pandémie de Covid-19 a suscité des réponses macroéconomiques fortement expansionnistes, coordonnées, globales et une mobilisation scientifique sans précédent, qui ont permis la découverte de vaccins en un temps record, pourquoi le danger du changement climatique n’est-il pas traité avec pareilles urgence et audace ?

De l’audace, il en faut en effet, car les réponses macroéconomiques traditionnelles, fondées sur une austérité budgétaire mal calibrée, sur un cloisonnement fonctionnel entre les politiques publiques et sur une absence de vision planifiée, risquent d’aggraver le cercle vicieux alimenté par la crise climatique, par les inégalités et par le rejet politique de la transition. En période d’incertitude et de dette publique élevée, la discussion sur la discipline budgétaire et la réduction des déficits doit être conduite sans _a priori_. Un ajustement immédiat et fort reste invariablement l’avis des marchés, des experts et des agences de notation, contre les impératifs d’investissement, notamment dans la transition écologique. De leur côté, s’en tenant à leurs mandats, les institutions économiques – banques centrales, règles budgétaires ou cadres de gouvernance —, hésitent à y intégrer les dimensions sociales et environnementales. Un tel manque d’audace et de flexibilité alimente une spirale d’inaction, où l’urgence climatique est reléguée au second plan au nom de la soutenabilité financière. Cet attentisme ne fait que perpétuer les risques systémiques, ou « cygnes verts », qu’il faudrait précisément réduire. De même que nous sommes capables de mobiliser des financements pour la sécurité et la défense dans le cadre de la guerre en Ukraine, nous pouvons, nous devons, envisager des solutions innovantes pour le climat : mutualisation régionale ou, idéalement, globale d’un endettement vert transitoire ; construction, dans la transparence vis-à-vis des marchés financiers, de trajectoires budgétaires de transition avec une combinaison de nouvelles taxes ; taxation plus progressive des plus riches, qui sont aussi les plus grands émetteurs de carbone. Il n’est pas question de nier les contraintes imposées par un endettement public élevé dont le coût augmente, mais cela ne doit pas nous dissuader d’analyser les risques relatifs de trajectoires macroéconomiques alternatives. Le plus grand risque n’est peut-être pas le risque financier avec la dette publique, il est de ne pas utiliser la dette comme l’un des instruments possibles de la transition climatique et, par là-même, de faire échouer cette dernière.

> _**L’expression « cygne vert»** a été introduite par un groupe d’économistes et de banquiers centraux réunis à la Banque des règlements internationaux (BRI), dans leur rapport The Green Swan, Central Banking and Financial Stability in the Age of Climate Change (2020). Elle s’inspire du concept de « cygne noir» popularisé par Nassim Nicholas Taleb (2007), pour désigner des événements rares, imprévisibles et aux conséquences systémiques. À l’inverse, les cygnes verts sont certains: les chocs climatiques majeurs – fonte des calottes glaciaires, déforestation massive, canicules et inondations extrêmes – se produiront si rien n’est fait au cours des prochaines décennies et leurs effets potentiellement déstabilisateurs sur les économies et les systèmes financiers sont d’ores et déjà établis. Pour les banques centrales et les régulateurs, cela implique d’élaborer des scénarios prospectifs, de renforcer les stress tests climatiques et d’intégrer les risques physiques et de transition dans la surveillance de la stabilité financière. En d’autres termes, d’admettre que le climat est désormais un déterminant central de la stabilité macroéconomique et financière et qu’il affecte la capacité des banques centrales à accomplir leur mandat._  

Face à ces risques systémiques, existentiels et potentiellement irréversibles, il devient indispensable de changer de logique d’action. À l’image d’une économie de guerre, la priorité doit être de dépasser le court terme, de proposer une mobilisation rapide et coordonnée des ressources, des institutions et des capacités d’action collective. Cela requiert de repenser le cadre macroéconomique en analysant les risques relatifs, autrement dit en considérant que le coût à long terme de l’inaction est bien plus élevé que celui de l’investissement dans la transition, même au prix d’un endettement temporaire plus important. Comme en temps de guerre, la question n’est plus « peut-on se le permettre ? », mais « peut-on se permettre de ne rien faire ? » La réponse appelle non seulement des innovations technologiques, mais aussi et surtout une transformation institutionnelle (dans l’interprétation des mandats des banques centrales, des règles budgétaires, des mécanismes de coordination) afin de donner à la transition climatique le statut d’une priorité nationale et mondiale.

