# « L’ancien monde est mort et ne reviendra pas. »
**Date de l'événement :** 28/01/2026
* Publié le 28/01/2026

### Date
28/01/2026

## Chapô
**Un moment historique. Le 28 janvier 2026, à quelques heures de leur rencontre avec le président de la République, la Première ministre du Danemark Mette Frederiksen et le Premier ministre du Groenland (et président du Naalakkersuisut) Jens-Frederik Nielsen ont partagé avec les étudiants de Sciences Po leurs analyses sur ce « Greenland moment » que l’Europe est en train de traverser. Interrogés par l’écrivain et auteur de _L’Heure des prédateurs,_ Giuliano da Empoli, ils ont pris acte de la fin d’un ordre international hérité de 1945, affirmé la nécessité d’un réarmement stratégique de l’Europe et souligné l’irruption décisive des Big Tech dans le fonctionnement de nos démocraties.**

## Corps du texte
**Luis Vassy, directeur de Sciences Po** : Aujourd’hui, alors que vous avez choisi Sciences Po pour ouvrir cette discussion, je voudrais dire deux choses simples à notre sujet.

D’abord, cette école a été fondée après la défaite de la France face à la Prusse en 1871 autour d’une question à la fois simple et fondamentale : les démocraties peuvent-elles être plus efficaces que leurs rivales autoritaires ?

Ensuite, nous pensons dans cette école que la liberté exige du courage. Non seulement un courage physique, mais aussi un courage intellectuel : celui de regarder le monde tel qu’il est, de penser en permanence hors de sa zone de confort, d’exercer son esprit critique et de faire preuve d’ambition.

Toute alliance est menacée par une dépendance excessive et par le déséquilibre. Or nous sommes trop dépendants : à 85 % pour nos équipements de défense, entièrement pour nos systèmes de paiement, nos plateformes numériques, et en partie pour notre énergie. Ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons des relations fondées sur l’amitié et la solidarité entre égaux – et cela exige du courage.

Comme le rappelait Périclès, cité par Thucydide :  « Le secret du bonheur est la liberté, et le secret de la liberté est le courage. » Et, après tout, n’est-ce pas précisément ce que nous faisons ici, à Sciences Po : veiller à ce que les générations de futurs dirigeants que nous formons sur ces mêmes bancs puissent jouir du bonheur par la liberté, comme ils le méritent ?

**Giuliano da Empoli, essayiste et ancien conseiller politique** : Ernest Hemingway avait l’habitude de dire que « le courage, c’est la grâce sous la pression », et je pense que c’est exactement ce que vous avez montré au cours des dernières semaines, tous les deux, à un moment absolument crucial. C’est donc un véritable honneur de vous avoir ici. Premier ministre Nielsen : que ressent-on quand on se retrouve au centre de la scène mondiale ?

**Jens-Frederik Nielsen, Premier ministre du Groenland** : C’est sérieux. Nous sommes sous pression, une grande pression. Je suis le chef du gouvernement du Groenland, et je dois prendre soin de mon peuple. Nous vivons dans un pays immense, et nous sommes 57 000. Et en ce moment, nous essayons de gérer une population qui a peur, qui est effrayée. 

Imaginez que vous viviez en paix et que vous ayez toujours été un partenaire loyal. Et soudain, vous devez rassurer votre population parce qu’elle a peur, parce que certains de vos partenaires parlent d’acheter votre territoire, de le prendre, et qu’ils n’excluent pas pour cela l’usage de la force.

C’est sérieux. L’ambiance au Groenland n’est pas bonne, elle ne s’améliore pas. La confiance en ses amis solides est importante, et c’est ce que nous essayons de dire aux gens chez nous qui ont peur de l’effondrement de l’ordre mondial, peur du manque de respect pour le droit international et ses principes. Nous sommes fiers. Nous ne céderons pas. Mais nous avons une population dont nous devons prendre soin, et c’est ce que nous faisons.

« L’ordre mondial tel que nous le connaissions depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est révolu. »
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**Giuliano da Empoli** : Je peux vous le dire franchement : vous avez ici de vrais amis. Et je pense qu’au cours de ces dernières semaines, les gens ici ont réagi à ces événements comme s’ils les touchaient personnellement. Cela a été vrai en France, mais aussi dans toute l’Europe. Vous pouvez donc compter là-dessus.

