# À moi l’Ukraine, à toi le Groenland ? Réflexions sur les sphères d’influence
**Date de l'événement :** 23/02/2026
* Publié le 23/02/2026

### Date
23/02/2026

## Chapô
**Avec la montée en puissance des régimes illibéraux, nous assistons à un grand retour en force de la notion de sphère d’influence. Si ce concept éclaire utilement les ambitions et les représentations stratégiques des grandes puissances, il ne saurait pour autant constituer une grille de lecture générale du monde contemporain. Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences Po et co-auteur _[The Hedgers. How The Global South Navigates the Sino-America](https://mail.google.com/mail/u/0/?ui=2&ik=034a3abdd6&attid=0.1&permmsgid=msg-f:1855621869978834921&th=19c07e425d88d7e9&view=att&zw&disp=inline&acrobatPromotionSource=gmail_chrome-list)_[_n Competition_](https://mail.google.com/mail/u/0/?ui=2&ik=034a3abdd6&attid=0.1&permmsgid=msg-f:1855621869978834921&th=19c07e425d88d7e9&view=att&zw&disp=inline&acrobatPromotionSource=gmail_chrome-list) analyse les enjeux autour de ce concept.**

## Corps du texte
L'idée d'un monde dominé par des sphères d'influence a retrouvé un regain de vigueur avec l'invasion russe de l'Ukraine et les revendications de Trump sur le Groenland. Ce concept séduisant est-il pour autant opératoire ? Oui, si l'on veut comprendre, le discours des grandes puissances et les intentions dominatrices qui les animent. Non, si on veut l’ériger en théorie explicative et générale du monde d’aujourd’hui.

Qu’est ce qu’une sphère d’influence ?
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Le concept de sphère d'influence est aussi vieux que le monde. L'œcoumène grec ou le limes romain en étaient des illustrations concrètes. Au XVe siècle, le traité de Tordesillas entre l'Espagne et le Portugal symbolisa de manière moderne l'idée d'un partage du monde en zones d'influence planétaires entre les deux nations ibériques, le tout avec la bénédiction du pape.

Mais c'est naturellement au XIXe siècle, avec la conférence de Berlin de 1884-1885, que le terme a été quasiment formalisé à travers le concept de sphère d'intérêt, _Interessensphäre_. Celui-ci s'applique alors aux puissances occidentales en Afrique1. Une sphère d'influence suppose d'abord et avant tout l'existence d'un hégémon disposant d’une autorité plus ou moins forte sur des acteurs subordonnés dans un espace régional délimité. Ce rapport pouvant relever d’un lien de suzeraineté, d’allégeance ou de pure domination. C’est cependant Carl Schmitt qui donna à ce concept non plus seulement une valeur descriptive mais un contenu à la fois politique et belliqueux2.

C'est pendant la guerre froide que le concept a prospéré, faisant coïncider très strictement frontières géographiques et frontières politiques. Le cas le plus spectaculaire ayant été de ce point de vue la guerre de Corée de 1950. Parce que les États-Unis n'avaient pas, dans la doctrine Acheson, inclus la Corée du Sud dans le périmètre de sécurité américain, Staline pensait que la Corée du Nord pouvait prendre le risque d'envahir la Corée du Sud. Mao Zedong, qui finira par intervenir aux côtés des Nord-Coréens, était au départ très réservé, craignant à juste titre qu'une invasion de la Corée du Sud incite les États-Unis à inclure Taïwan dans le périmètre de sécurité américain, privant ainsi Pékin de son contrôle. Or, c'est exactement ce qui se passa. Au lendemain de l’attaque de la Corée du Nord, Truman dépêcha la VII Flotte dans le détroit de Formose, renversant ainsi le choix stratégique initial de n’intervenir ni en Corée ni à Taiwan. Ainsi, le problème de Taïwan ne se poserait pas forcément aujourd'hui si la Corée du Nord n'avait pas tenté d'envahir la Corée du Sud en 1950. Ce lien entre la question coréenne et celle de Taïwan est bien rendu par Kissinger dans son livre sur la Chine3. Car une fois les États-Unis engagés publiquement en Corée, » ils ne pouvaient permettre la chute de Taiwan sans détruire l'ensemble de leur architecture sécuritaire asiatique. C'est le paradoxe de l'hégémonie : les engagements périphériques deviennent centraux par leur interconnexion4 ». Tout ceci pour dire que, quand des zones d'influence peuvent être source de conflits majeurs.

