# Que nous apprend la littérature ? Discours de Jérôme Ferrari
**Date de l'événement :** 19/02/2026
* Publié le 19/02/2026

### Date
12/02/2026

## Chapô
> « _Qu’est-ce que la fiction littéraire peut faire de plus ou de mieux que l’histoire, la philosophie ou les sciences sociales ? En un sens, on peut sérieusement soupçonner que cette soi-disant « vérité » que nous livre les romans, relève en réalité du simulacre et de l’illusion. Si telle était ma conviction, je crois que je n’écrirais pas de fiction littéraire._ »

**Le 12 février, Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 et [15e écrivain](https://www.sciencespo.fr/fr/actualites/80-de-mes-romans-auraient-pu-ne-pas-etre-ecrits-jerome-ferrari-nouveau-titulaire-de-la-chaire-d-ecriture/) titulaire de la Chaire d'écriture de Sciences Po, succédait à la romancière et conteuse Carole Martinez. L'écrivain et professeur de philosophie a choisi cette rencontre pour partager, avec le mélange de retenue et d'émotion qui lui est propre, ses réflexions sur ce qu'est la littérature et sur sa capacité à élargir le champ de notre connaissance.** **Citant Schopenhauer et Vassili Grossman, dont le moindre article devient « _de la grande littérature_ », il a su montrer au public présent pour l'écouter qu'un discours inaugural peut être, aussi, un grand moment de littérature.**

**Retrouvez son propos inaugural en intégralité sur _Conférence_.**

## Corps du texte
Que nous apprend la littérature ?
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Il y a maintenant quinze ans, j’ai découvert, dans _Vie et Destin_ de Vassili Grossman, un long passage que je ne pourrais jamais oublier et que je lis depuis, chaque année, à mes étudiants en ayant le sentiment de contribuer à l’utilité publique : on y suit deux personnages, Sofia Ossipovna Levintone, médecin dans l’armée rouge, et David, un petit garçon qui passait malencontreusement ses vacances en Ukraine à l’été 1941, depuis le convoi qui les emmène vers un camp d’extermination jusqu’à leur mort dans la chambre à gaz. C’est sans aucun doute le texte le plus bouleversant qu’il m’ait été donné de lire, un texte débordant d’un amour inouï pour l’humanité et dont j’aurais juré qu’il était impossible de l’écrire.

Mais ce n’est pas de sa puissance émotive que je voudrais parler aujourd’hui, ni de la façon dont Vassili Grossman s’y prend pour réaliser un tel miracle sans jamais sombrer, comme on aurait pu le craindre, dans une insupportable obscénité. Car une expérience de ce genre ne se réduit pas à la production d’affects, aussi forts soient-ils, ou à la reconnaissance d’une prouesse littéraire : elle élargit aussi le champ de notre connaissance, quoique d’une façon quelque peu énigmatique. En tant que lecteur, j’en ai depuis longtemps la certitude.

Dans le troisième livre du _Monde comme volonté et comme représentation_, Schopenhauer fait de l’art en général et de la littérature en particulier un mode de connaissance, supérieur même à la science – ce qu’on me permettra de juger légèrement excessif : toute œuvre réussie, avance-t-il, entretient un rapport avec la vérité. Elle en opère le dévoilement, non pas, comme le fait la philosophie, dans l’austère et sérieuse abstraction du concept, mais sous la forme concrète, un peu puérile, d’une image intuitive. C’est une théorie très stimulante dont le seul défaut – qu’elle partage d’ailleurs avec toutes les théories esthétiques – est bien sûr d’être fausse. Ce n’est pas très grave parce que ce défaut ne saurait être corrigé : le monde de l’art est heureusement trop vaste et trop divers pour se laisser assigner une fonction unique. Mais j’aime beaucoup Schopenhauer et je le rejoins sur au moins deux points : la littérature – du moins une certaine pratique de la littérature – n’a rien à voir avec le divertissement ; et sa valeur réside en ce qu’elle nous met, à sa manière et avec ses moyens propres, en contact avec la vérité et nous apprend quelque chose que nous ne savions pas.  

