# Expulser, enfermer, dissuader : ce que révèle le durcissement migratoire sous Trump – Entretien avec Romain Busnel 
**Date de l'événement :** 05/02/2026
* Publié le 05/02/2026

### Date
05/02/2026

## Chapô
**Alors que les débats se polarisent autour de l'ICE et de ses méthodes, la politique migratoire de Donald Trump soulève des interrogations profondes : comment la radicalisation des expulsions et l'usage politique de la peur deviennent-ils des instruments de gouvernement à part entière ? Spécialiste des dynamiques de l’État et des économies illicites, Romain Busnel analyse ces mécanismes en les inscrivant dans le temps long des politiques migratoires américaines. Il revient dans cet entretien sur son article « Les expulsions de migrants sous Donald Trump » publié dans _Amérique latine :_ _Année politique 2025_ par le CERI-Sciences Po.**

## Corps du texte
**_Vous montrez dans votre article, que les expulsions massives mises en avant   
par Donald Trump s’inscrivent dans une histoire longue des politiques migratoires américaines. En quoi le moment actuel marque-t-il malgré tout une inflexion par rapport aux administrations précédentes ?_**

**Romain Busnel** : Durcissement des accès frontaliers et expulsions font en effet partie de l’arsenal des politiques migratoires depuis le début des années 1990. Néanmoins  le moment actuel se démarque autant par la dureté du discours antimigratoire de la part de l’administration étasunienne, ouvertement xénophobe et raciste, que par les techniques mises en œuvre pour expulser les personnes : importante hausse des moyens accordés à la police fédérale de l’immigration (ICE), impunité des agents lors de leurs opérations, détentions inhumaines qui violent les droits humains.

**_Dans votre analyse, la peur apparaît comme un instrument central de gouvernement, au-delà des expulsions effectives. Comment cette mise en insécurité permanente transforme-t-elle concrètement les conditions de vie et de mobilisation des populations migrantes ?_**

**R.B** : Aujourd’hui, lorsque les agents de l'ICE se déploient dans les villes étasuniennes, ils arrêtent arbitrairement sur des critères raciaux et ethniques. De nombreux témoignages font état d’arrestations à la sortie de lieux de loisirs, comme les stades de foot ou les parcs, mais aussi des raids dans des restaurants, des épiceries, et même des églises et des hôpitaux. On imagine assez facilement les craintes suscitées par de telles traques : les personnes immigrées sont simplement terrorisées lorsqu’elles doivent se déplacer pour aller faire leurs courses, amener leurs enfants à l’école, travailler, se faire soigner ou même accoucher à l’hôpital. Les politiques anti-immigration ont toujours suscité des peurs légitimes de la part de populations lorsqu’il s’agit de se déplacer et de s'approprier l’espace public, mais il est clair qu’elles sont aujourd’hui exacerbées.

**_L’ICE voit ses moyens fortement renforcés et ses opérations de plus en plus médiatisées. Comment interprétez-vous l’émergence de vidéos de citoyens cherchant à documenter, perturber ou empêcher certaines interventions, et que disent-elles des tensions entre État fédéral, territoires locaux et société civile ?_**

**R.B** : La peur existe, mais l’indignation et la colère également. Elles donnent lieu à la formation de groupes qui suivent, surveillent et documentent les actions des agents de l’ICE, souvent en les filmant. Des manifestations ont également régulièrement lieu. Mais l’opposition se fait aussi par la constitution de réseaux d’entraide, où certaines personnes se proposent de venir en aide aux personnes immigrées qui ont trop peur de sortir de chez elles. Évidemment, dans un système politique fédéral comme celui des États-Unis, l’intervention d’une police fédérale aux méthodes controversées suscite beaucoup de réactions. Gouverneurs, maires, polices municipales et citoyens se sentent dépossédés de leurs pouvoirs. Cela explique les invectives interposées des élus dans leurs discours politiques, mais aussi les interactions tumultueuses entre les différentes polices dans les rues.

**_Les expulsions vers des pays tiers, comme le Salvador, ont suscité de fortes tensions diplomatiques. Que révèlent-elles de l’évolution des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, notamment autour des enjeux de sécurité et de narcotrafic ?_**

**R.B** : L’enjeu migratoire est globalement décorrélé de ceux de sécurité et de narcotrafic, ou en tout cas certainement pas dans le sens qu’affirme Donald Trump lorsqu’il identifie les migrants à des criminels et les enferme au Salvador. Au contraire, les personnes migrantes sont les plus exposées à l’insécurité et aux groupes criminels lorsqu’elles tentent de traverser les frontières dont les restrictions d’accès sont le fruit de politiques restrictives. Ce que cela révèle surtout, c’est que l’enjeu du narcotrafic ou du « crime organisé » a bon dos dans la politique internationale, et qu’il permet aussi bien de justifier des expulsions en chaine que de mener une intervention militaire, comme on a pu le voir au Venezuela.  

**_Enfin, vous rappelez que ces politiques ont déjà produit, dans les années1990, des effets durables de déstabilisation dans les pays de retour. Quelles leçons ces précédents permettent-ils de tirer pour comprendre les risques actuels, tant au niveau régional que mondial ?_**

**R.B** : Comme par le passé, il faut comprendre qu’actuellement, de nombreux pays accueillent des ressortissants qui ont vécu une très grande partie de leur vie aux États-Unis. Certains ne parlent pas d’autres langues que l’anglais, ne connaissent pas leurs familles d’origine et se retrouvent socialement isolés. Ce processus de désaffiliation sociale est compliqué à gérer pour leurs sociétés d’origine, qui sont désormais contraintes de devenir des sociétés d’accueil. Des programmes existent, mais ils restent difficiles à mettre en œuvre pour des pays à faibles ressources, comme c’est par exemple le cas en Amérique centrale. Qui plus est, ces expulsions ne solutionnent en rien les raisons de la migration, à savoir l’absence d’opportunités économiques et l’insertion sur le marché du travail. Le risque est donc de voir certains expulsés rejoindre les rangs d’une économie criminelle tournée vers les marchés illégaux (drogues, armes, trafic de personnes, etc.) ou légaux d’appui à des entreprises multinationales (accaparement foncier pour les besoins de l’agroindustrie, extractions de minerais, etc.), et donc d’alimenter des spirales de violences, d’insécurité et… de migrations forcées.  

_Propos recueillis par Eléonore Longuève_

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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