Adapter notre paradigme macroéconomique au défi climatique
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Un nouveau cadre macroéconomique national, adapté à la transition climatique, doit remplir trois fonctions clés, indissociables et complémentaires. D’abord, il doit concilier la stabilisation conjoncturelle avec une transformation structurelle de l’économie : amortir les chocs à court terme ne suffit plus, il faut désormais orienter activement l’investissement, la production et l’emploi vers une trajectoire bas carbone. Ensuite, il doit permettre de mobiliser l’épargne nationale et les financements publics et privés en faveur de la transition, à travers des incitations ciblées, des garanties et une coordination stratégique entre acteurs financiers. Enfin, il doit renforcer la régulation des marchés pour intégrer pleinement le risque climatique, aujourd’hui sous-évalué ou invisibilisé, et pour guider les comportements économiques vers des choix compatibles avec les limites planétaires. Ce triptyque – stabiliser, financer, réguler – doit fonder la macroéconomie de la transition. 

Pour donner corps à cette nouvelle macroéconomie, des politiques fiscales, monétaires et réglementaires-financières adaptatives doivent répondre au changement climatique et à ses boucles de rétroaction (_feedback loops_) néfastes. Le changement climatique doit être compris comme un « super-choc d’offre » persistant et systémique qui, par ses implications majeures sur la demande globale, reconfigurera les arbitrages traditionnels des politiques économiques.

> _**Un choc d’offre** désigne une perturbation soudaine et significative qui affecte la capacité de production d’une économie, c’est-à-dire son offre de biens et services. Il peut être négatif (hausse brutale du prix de l’énergie, rupture de chaînes de valeur, guerre) ou positif (innovation technologique). Dans le cas du changement climatique, un « super choc » cumulerait des événements soudains (catastrophes naturelles) et des phénomènes à évolution lente et progressifs (montée du niveau de la mer, désertification) et se traduirait par des effets macroéconomiques significatifs._

Sur le plan monétaire, un cadre adaptatif doit actualiser les régimes de ciblage de l’inflation (_inflation targeting_) pour gérer la récurrence des chocs d’offre persistants liés au climat. Les banques centrales préserveront ainsi leur crédibilité en matière de stabilité des prix tout en gagnant une flexibilité explicite grâce à des marges de tolérance plus larges et/ou une cible supérieure temporairement aux 2 % actuels, à des horizons temporels plus longs et à l’utilisation d’analyses prospectives de scénarios climat. Face à la _greenflation_, soit l’augmentation, déjà perceptible, des coûts liés aux sécheresses et aux mauvaises récoltes, cela permettra aussi d’éviter un resserrement monétaire procyclique quasi obligatoire qui pourrait nuire à la croissance, à la stabilité financière et à la transition verte. Dans ce cadre, il importe d’éviter que les chocs d’offre climatiques persistants ne se transmettent automatiquement à l’ensemble de l’économie.

Sur le plan budgétaire, un cadre adaptatif doit remplacer les règles trop rigides. Les analyses de viabilité de la dette (_debt sustainability assessments_) tendent à privilégier une lecture de court terme, centrée sur les réactions immédiates des marchés financiers et sur des horizons de projection trop réduits, ce qui sous-estime les effets potentiellement positifs à long terme d’investissements publics productifs, en particulier dans la transition climatique. Il nous faut adopter une flexibilité temporaire et conditionnée à l’état de l’économie, qui permette aux gouvernements de financer l’atténuation, l’adaptation et la réponse aux catastrophes tout en maintenant la confiance des marchés. Cela demande des investissements climatiques ciblés, des outils de financement locaux et internationaux, des mécanismes de redistribution pour protéger les groupes vulnérables ainsi que des réformes institutionnelles comme des analyses de soutenabilité de la dette ajustées au climat et une comptabilité adaptée aux obligations vertes.