L’actualité d’un concept 
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Aujourd’hui le concept revient en force dans le débat. Pourquoi ? Pour deux raisons. 

La première tient au fait que le système mondial se trouve aujourd'hui dans une phase de transition hégémonique où aucun acteur à lui seul ne veut ou ne peut assumer une domination claire sur l'ordre international et prendre en charge les responsabilités qui en découlent. Dans ce contexte, chaque grande puissance se doit donc de composer avec ses principaux compétiteurs en consolidant prioritairement son propre espace. C’est le projet de Trump qui en nationaliste intransigeant veut [s’imposer d’abord dans l’hémisphère occidental du Groenland à la Terre de feu.](https://conference.sciencespo.fr/content/2025-12-16/allies-menaces-adversaires-menages-les-fondements-de-la-doctrine-trump_6FfgMdfwTc) Mais son terrain de chasse va au-delà. Il vise l’Europe qui le gêne doublement. Elle fait obstacle à la domination américaine sur le high tech et propage des idées libérales qu’il combat fortement. [Les deux étant d’ailleurs fortement liés](https://www.csis.org/blogs/europe-corner/does-eus-digital-services-act-violate-freedom-speech). Trump veut dominer L’Europe. Mais à la différence de ses prédécesseurs, il ne cherche pas à compenser ce projet par l’octroi d’une garantie de sécurité. Il veut l’hégémonie mais sans la bienveillance. Il souhaite laisser planer le doute sur son soutien stratégique à l’Europe, tout en recherchant des alliés parmi les forces antilibérales. La semaine dernière à Munich Marco Rubio le ministre américain des Affaires étrangères a délibérément évité de rencontrer collectivement ses collègues européens qui voulaient évoquer l’Ukraine avec lui. Il s’est en revanche rendu à Budapest pour apporter son soutien à Viktor Orban avant les élections législatives hongroises. Malgré cela [Madame Von der Leyen s’est déclarée rassurée par les propos du chef de la diplomatie américaine.](https://www.nytimes.com/live/2026/02/14/world/munich-security-conference-rubio) L’identification aux États-Unis est telle chez certains européens, qu’on les voit guetter avec anxiété le moindre signe de nature à pouvoir les rassurer. Pourtant, lorsqu’on lit de près [le discours de Marco Rubio](https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/02/secretary-of-state-marco-rubio-at-the-munich-security-conference) on n’y trouve guère matière à soulagement. Certes le propos heurte moins que celui de J.D Vance l’année précédente. Mais sur le fond, le propos est strictement conforme à l’orthodoxie MAGA et largement antithétique avec la plupart des valeurs libérales européennes.

Vers un accommodement sino-américain ?
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Face aux États-Unis, la Chine est ascendante. Elle est désormais à parité avec eux. Au demeurant, le seul État face auquel Trump [a reculé sur le plan tarifaire est la Chine](https://www.piie.com/research/piie-charts/2019/us-china-trade-war-tariffs-date-chart). S’installe donc tant à Pékin qu’à Washington l’idée [d'un accommodement possible entre les deux puissances](https://www.foreignaffairs.com/united-states/case-grand-bargain-between-america-and-china) car chacun dispose d’ armes contre l’autre. Trump a ainsi rompu avec la politique de containment technologique mise en place par l'administration Biden au profit d'une logique plus coopérative. Les dirigeants de la high tech américaine ont convaincu Trump que la précédente politique ne pouvait qu'accélérer la volonté de la Chine de rattraper voire de dépasser les États-Unis. C'est Jensen Huang, le patron de NVIDIA, qui a joué un [rôle décisif dans la redéfinition de la politique technologique](https://www.ft.com/content/ba305968-5427-41ee-b65b-818d27f7db16?utm_social_post_id=623642330&utm_social_handle_id=18949452) américaine vis-à-vis de la Chine. Son argument a consisté à dire qu’en bloquant l’accès de la Chine on accélérerait son rattrapage. La thèse n’est pas absurde.