Première ministre Frederiksen, je vais vous citer. Le 5 janvier, vous êtes passée à la télévision danoise et vous avez déclaré : « Si les États-Unis choisissent d’attaquer un autre pays de l’OTAN, alors c’est la fin de tout, de l’OTAN et de la sécurité établie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. » Et je pense que nous vivons l’un de ces moments qui cristallisent quelque chose. On parle d’un « Greenland moment » pour l’Europe, comme d’un électrochoc.

Mais il y a déjà eu des électrochocs auparavant. Le problème avec les électrochocs, c’est qu’il faut réagir après les avoir reçus, ce qui n’a peut-être pas toujours été le cas jusqu’à présent. Aujourd’hui, on pourrait dire que l’Europe s’est levée, et que les choses commencent à bouger. Il y a une effervescence d’initiatives, au Parlement européen notamment. J’aimerais donc connaître votre point de vue : où en sommes-nous et sur quoi devrions-nous nous concentrer ?

**Mette Frederiksen, Première ministre du Danemark** : Tout d’abord, merci pour votre formidable soutien au Groenland et au Royaume du Danemark dans ces moments difficiles que nous traversons. 

À quoi sommes-nous confrontés en tant qu’Européens ? Je pense que ce que les gens reconnaissent aujourd’hui, à travers ce conflit autour du Groenland, c’est qu’il y a bien plus en jeu que notre pays.

L’ordre mondial tel que nous le connaissons, pour lequel nous nous sommes battus pendant 80 ans depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est révolu. Et je ne pense pas qu’il reviendra. Ce que nous avons vu au cours des dernières semaines constitue une leçon, que nous devons retenir : l’Europe doit rester unie. Et quand je parle d’une Europe unie, je ne parle pas nécessairement de l’Europe des 27, car mon collègue Viktor Orbán n’est pas en position de décider au nom de l’Europe. Quand je parle d’unité européenne, je parle de la majorité des Européens, de la majorité des pays et des dirigeants européens. Sommes-nous sur la même longueur d’onde ? Aujourd’hui, oui.

Parfois, il faut être capable d’écrire la conclusion avant d’écrire le livre. Et sur la question du Groenland, il faut écrire la conclusion. La conclusion est, bien sûr, que l’on ne peut jamais transiger sur les valeurs démocratiques. Point. C’est simple et difficile à la fois, car dès que l’on commence à transiger sur nos valeurs démocratiques, c’est la fin.

Donc la conclusion est la suivante : en tant que peuple, vous avez le droit à l’autodétermination, à votre propre avenir. Le Danemark, en tant que royaume, est un État souverain. L’une des règles démocratiques les plus fondamentales est que l’intégrité territoriale doit être respectée.

Ne menacez pas un allié, surtout dans ce contexte d’une Russie très agressive qui attaque un pays européen. Ils tuent des Européens pendant que nous parlons. Et je suis absolument certaine que si nous leur permettons de gagner en Ukraine, ils continueront. Ils reviendront en Ukraine, ou bien ils s’attaqueront à un autre pays européen. Nous avons donc une Russie très agressive, qui reçoit de l’aide de l’Iran, de la Corée du Nord et de la Chine. Dans cette situation, la meilleure voie à suivre pour les États-Unis et l’Europe est de rester unis, et de ne pas avoir de conflits internes.

La conclusion doit donc être très claire. Nous allons bien sûr essayer de trouver une voie à suivre avec les États-Unis. Nous partageons certaines de leurs préoccupations, notamment en matière de sécurité dans la région arctique. Mais la conclusion doit être posée sur la table dès le départ.

Ce que j’espère que les Européens comprennent désormais, c’est que nous devons rester unis et nous affirmer. Lorsque les États-Unis ont déclaré : « Nous devons imposer des droits de douane aux pays qui aident le Groenland », l’Europe a répondu : nous sommes opposés à une guerre commerciale, mais si vous nous imposez des droits de douane, nous devrons répondre. Et je pense que cela a été l’un des éléments déclencheurs, car cela a eu un impact immédiat aux États-Unis, y compris sur les marchés boursiers.