En parallèle, des politiques réglementaires et financières adaptatives sont nécessaires pour intégrer les risques climatiques dans les cadres prudentiels (cadres qui définissent le ratio de capitaux propres des banques sur le montant de leurs prêts), pour mobiliser les investisseurs institutionnels et réformer la gouvernance financière mondiale afin de canaliser capitaux publics et privés vers la résilience et la transition. L’idée est d’instaurer une taxonomie verte homogène, d’imposer la transparence obligatoire sur l’exposition aux risques climatiques et de standardiser leur évaluation afin d’orienter efficacement les flux de capitaux. Une réforme des marchés carbone est également essentielle pour garantir un signal-prix crédible et incitatif, et elle doit être complétée par des mécanismes de taxation climatique, y compris par des taxes de solidarité globales, et par l’émission d’obligations vertes pour financer des investissements publics et privés alignés sur les objectifs climatiques.

La transition ne peut en outre se passer d’un volet social essentiel et ambitieux. Des boucliers climatiques pour les plus vulnérables, des transferts ciblés et un accompagnement actif à la reconversion des travailleurs doivent compenser les inégalités induites ou exacerbées par les politiques climatiques. La cohérence entre instruments économiques, financiers et sociaux est la condition d’une transition à la fois efficace, juste et soutenable.  

Le grand débat sur le financement de la transition par la dette et par une taxation progressive doit d’abord porter sur la manière dont on analyse un choc climatique : est-il nécessairement négatif, avec une contraction de l’activité économique à court terme, ou peut-il, au contraire, devenir un moteur d’activité ? Si l’on considère qu’il réduit immédiatement et durablement la croissance et fragilise les recettes fiscales, alors les problèmes de soutenabilité de la dette publique s’en trouvent aggravés. La proposition d’une réponse macroéconomique adaptative vise précisément à suggérer une autre perspective : se donner à court terme toutes les chances de transformer la transition en un processus expansionniste à moyen et à long terme, schumpétérien, grâce à des investissements massifs et planifiés dans l’atténuation et l’adaptation, accompagnés de boucliers sociaux protégeant les plus vulnérables. Ces mesures d’offre planifiées et ciblées réduisent l’incertitude, stimulent la confiance et renforcent la demande, rendant la trajectoire de transition plus soutenable tant sur le plan économique que budgétaire et social.

La dynamique de la dette publique, en effet, ne dépend pas seulement du stock de dette par rapport aux capacités de paiement mesurées par le PIB et du niveau des taux d’intérêt, mais aussi de la croissance. Durant la décennie de taux d’intérêt proches de zéro qui a suivi la grande crise financière globale de 2008, on a laissé passer une occasion en or de financer la transition. Mais, bien que les taux soient aujourd’hui plus élevés, il demeure possible, et nécessaire, de tracer une trajectoire de croissance verte capable d’absorber une « bosse » temporaire d’endettement. L’enjeu est de transformer cette dette additionnelle en moteur d’une croissance soutenable à moyen et long terme, plus juste socialement et résiliente face aux chocs climatiques et géopolitiques.

Réussir la transition écologique suppose aussi de venir à bout du cloisonnement institutionnel ministériel qui caractérise trop souvent l’action publique. Sur le plan national, une coordination renforcée entre les ministères de l’Économie, de l’Environnement et des Affaires sociales est indispensable pour assurer ce que l’on appelle la planification écologique, qui conjugue des objectifs climatiques, sociaux et de stabilité macroéconomique. Pour donner à la politique climatique un cadre macroéconomique cohérent, transparent et publicisé, il serait souhaitable de créer une instance neutre et technique de projection des comptes publics dans un scénario de transition, à l’image du _Congressional Budget Office_ (CBO) aux États- Unis ou, _mutatis mutandis_, du Conseil d’orientation des retraites (COR) en France. Enfin, la transition ne sera politiquement pas viable sans un dialogue approfondi avec les acteurs sociaux et territoriaux : syndicats, collectivités locales et société civile. Un premier pas a été accompli en France, avec la Convention citoyenne pour le climat, constituée en 2019, mais il reste à y donner suite et à appliquer toutes ses propositions. Un tel dialogue est essentiel non seulement pour assurer l’acceptabilité des réformes, mais aussi pour concevoir des trajectoires différenciées, ancrées dans les réalités locales, et pour renforcer la légitimité démocratique des choix effectués.  