Avec la Russie, le problème est différent car sa position économique est très faible. Mais elle demeure une puissance nucléaire de premier plan. Or ce facteur a beaucoup influencé et continue à influencer la conduite américaine en Ukraine. Quand, en 2023 par exemple, les Ukrainiens menèrent une offensive à Kherson, Poutine se mit à brandir la menace nucléaire. Or, et ce fait n'a pas été suffisamment souligné, l'administration américaine de l'époque prit la chose au sérieux au point de ralentir la livraison d'armes offensives à l'Ukraine. « Si nous leur donnons des armes à longue portée pour frapper en profondeur la Russie, dira Biden, Poutine le percevra comme une attaque directe de l'OTAN contre la Russie. Et nous savons, depuis l'automne dernier, ce qu'il pense des armes nucléaires quand il se sent menacé de manière existentielle. _Je ne serai pas le président qui déclenche la Troisième Guerre mondiale à cause de l'Ukraine_5 ». Le paradoxe, est que la menace nucléaire russe n'était pas forcément très crédible. Car il y avait sur le chemin de la Russie un pays qui s'y opposait : la Chine. Dans les nombreuses discussions avec les responsables chinois auxquelles l'auteur de ces lignes a participé entre 2022 et 2024 aux côtés du Haut Représentant de l’Union Européenne , il était clair que Pékin demeurait farouchement opposée [au principe du _first use_.](https://www.mfa.gov.cn/eng/xw/wjbxw/202407/t20240723_11458632.html#:~:text=On%20October%2016%2C%201964%20when,to%20use%20nuclear%20weapons%20against) Elle semble avoir dissuadé Moscou de ne plus évoquer cette affaire : « L'intervention de Xi Jinping pourrait avoir constitué le facteur décisif ayant conduit Poutine à reculer face à l'abîme6 ».

La nécessité pour les trois grandes puissances de se ménager, même dans des contextes de tension forte, constitue la première explication à la thèse des zones d'influence.

Relire Carl Schmitt pour comprendre Trump, Poutine et Xi 
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La deuxième raison tient à une évolution beaucoup plus récente liée à l'évolution politique des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Pour la première fois depuis 1945, nous avons affaire à trois systèmes politiques très différents mais adhérant à une vision autoritaire et hiérarchique du pouvoir trouvant son inspiration dans les thèses de Carl Schmitt. Ce dernier avait en effet bien expliqué que la souveraineté ne reposait pas sur le respect des règles universelles, car « le monde n'est pas, dit-il, un universum mais un pluriversum7 ». Trump ne sait probablement pas qui est Schmitt, « mais sa politique étrangère incarne néanmoins les principes schmittien essentiels : scepticisme vis-à-vis des valeurs universelles, préférence accordée aux relations de pouvoir bilatérales au détriment des règles multilatérales, clarté dans la distinction entre ami et ennemi, et primat de la décision sur la délibération. L’internationalisme strict ou par calcul, Trump a conduit la contestation schmittien de l'internationalisme libéral la plus persistante depuis la fin de la Guerre froide8 ». Trump, n’évoque jamais l'ordre international, la légalité internationale et encore moins le droit international. Il dit simplement, comme le disait Carl Schmitt, que _le souverain est celui qui décide de l'exception_, ce qui revient à dire que c’est le souverain qui fixe la règle9. Dans ce contexte, violer la souveraineté d'un État n'a pas de sens, puisque c'est le détenteur de la puissance qui l’incarne la souveraineté. Il n’a pas à se justifier au regard du droit international par exemple. Le droit, c’est lui !

Quand Trump dit vouloir prendre le contrôle du Groenland, il ne cherche pas à maquiller son expansionnisme territorial par des valeurs ou des principes comme le fit Bush en Irak. Il dit simplement que les États-Unis en ont [besoin pour leur sécurité nationale.](https://www.abc.net.au/news/2026-01-14/trump-says-us-needs-greenland-for-purpose-of-national-security/106229044) Poutine, avec l'Ukraine, a utilisé un registre plus historique et plus culturel, mais, comme Trump, [il dénie à l ’Ukraine le droit à la souveraineté](http://en.kremlin.ru/events/president/news/66181). La Chine avance plus masquée, car elle ne remet jamais officiellement en cause le principe de la souveraineté des Etats. Mais elle a recours à des arguments historiques et culturels pour légitimer [sa souveraineté en Mer de Chine](http://french.peopledaily.com.cn/Chine/n3/2025/0822/c31354-20356037.html), par exemple.