Mais qu’est-ce que ça veut dire et comment est-ce même possible ? Comment Vassili Grossman pourrait-il nous donner à connaître, en nous mettant sous les yeux la mort de Sofia Ossipovna et David, ce que lui-même ignore parce qu’aucun homme ne peut le savoir ? Et qu’est-ce que la fiction littéraire peut faire de plus ou de mieux que l’histoire, la philosophie ou les sciences sociales ? En un sens, on peut sérieusement soupçonner que cette soi-disant « vérité » que nous livre les romans, relève en réalité du simulacre et de l’illusion.

Si telle était ma conviction, je crois que je n’écrirais pas de fiction littéraire. Mais je me suis quand même posé, à chaque fois que j’abordais un thème historique ou une situation impliquant un conflit moral, la question de savoir ce qui justifiait l’approche romanesque.

Il existe une réponse possible que je ne cite que pour l’écarter immédiatement : on pourrait considérer la littérature – c’est une tentation de professeur de philosophie – comme la simple illustration d’un propos dont la nature authentique serait théorique. La fiction jouerait donc le rôle d’une pellicule de sucre enrobant l’amertume du concept afin de le rendre plus appétissant et facile à avaler. Je ne dis pas que cette conception n’existe pas mais je suis bien persuadé qu’elle ne peut servir à produire que de bien mauvais romans. Un texte littéraire qu’on peut réduire sans dommage à son contenu abstrait est tout simplement raté et ne peut justifier son existence. Si on a une thèse à exposer, autant le faire directement plutôt que s’embêter à inventer une histoire et des personnages.

Mais plutôt que de persister moi-même dans l’abstraction, je voudrais lire un texte de Vassili Grossman. Ce n’est pas un extrait de roman mais un article écrit en 1943 au moment où l’Armée rouge progresse en Ukraine. C’est un article, mais c’est, comme toujours avec Grossman, de la grande littérature.  

Il n’y a pas de Juifs en Ukraine. Nulle part – Poltava, Kharkov, Kremenchoug, Borispol, Iagotine – dans aucune grande ville, dans aucune des centaines de petites villes ou des milliers de villages, vous ne verrez les yeux noirs, emplis de larmes, des petites filles ; vous n’entendrez la voix douloureuse d’une vieille femme ; vous ne verrez le visage sale d’un bébé affamé. Tout est silence. Tout est paisible. Tout un peuple a été sauvagement massacré.  
Et il n’y a plus personne à Kazary pour se plaindre, personne pour raconter, personne pour pleurer. Le silence et le calme règnent sur les corps des morts enterrés sous des tertres calcinés, effondrés et envahis d’herbes folles. Ce silence est plus terrible que les larmes et les malédictions.   
Et il m’est venu à l’esprit que, de même que se tait Kazary, les Juifs se taisent dans toute l’Ukraine. Massacrés les vieillards, les artisans, les maîtres renommés pour leur savoir-faire : tailleurs, chapeliers, bottiers, étameurs, orfèvres, peintres en bâtiment, fourreurs, relieurs, massacrés les vieux ouvriers, portefaix, charpentiers, fabricants de poêles, massacrés les amuseurs publics, les ébénistes, massacrés les porteurs d’eau, les meuniers, les boulangers, les cuisiniers, massacrés les médecins praticiens, prothésistes dentaires, chirurgiens, gynécologues, massacrés les savants en bactériologie et en biochimie, les directeurs de cliniques universitaires, les professeurs d’histoire, d’algèbre, de trigonométrie, massacrés les professeurs à titre personnel, assistants, maîtres-assistants et maîtres de conférences des chaires universitaires, massacrés les ingénieurs, les architectes, massacrés les agronomes et les conseillers en agriculture, massacrés les comptables, caissiers, commanditaires, agents de fourniture, assistants de direction, secrétaires, gardiens de nuit, massacrées les maîtresses d’école, les couturières, massacrées les grands-mères qui savaient tricoter des chaussettes et cuire de délicieuses brioches, faire du bouillon et du strudel aux noix et aux pommes, massacrées les grands-mères qui n’étaient plus capables de rien, qui savaient seulement aimer leurs enfants et petits-enfants, massacrées les épouses fidèles à leurs maris et massacrées les femmes légères, massacrées les belles jeunes filles, les étudiantes doctes et les écolières mutines, massacrées les vilaines et les idiotes, massacrées les bossues, massacrées les chanteuses, massacrés les aveugles, massacrés les sourds-muets, massacrés les violonistes et les pianistes, massacrés les petits de deux ans et de trois ans, massacrés les vieux de quatre-vingts ans aux yeux ternis par la cataracte, aux doigts froids et transparents et aux voix presque inaudibles chuchotant comme du papier blanc, massacrés enfin les nourrissons tétant avidement le sein maternel jusqu’à leur dernière minute.  