Je voudrais aussi insister sur le fait que nous devons tirer les leçons et savoir comment répondre à la prochaine crise, ou au prochain défi qui nous viendra de nos amis, alliés et partenaires américains.

« Se réarmer maintenant est la chose la plus importante. »
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Le secrétaire général de l’OTAN (Mark Rutte) a fait quelques remarques devant le Parlement européen il y a quelques jours. Il a déclaré : « Si quelqu’un ici pense encore que l’Union européenne, ou l’Europe dans son ensemble, peut se défendre sans les États-Unis, qu’il continue de rêver. »

Je suis née en 1977. J’ai été élevée dans une forme de gratitude envers les États-Unis. Cela fait partie de moi. Je sais qu’ils nous ont sauvés en 1945, et je leur serai toujours reconnaissante pour ce qu’ils ont fait.

Je suis une fervente partisane de l’alliance transatlantique. Je suis profondément attachée à l’OTAN, et je ne ferai jamais rien qui puisse nuire à l’alliance entre les États-Unis et l’Europe. Mais nous devons être réalistes, et nous devons être capables de voir ce qui se passe. Je pense que nous, Européens, avons commis une grave erreur lorsque nous avons réduit nos dépenses militaires. C’était une énorme erreur, d’abord parce que la Russie a fait exactement l’inverse et s’est préparée à attaquer. Mais il s’agit aussi d’une question d’identité.

Si les Européens ne sont pas capables et prêts à se protéger eux-mêmes et, en fin de compte, à payer le prix fort, alors qui sommes-nous ? Le message que nous avons envoyé aux États-Unis était le suivant : nous sommes d’accord pour dépenser de l’argent pour le bien-être, les baisses d’impôts, la culture, l’éducation, mais nous espérons que si quelque chose tourne mal, vous viendrez nous sauver. C’était une erreur. Je ne dis pas cela à cause de ce qui se passe actuellement aux États-Unis. Je le dis en tant que dirigeante européenne.

Pour moi, la chose la plus importante est de nous réarmer, pas d’ici 2035, comme cela a été décidé à l’OTAN. Ce serait beaucoup trop tard. C’est se réarmer maintenant qui est fondamental.

Les États-Unis dépendent de nous. C’est pour cela que l’OTAN existe. L’idée de l’OTAN est qu’aucun pays ne doit être capable de tout faire seul. Nous sommes là pour nous aider mutuellement. Il sera extrêmement difficile pour l’Europe de se défendre seule à l’heure actuelle, car lorsque l’on regarde le renseignement, les armes nucléaires, etc., nous dépendons des États-Unis. Mais je pense que nous sommes capables de faire plus que ce qui est dit publiquement aujourd’hui. Et je sais que si nous faisons tout ce que nous devrions faire, nous serons dans une situation très différente d’ici quelques années seulement. Mais cela exigera énormément de nous.

« Je crois fermement en l’alliance transatlantique. »
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**Giuliano da Empoli** : Premier ministre Nielsen, j’aimerais comprendre comment la relation du Groenland avec l’Europe a évolué au cours de l’année écoulée. Pensez-vous que votre population se sente aujourd’hui plus européenne ? Et qu’attendez-vous de l’Europe à l’avenir ?

**Jens-Frederik Nielsen** : C’est une très bonne question. Nous travaillons depuis quelques années à renforcer notre coopération avec l’Union européenne. Nous avons déjà un accord et, depuis quelques années, nous avons essayé de le développer et l’élargir. Cette année plus que jamais, le peuple groenlandais s’est tourné vers l’Europe, vers le Royaume du Danemark, et des discussions ont repris sur une éventuelle adhésion à l’Union européenne. C’est comme si cette question avait été ravivée.

Nous ne sommes pas naïfs. Le débat ne concerne pas seulement le Groenland. Nous sommes une pièce de puzzle dans un grand jeu mondial en mutation. À l’heure actuelle, tel que je le vois, c’est tout l’ordre mondial qui est en jeu. Pour nous, il n’y a aucun doute : la démocratie, les principes construits au cours des 80 dernières années depuis la Seconde Guerre mondiale, l’alliance, l’OTAN, ce sont les valeurs du Groenland.