Un Bretton Woods 2.0 pour le climat
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Dans un contexte international marqué par des tensions géopolitiques et par la montée des souverainismes, il devient illusoire de miser uniquement sur des accords universels ambitieux pour faire avancer l’agenda climatique. Le climatoscepticisme rampant et l’arrivée au pouvoir de dirigeants hostiles à la coopération multilatérale rendent toute stratégie fondée sur le consensus global particulièrement fragile. Face à cette réalité, une approche plus pragmatique s’impose : construire des coalitions partielles, un nouveau multilatéralisme temporaire, ou « plura-téralisme », sans la participation de certains grands acteurs (notamment sans les États-Unis tant que l’administration Trump sera au pouvoir). Il faut améliorer et développer les mécanismes de financement international (investissements privés et transferts d’aide publique au développement), multiplier les initiatives de taxation globale pour financer la transition, les échanges au sein des instances globales. Contre « l’ensauvagement du monde », contre la loi du plus fort qui s’empare des relations internationales, il importe de réaffirmer l’importance du droit international, le danger des nouveaux protectionnismes, les effets pervers de la fragmentation sur la lutte contre des phénomènes globaux et la nécessité de la coopération entre pays.

Financer la transition climatique dans les pays les plus vulnérables est un impératif à la fois moral, économique et géopolitique. Cela exige de réformer en profondeur le système de financement international, en renforçant l’aide publique au développement (et non la diminuant comme on le constate depuis quelques années), en élargissant les mécanismes de garanties pour réduire le risque perçu dans les pays à revenu intermédiaire ou faible et en réorientant les banques multilatérales de développement vers la transition bas carbone.

Un Bretton Woods 2.0 pour le Climat serait bienvenu. De la même manière qu’une planification écologique et sociale s’impose au niveau national pour articuler investissements, redistribution et trajectoires de transition, il devient indispensable de penser une planification globale à travers la création d’une Agence mondiale du climat, dont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) détient déjà certains éléments mais sans avoir de pouvoir de financement et réglementaire. Une telle agence aurait pour mandat de coordonner les actions climatiques avec les institutions internationales existantes — Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, banques de développement, Banque des règlements internationaux (BRI), Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) — afin de proposer à la fois un cadre analytique commun et un ensemble d’instruments financiers adaptés : émissions obligataires vertes et mécanismes de marché, financements concessionnels, garanties publiques et fonds climatiques destinés aux pays les plus pauvres. Cette architecture renforcerait la cohérence et l’efficacité de l’action internationale, tout en créant les conditions d’un partage plus équitable des risques et des ressources nécessaires à la transition.

En parallèle, un Bretton Woods 2.0 favoriserait l’investissement privé qui doit être mobilisé à grande échelle, _via_, par exemple, des initiatives comme la _Glasgow Financial Alliance for Net Zero_. De nouvelles sources de financement doivent être activées à travers des mesures fiscales globales : taxe carbone aux frontières, taxation minimale universelle des multinationales ou contributions de solidarité sur les transactions financières ou les actifs fossiles. Ces ressources nouvelles peuvent constituer le socle d’un pacte de justice climatique entre Nord et Sud, condition indispensable à la stabilité du système international.