Le grand paradoxe de ces grands États aux ambitions post-westphaliennes est d'être simultanément très intransigeants sur le respect de leur propre souveraineté. Trump fait par exemple du contrôle des frontières américaines l'objectif fondamental de sa politique étrangère. Poutine ne tolère bien évidemment aucune atteinte à la souveraineté russe, surtout lorsqu'elle est de nature à porter atteinte à son pouvoir autoritaire. Enfin, la Chine pratique elle aussi le double standard : elle est hyper-westphalienne quand il s'agit d'elle et post-westphalienne en dehors de ses frontières. Il existe donc de ce point de vue une véritable convergence, non seulement des discours, mais des [représentations politiques et stratégiques de puissances désireuses d'exercer leur pouvoir de domination sans contrainte.](https://www.cambridge.org/core/journals/international-organization/article/abs/right-to-dominate-how-old-ideas-about-sovereignty-pose-new-challenges-for-world-order/3D4EB48595DF87E7BCB0853BA997573E) Chacun se montre ouvert aux ambitions de l'autre, [dès lors que celles-ci se confortent et se légitiment](https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/11/trump-croit-comme-poutine-que-la-vocation-des-forts-est-de-devorer-les-faibles_6493037_3210.html) : à toi l'Ukraine, à moi le Groenland.

Il y a donc deux facteurs importants qui permettent de comprendre pourquoi l'idée de sphère d'influence revient en force. D'un côté, un nouvel équilibre des puissances. De l’autre, l'avènement de régimes politiques post-libéraux pour qui la force fait la loi, et ce aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de leurs frontières10.

Les limites du concept 
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Ce point étant admis, il nous faut expliquer pourquoi cette thèse ne convainc pas pleinement. Surtout si l’on prétend l’ériger en explication générale du système mondial. Car toutes les zones d’influence sont avant tout des zones de concurrence. 

Malgré quatre années de guerre effroyable, la Russie n'est toujours pas parvenue à conquérir l'Ukraine. Dans toutes les prétendues zones d'influence, ce à quoi on assiste, c'est en fait à des luttes d'influence avec au milieu, des acteurs locaux qui ne sont pas décidés à accepter leur sujétion.

Même l'Amérique latine ne peut plus être considérée comme une chasse gardée américaine, car en trente ans, tous les pays de la région ont considérablement diversifié leurs relations, notamment avec la Chine. En 2003 par exemple, près de 60 % du commerce extérieur de cette région se faisait avec les seuls États-Unis ; aujourd'hui, il ne dépasse pas les 25 %. Cette inversion de tendance s'est faite à l'avantage quasi exclusif de la Chine, désormais premier partenaire commercial du Brésil, du Chili, du Pérou et de l'Uruguay. En fait, la Chine et les États-Unis coexistent en Amérique latine et se font concurrence sur les matières premières indispensables à la transition énergétique, même si la Chine a déjà pris les devants. 

Il existe une deuxième limite, encore plus structurelle, à l'émergence de zones d'influence exclusives. Elle concerne les ambitions des grandes puissances elles-mêmes.

En effet, une grande puissance n'est pas simplement une puissance qui contrôle son espace régional. C’est une puissance qui doit être en mesure de dénier à une autre puissance le contrôle de sa propre région. Autrement dit, si l'on prend le cas de l'Asie, qui concentre 40 % de la richesse mondiale dont près de la moitié pour la seule Chine, les États-Unis n'ont aucun intérêt à laisser se développer sans entrave une influence chinoise sur le mode « l'Amérique aux États-Unis, l'Asie à la Chine ». Cette thèse est tout simplement absurde, car laisser la Chine s'emparer de l'Asie reviendrait pour les États-Unis à concéder le leadership mondial à celle-ci. Au demeurant, et contrairement à toute une série d'interprétations trop rapides , ni le [National Security Strategy](https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf) ni le [National Defense Strategy](https://media.defense.gov/2026/Jan/23/2003864773/-1/-1/0/2026-NATIONAL-DEFENSE-STRATEGY.PDF), ne semblent indiquer que les États-Unis soient décidés à laisser le champ libre à Pékin en Asie. Certes, la tonalité est probablement moins agressive que dans les documents émis par l'administration Biden. Mais ne faut-il pas concéder ici à Trump le fait de juger irréaliste un affrontement avec Pékin ? En tout cas, sur la question de Taïwan, rien n'indique une inflexion de la politique américaine. Quant aux alliances avec le Japon, la Corée ou l'Australie, elles restent intactes, quel que soit le manque d'appétence de Trump pour celles-ci. Dans le jeu international, l'inertie est un facteur important11.

De fait, il est probable qu'on assistera moins à un partage d'influence en Asie à l'avantage de la Chine, qu’à un mélange d'accommodements et de compétition entre les deux grandes puissances. La volonté de Trump de conditionner un nouvel accord START avec la Russie à une inclusion de la Chine souligne la centralité de la compétition stratégique entre Washington et Pékin. Comment pourrait-il en être autrement ? 