Nous travaillerons ensemble et construirons des partenariats avec des pays partageant les mêmes valeurs, qui respectent la démocratie, l’État de droit international, et qui ne menacent jamais des alliés ou des partenaires.

Le peuple groenlandais se tourne clairement vers l’Europe. C’est un constat. Dans notre vision du monde, c’est la seule possibilité pour préserver nos valeurs démocratiques et nos principes. Vers l’Europe et vers l’OTAN. Ce sont nos valeurs au Groenland. Nous sommes un peuple fier. Nous avons une culture assez différente de celle d’autres pays européens, mais nous regardons dans votre direction. Nous souhaitons et espérons une Europe unie et forte, car nous voyons les tendances mondiales actuelles et nous voulons en faire partie.

Nous avons été des alliés loyaux des États-Unis pendant 80 ans, ainsi que de l’OTAN, et le Groenland est prêt à contribuer davantage. Il y a eu un changement de perspective. Pendant longtemps, la position du Groenland a été de s’opposer à toute présence militaire. Mais aujourd’hui, nous sommes clairement prêts à contribuer davantage face à une situation mondiale en pleine mutation.

Nous avons traversé beaucoup d’épreuves au cours de l’année écoulée, mais nous sommes tous d’accord sur un point : nous avons besoin de plus de surveillance et de sécurité dans notre région. Car la manière dont la Russie agit aujourd’hui ne nous semble plus aussi sûre qu’auparavant.

**Giuliano da Empoli** : Nous avons parlé des lignes de front extérieures et des menaces militaires, mais il existe aussi une ligne de front intérieure, propre au fonctionnement de nos démocraties. Dans de nombreux pays, nous avons une gouvernance de plus en plus dysfonctionnelle et un espace public qui se détériore et se polarise. Il devient de plus en plus difficile d’avoir une conversation raisonnable ou un débat démocratique, sur quelque sujet que ce soit.

Une part croissante de l’électorat se détourne de la démocratie au profit de personnalités proposant des solutions plus simples, plus rapides et plus immédiates.

Le véritable cauchemar pour l’Europe en 2030 pourrait ne pas être une invasion militaire, mais plutôt une Europe fragmentée, où de nombreux pays se réarment séparément, dirigés par des forces de plus en plus nationalistes, allant dans des directions très différentes. C’est évidemment le rêve de tous les ennemis de l’Europe aujourd’hui. Comment lutter contre cela ?

**Mette Frederiksen** : Je vois de nombreuses similitudes entre ce qui s’est passé dans le monde entre les deux guerres mondiales et ce qui se passe aujourd’hui. Non pas que l’on puisse faire une comparaison parfaite, car ce n’est jamais possible, mais la manière dont fonctionnent les algorithmes, le fait que les réseaux sociaux jouent aujourd’hui dans de nombreux pays un rôle plus important que les médias traditionnels, la perte de notre capacité de concentration… Tout cela est lié à une seule chose : l’iPhone.

Ce qui se passe dans ce domaine agit directement contre la pensée et le fonctionnement démocratiques. Je suis en politique depuis 25 ans. Je suis Première ministre depuis presque sept ans. Et je peux vous dire que la majorité de mes heures de travail sont assez ennuyeuses. Quand les caméras ne sont pas là, il s’agit simplement de passer des heures et des heures à essayer de trouver une solution qui fonctionne pour la majorité de la population de son pays ou de l’Europe. C’est cela, la démocratie. Être pragmatique. Chercher les meilleures solutions, même avec des personnes avec lesquelles on est en désaccord.

Mais tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux indique exactement l’inverse. Les algorithmes favorisent toujours la division, alors que nous avons besoin d’unité. Ils favorisent toujours l’extrême gauche et l’extrême droite, ainsi qu’une vision du monde très manichéenne. Or, la démocratie, c’est tout le contraire.

Nous devons être conscients de ce qui est en jeu. Je pense que nous devons beaucoup plus réguler ce domaine, et en particulier libérer nos enfants des réseaux sociaux et des smartphones. Nous travaillons au Danemark sur une législation spécifique. Et ensuite, nous devons faire ce que nous faisons ici aujourd’hui.