Le texte commence par un constat : _il n’y a pas de Juifs en Ukraine_. Il se clôt sur une longue énumération et c’est par là, me semble-t-il, qu’il touche à la vérité et nous apprend quelque chose que nous ne pouvons pas apprendre dans un livre d’histoire mais seulement là, dans un texte littéraire. L’énumération nous montre ce que signifie la proposition « il n’y a pas de Juifs en Ukraine », elle montre plus exactement ce que cela signifie concrètement que cette proposition soit vraie et la signification qui est ici déployée n’est pas déjà contenue dans la proposition initiale qui semble bien plus inoffensive dans sa généralité abstraite. Ici, rendre concret ne revient pas du tout à fournir une illustration : c’est bien, comme le dit Schopenhauer, dévoiler et rendre visible une vérité cachée.

Voici donc le type de connaissance que peut nous offrir la littérature.  

Schopenhauer a donc raison de souligner qu’il s’agit d’une connaissance intuitive ; mais il a tort de la considérer comme inférieure à la connaissance discursive. Établir une hiérarchie est ici dépourvu de sens : essayer de comprendre les réalités humaines aussi complètement que possible n’est, je crois, envisageable qu’en les saisissant dans la réflexion et dans l’intuition, en empruntant successivement la voie des concepts, qui la rend pensable, et celle de l’image, qui la rend vivante. _Les cercueils de zinc_ de Svetlana Alexievitch ou _Dans le nu de la vie_ de Jean Hatzfeld ne peuvent se substituer à des ouvrages d’histoire ou de géopolitique et n’en ont évidemment pas la vocation : mais il me semble incontestable qu’ils apportent, à propos de la guerre en Afghanistan et du génocide des Tutsis au Rwanda, des connaissances que seule la littérature peut nous offrir.

J’ai commencé mon intervention en précisant que je ne m’intéresserais pas à la puissance émotive du texte de Grossman comme si les affects qu’il suscite n’avait rien à voir avec mon propos. C’est grossièrement inexact, bien sûr.

Après la mort de Sofia Ossipovna et David dans la chambre à gaz, on trouve dans _Vie et Destin_ un court chapitre qui pose cette question : que détruit-on quand on détruit une vie humaine ? je voudrais terminer mon intervention en vous lisant une partie de la réponse que donne Vassili Grossman.  

L’Univers qui existait en l’homme a cessé d’être. Cet Univers ressemblait de manière étonnante à l’autre, l’unique, celui qui existe en dehors des hommes. Cet Univers ressemblait de manière étonnante à l’Univers que continuent de refléter des millions de cerveaux vivants. Mais cet Univers avait ceci de particulièrement étonnant qu’il y avait en lui quelque chose qui distinguait le parfum de ses fleurs, le ressac de son océan, le frémissement de ses feuilles, les couleurs de ses granits, la tristesse de ses champs sous une pluie d’automne, de l’Univers qui vivait et qui vit en chaque homme, et de l’Univers qui existe éternellement en dehors des hommes. Son unicité et son originalité irréductible constituent l’âme d’une vie, sa liberté. Le reflet de l’Univers dans la conscience d’un homme est le fondement de la force de l’homme, mais la vie ne devient bonheur, liberté, valeur suprême, que lorsque l’homme existe en tant que monde que personne, jamais, ne répétera dans l’infini des temps.

Cette réponse, personne ne l’aurait faite spontanément et je n’y aurais sans doute jamais songé si je n’avais pas lu Grossman. C’est une réponse particulièrement belle et émouvante. Mais elle ne serait ni belle ni émouvante si elle n’était, d’abord et avant tout, – _vraie_.

_**\> Retrouvez également [le propos inaugural de Jérôme Ferrari en vidéo.](https://www.sciencespo.fr/fr/actualites/80-de-mes-romans-auraient-pu-ne-pas-etre-ecrits-jerome-ferrari-nouveau-titulaire-de-la-chaire-d-ecriture/)**_

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` `#Europe` `#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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