> _**La Glasgow Financial Alliance for Net Zero** (GFANZ), coalition mondiale lancée lors de la COP26 de 2021, a réuni plus de 160 grandes institutions financières représentant quelque 130 000 milliards de dollars d’actifs engagés dans la neutralité carbone, avec l’ambition de mobiliser la finance privée pour le climat._

Dans un monde marqué par le retour des logiques de puissance et les replis nationalistes, il est plus que jamais nécessaire de réaffirmer le droit international et la coopération comme des biens publics mondiaux. Les politiques protectionnistes, comme celle actuellement menée par les États-Unis, risquent de morceler encore davantage l’espace commercial et climatique au détriment d’une transition juste et ordonnée. L’absence de règles communes affaiblit la capacité d’anticipation, favorise les déséquilibres et ouvre la voie à un chaos climatique aux conséquences géopolitiques majeures : conflits liés à l’eau ou à l’énergie, migrations forcées, instabilité régionale. Face à ces risques, seule une diplomatie climatique active, inclusive et structurée permettra de trouver les convergences nécessaires. Si l’on veut restaurer une confiance minimale dans la capacité des institutions internationales à agir pour le bien commun, il est impératif de renforcer les dialogues dans les instances et les forums existants (G20, COP, GIEC, Nations unies, alliances régionales, etc.), de mieux articuler les niveaux de gouvernance et d’associer les pays du Sud à l’élaboration des normes.

_It's Politics, Stupid!_
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« _It’s the Economy, Stupid!_ » : en 1992, James Carville, conseiller de la campagne électorale de Clinton, répondait par ces mots devenus célèbres à une question d’un journaliste pour signifier que l’économie déterminait la politique. On pourrait aujourd’hui inverser la proposition – « _It’s Politics, Stupid!_ » – pour signifier que briser le cercle vicieux entre crise climatique, inégalités et paralysie politique repose avant tout sur une question de volonté politique.

L’inaction n’est pas une fatalité dictée par des contraintes techniques ou budgétaires, mais le résultat de choix politiques, souvent influencés par des intérêts à court terme, ou d’une paralysie devant des rapports de force défavorables. Pour inverser cette tendance, nous devons construire une nouvelle architecture macroéconomique, capable d’articuler stabilisation, transformation écologique et justice sociale, et repenser la coopération internationale sur des bases plus pragmatiques, différenciées et inclusives. Rien n’est joué : la fenêtre d’action se referme rapidement, mais elle reste ouverte. Les solutions ne viendront pas uniquement d’en haut. De nombreuses innovations émergent au niveau local, portées par des communautés, des collectivités et des groupes auto-organisés qui expérimentent des modes de gestion durable et équitable des ressources. Reconnaître et soutenir cette diversité d’initiatives est essentiel pour construire une transition à la fois enracinée, légitime et résiliente. Notre monde fragmenté, plein de bruit et de fureur, est parfois décourageant. Mais il peut aussi susciter des décisions audacieuses, une mobilisation collective et une vision partagée de l’avenir. Car c’est dans la capacité à affronter les défis systémiques avec lucidité et solidarité que se joue notre destin commun. Comme l’a souligné Elinor Ostrom dans son discours de réception du prix Nobel d’économie, en 2009, « plutôt que de présumer que seules les autorités externes peuvent élaborer des règles efficaces, nous devons reconnaître la capacité des individus et des communautés à créer leurs propres institutions pour gérer les ressources de manière durable ».  

**Références :**

*   Barmes D., Claeys I., Dikau S., Pereira da Silva L. A., _The Case for Adaptive Inflation Targeting. Monetary Policy in a Hot and Volatile World_, Londres, Grantham Institute Publication, 2024,
*   Bolton P., Després M., Pereira da Silva L. A., Samama F., Svartzman R., _The Green Swan. Central Banking and Financial Stability in the Age of Climate Change_, Bâle, Banque des règlements internationaux (BRI), 2020,
*   Pereira da Silva L. A., Tubiana L., « Donald Trump et J. D. Vance nous offrent une chance de créer un nouveau multilatéralisme », _Le Monde_, 4 avril 2025,
*   Pereira da Silva L. A., Proctor J. C., Salin M., Svartzman R., Després M., Saint-Amans P., Tubiana L., _Global Solidarity Levies. A Practical Negotiation Framework for the Just Transition_, La Hague, European Climate Foundation, 2025.

**_Cet article a été initialement publié dans le nouveau numéro de Conférence (ex Comprendre son temps) – la revue de sciences humaines et sociales qui éclaire les ruptures du monde contemporain et accompagne la décision publique et privée – consacré à la thématique de l'environnement._**

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



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