« Ces dernières années, la politique donne l’impression d’être sous stéroïdes. »
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Ces dernières années, la politique donne l’impression d’être sous stéroïdes. Une information de dernière minute suivie d’une autre information de dernière minute. C’est fou, vraiment fou. Et peut-être que cela fait partie de la stratégie de certains.

Lorsque les choses semblent aller un peu mieux, comme au sujet du Groenland, la réaction européenne pourrait être de penser que le cours normal des choses reprend. Je voudrais vraiment vous mettre en garde contre cela. Quand des gens disent : « Nous pouvons obtenir un cessez-le-feu en Ukraine et il y aura la paix », pensez-vous vraiment que la Russie veut la paix avec l’Europe ? Je suis désolée d’être directe : non, ils ne veulent pas la paix avec nous.

Alors, s’il vous plaît, ne vous focalisez pas sur un seul discours, une seule réunion ou un seul épisode de cette histoire. Nous devons tout observer dans son ensemble. Et si vous regardez les États-Unis aujourd’hui, ce qui a été dit lorsque le président Trump est devenu président à propos de la doctrine Monroe, ce que JD Vance a déclaré lorsqu’il était à Munich il y a un an, leur stratégie de sécurité, leur stratégie de défense, ce qui s’est passé autour du Groenland, ils ont en réalité été assez transparents quant à leurs intentions.

Nous devons donc garder une vue panoramique en permanence, y compris sur nos problèmes internes liés à la démocratie. Par conséquent, nous devons résoudre tous les problèmes européens en même temps : nous réarmer, améliorer notre compétitivité, construire des économies plus fortes, maîtriser les migrations, poursuivre la transition verte. Et au cœur de tout cela, assurer un équilibre social dans toutes les décisions politiques afin que les Européens se sentent en sécurité dans leur vie quotidienne. Est-il possible de faire tout cela ? Oui. Est-ce difficile ? Oui. Mais c’est la seule voie possible.

**Giuliano da Empoli** : Pour rester sur ce sujet, Premier ministre Nielsen, je voulais vous demander : dans des moments comme ceux-ci, comment maintenez-vous l’unité de votre population ? Et comment voyez-vous le rôle des plateformes numériques et des réseaux sociaux dans votre contexte ?

**Jens-Frederik Nielsen** : Tout d’abord, les plateformes ont montré que la Maison-Blanche ne connaît absolument rien au Groenland. Ils pensaient qu’il n’y avait que des pingouins au Groenland, n’est-ce pas ? Cela pourrait, bien sûr, faire partie de leur stratégie. C’est d’ailleurs précisément le problème avec les plateformes : elles brouillent beaucoup de choses. Cela fait longtemps que nous avons le sentiment qu’elles essaient d’influencer le peuple groenlandais.

Ils ont commencé par : « Vous devriez organiser rapidement une élection pour l’indépendance du Groenland. C’est important pour vous. Vous devez être souverains, par vous-mêmes », sans préciser qu’ils nous dévoreraient juste après. Cela n’a pas fonctionné. Ensuite, ils ont proposé des accords, assez transparents, autour des différentes plateformes. Dans la rue, des personnes ont également essayé d’influencer la population pour qu’elle considère plus favorablement les États-Unis. Cela fait un moment que cela dure.

Alors comment maintenir l’unité de mon peuple ? Au Groenland, nous ne sommes pas stupides. Nous regardons ce qui se passe là-bas et nous voyons comment ils traitent leur population, comment fonctionne leur démocratie. Nous sommes 57 000. Nous nous connaissons tous. Nous savons que nous devons prendre soin de nos jeunes. Les algorithmes des plateformes comme TikTok sont en train de leur griller le cerveau.

« Les algorithmes sont en train de griller le cerveau de nos jeunes. »
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J’ai une fille, elle a 15 ans. Les vidéos qu’elle me montre sur Tik Tok, c’est fou. Il y a une vidéo de moi, fuyant un ours polaire chevauché par Trump. C’est ce genre de choses qu’ils montrent à nos enfants. Des vidéos disant à quel point les Danois se comportent mal avec le peuple groenlandais. C’est là que se loge leur stratégie. Il s’agit de nuire à nos relations avec le Danemark. Mais nous ne sommes pas dupes.

Et je suis tout à fait d’accord sur les problèmes que pose pour la démocratie ce flot incessant d’actualités de dernière minute. Les algorithmes favorisent les personnes très critiques envers les dirigeants et les gouvernements, d’où la montée de mouvements inquiétants, à l’extrême droite et à l’extrême gauche, partout en Europe. Nous observons un peu la même chose au Groenland. À un moment où nous avons besoin d’unité en Europe et dans l’alliance, cette division est, à mon avis, l’un de nos plus grands défis.

Ce que nous voyons aujourd’hui, poussé par les réseaux sociaux et toutes les plateformes, peut diviser des unions comme l’Union européenne. Et c’est ce qui m’inquiète du point de vue groenlandais. Lorsque j’observe la division, l’isolement des pays et l’éclatement des grandes coopérations et unions, je me dis que nous allons être dans une merde noire.

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Les questions des étudiants de Sciences Po
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_**Dans un contexte d’évolution des relations transatlantiques, pensez-vous que le soutien de la France et de l’Union européenne puisse marquer un tournant décisif vers une véritable souveraineté stratégique européenne – impliquant des capacités militaires européennes renforcées, un nouvel équilibre avec l’OTAN, et une diversification des partenariats diplomatiques, notamment avec la Chine ?**_

**Mette Frederiksen** : Tout d’abord, on ne peut pas construire sa propre stratégie à partir du comportement, des idées ou des stratégies des autres. Il faut être capable de définir sa propre stratégie. L’Europe, en tant qu’Europe et même si tous les pays n’en feront peut-être pas partie, doit faire ce que nous estimons être juste.

Bien sûr, les achats stratégiques communs font partie de cela, afin de garantir que nous puissions produire davantage d’armes et de capacités dont nous avons besoin. Les alliances solides sont également essentielles. Je ne travaillerai jamais contre l’OTAN, mais je ne sais pas ce qui se passera aux États-Unis, et c’est pourquoi nous devons être certains de pouvoir protéger l’Europe si quelque chose se produit.

Les alliances restent l’un des objectifs les plus importants. En tant que Danoise, il m’est difficile de comprendre comment on pourrait s’opposer à la France. Dans un monde où tout change rapidement, nous avons besoin de partenaires et d’amis fiables. Se rapprocher de l’Amérique latine doit faire partie de cette stratégie. Se rapprocher du Canada également, de l’Union africaine aussi. C’est dans ce sens que va l’accord commercial que nous avons conclu hier avec l’Inde.

La Chine est en revanche une question plus difficile. Je ne pense pas que la Russie serait capable de mener une guerre à grande échelle en Ukraine depuis presque quatre ans sans l’aide de la Chine. Sachant que la Chine aide la Russie à mener une guerre sur le sol européen, tuant des Européens, je ne pense pas que l’un d’entre nous puisse encore regarder la Chine de la même manière qu’avant la guerre.

Nous devons donc être très lucides sur ce qui se passe. Ma conclusion à toutes vos questions est la même : rendre l’Europe plus forte. C’est de cela qu’il s’agit. Et cela passe bien sûr par l’achat de davantage d’équipements européens, y compris des capacités militaires.

**_La majorité du débat politique au Groenland se déroule sur Facebook ou TikTok, et la plupart des communications avec les ministres et les membres de l’administration passent par Facebook. Comment pouvez-vous répondre à d’éventuelles menaces hybrides provenant de grandes entreprises américaines, sachant que pratiquement toute la population groenlandaise pense politiquement à travers ces plateformes ?_**

**Mette Frederiksen** : Concernant le Groenland, c’est très difficile. C’est vrai : presque toute la communication politique au Groenland se fait sur Facebook. C’est la principale plateforme, suivie de YouTube et de TikTok, qui est en train de griller le cerveau de nos enfants à cause d’algorithmes nuisibles. Nous abordons ce problème dans les écoles primaires et ailleurs.

**Jens-Frederik Nielsen** : Il ne fait aucun doute que nous avons besoin d’une forme de régulation concernant les algorithmes. C’est difficile : ils appartiennent tous à des entreprises dont le modèle économique nuit à nos enfants. C’est un vrai problème pour la démocratie. Je suis entièrement d’accord sur ce point. Nous devons travailler ensemble là-dessus. La cyber-résilience est également quelque chose que nous devons assumer collectivement. Je comprends parfaitement et je soutiens l’inquiétude exprimée par la question.

**_Dans le contexte du retour de la politique de puissance et de l’évolution de la posture de l’administration Trump, le Danemark et le Groenland ont-ils ajusté leurs stratégies de sécurité et d’investissement – notamment en matière de capacités autonomes de détection, de communication, de recherche et sauvetage, et de défense. Comment ces choix s’articulent-ils avec les discussions menées avec les États-Unis, ainsi qu’avec le rôle que le Danemark et le Groenland entendent jouer au sein du Conseil de l’Arctique ?_**

**Jens-Frederik Nielsen** : Nous avons un accord avec les États-Unis pour établir un groupe de travail de haut niveau qui se réunit actuellement afin de clarifier ces questions. Je n’entrerai pas dans les détails de ce que pourrait inclure un tel accord. Mais comme cela a été dit, la conclusion est déjà écrite : il existe des lignes rouges que nous ne pouvons pas franchir. Du point de vue groenlandais, nous essaierons bien sûr de trouver un accord sur cette question majeure. Nous travaillons avec les États-Unis depuis de nombreuses années.

En ce qui concerne le Conseil de l’Arctique, nous sommes heureux d’en assurer la présidence. Dans la situation actuelle – que j’appelle une crise diplomatique – cela consomme une grande partie de notre énergie. Nous utiliserons le Conseil de l’Arctique pour rassembler les partenaires, protéger l’intégrité de la coopération et le respect du droit international. Notre ministre des Affaires étrangères se trouve actuellement à Tromsø pour travailler sur ces sujets. Cela exige toute notre attention, et nous travaillons très dur pour trouver des solutions.

« Nous devons nous lever, rester unis et travailler plus dur que jamais. Si nous le faisons, il y aura un avenir plus lumineux de l’autre côté. »
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**Mette Frederiksen** : Récemment, nous avons décidé d’acheter des systèmes de défense aérienne à la France. Nous sommes extrêmement reconnaissants envers la France.

Vous verrez des différences entre les pays européens, et ce n’est pas un problème tant que nous sommes d’accord sur les principes fondamentaux. Le réarmement de l’Europe inclut des achats communs et une augmentation de la production européenne. Nous avons beaucoup appris de l’Ukraine. Il est franchement embarrassant qu’un pays en guerre soit capable de produire des équipements militaires plus rapidement que le reste de l’Europe.

Nous sommes bons en bureaucratie, et je sais que beaucoup d’entre vous deviendront bureaucrates, et c’est un travail important, mais parfois nous rendons les choses plus compliquées que nécessaire. Nous avons besoin de chaînes de production plus rapides et d’une coopération industrielle transfrontalière. Vingt-sept armées et vingt-sept systèmes de production ne fonctionneront pas à l’avenir.

Concernant le Conseil de l’Arctique, nous devons nous souvenir que des gens vivent dans l’Arctique. Le débat mondial se concentre sur la sécurité, ce qui est important, mais des populations vivent là-bas dans des conditions extrêmement difficiles. Le changement climatique, l’environnement, les moyens de subsistance – ces questions doivent rester centrales. Nous devons respecter les peuples de l’Arctique.

Enfin, nous vivons des temps troublés. L’ancien monde est mort, et je ne pense pas qu’il reviendra. Suis-je optimiste pour l’Europe ? Oui. Nous avons déjà surmonté de plus grands défis. Cela exigera beaucoup de nous. Nous devons nous lever, rester unis et travailler plus dur que jamais. Si nous le faisons, il y aura un avenir plus lumineux de l’autre côté.

[Retrouvez l'entretien original en anglais sur _Conférence._](https://conference.sciencespo.fr/content/2026-01-28/the-old-world-is-gone-and-it-will-not-return_1ts1lAZ8fVjlYZRGKGfv)

**Licence :** `#CC-BY-NC (Attribution, Pas d'utilisation commerciale)` 

### Thématique
`#Géopolitique` `#Europe` `#Démocratie` 

**Langue :** `#Français` 



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