Il reste enfin un dernier facteur qui limite la valeur opératoire des zones d'influence : il concerne tous les espaces régionaux qui, par définition, n'ont pas vocation à entrer dans cette logique. Prenons le cas de l'Inde. Depuis son indépendance et malgré les alternances politiques, ce pays cherche à affirmer son autonomie stratégique. Pendant longtemps, cette ambition a buté sur les moyens limités dont disposait le pays, mais aujourd'hui sa position est différente : l'Inde est non seulement la première puissance démographique du monde, mais la cinquième par son PIB, la cinquième par sa puissance militaire et la dixième par son pouvoir manufacturier. Après avoir longtemps cherché à s'appuyer sur l'URSS pour contrer le Pakistan et la Chine, elle a depuis 2005 basculé vers les États-Unis, sans pour autant totalement s'aligner sur eux. Quand Trump accéda au pouvoir, le régime Modi crut alors à la consécration de ses choix. Il accueillait favorablement la vision purement transactionnelle de Trump dans la mesure où l'Inde a toujours été réticente à se situer dans une logique d'alliances. De surcroît, l'Inde faisait le calcul que Trump chercherait à s'appuyer davantage sur elle pour contrer la Chine, tout en cessant d'exercer des pressions sur elle afin qu'elle prenne ses distances avec Moscou. C'est cependant l'inverse qui s'est produit. L'Inde a été frappée de fortes taxes sur ses exportations vers les États-Unis, et Washington s'est de nouveau rapproché du Pakistan pour des raisons qui semblent d'ailleurs liées moins à des considérations géopolitiques, [qu’à des intérêts privés](https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/le-pakistan-s-associe-a-world-liberty-financial-pour-un-stablecoin-indexe-sur-le-dollar-selon-une-s-ce7e58d8da8cf02c). Prise par surprise, Delhi a réagi avec prudence. Elle a tout fait pour ne pas aggraver son différend avec Washington, tout en accélérant sa politique de diversification vers l'Europe, les pays du Golfe, le Japon, Israël et bien évidemment la Russie, qui reste un partenaire militaire important. L’Inde naviguera. Mais elle n’entrera dans aucune zone d'influence12. Un exemple de taille qui limite singulièrement la portée générale des théories des zones d’influence.

Reste enfin l'Europe, dont la situation est délicate. C'est probablement la région du monde qui est aujourd'hui la plus vulnérable à cette idée de sphère d'influence, ce qui explique d'ailleurs pourquoi c'est aussi en Europe que la résonance de ce concept est la plus forte.

Le fond du problème tient à l'incertitude de la politique américaine. Sur le plan stratégique, la nouvelle administration parle d'un OTAN 3.0 où les Européens exerceraient plus de responsabilités pour leur sécurité. Mais comme toujours, les États-Unis restent ambigus. Ils veulent en faire moins sans pour autant perdre le contrôle politique de l’Alliance. On n’a jamais entendu un dirigeant américain parler d’un pilier européen de l’Otan. Et à Munich, Elbridge Colby qui est le responsable américain le plus articulé sur les questions de défense s’est montré [hostile à une prolifération nucléaire des alliés](https://www.economist.com/international/2026/02/17/donald-trumps-envoys-failed-to-reassure-europe) en Europe. Le message américain est donc le suivant : faites-en plus, pour le reste on vous dira ce que nous ferons. Tout ceci ne rassurera pas les Européens, au demeurant divisés. Certains semblent prôner une forme de rupture psychologique avec les États-Unis. Celle-ci n’impliquerait non pas une rupture des liens avec ces derniers, mais l’acceptation gaullienne d’une Amérique ne pouvant plus assurer la garantie ultime de l'Europe. C'est le sens de la position française. Mais pour de multiples raisons, les autres États européens, qui ne disposent d'ailleurs pas de l'arme nucléaire, ne semblent pas disposés à aller aussi loin. Ils préfèrent attendre. Certains n'excluent pas, soit de trouver un arrangement avec Trump, soit de revenir au _statu quo ante_ après Trump. Le tout sur fond de divergences inter européennes très fortes notamment entre la France et l’Allemagne sur le projet d’avion de sixième génération le SCAF notamment. Naît en France la crainte d’une montée en puissance militaire de l'Allemagne qui finisse par la dispenser de coopérer davantage avec ses autres partenaires et singulièrement la France. C'était le sens implicite de [l'avertissement lancé par Emmanuel Macron dans son discours de Munich.](http://www.elysee.fr/front/pdf/elysee-module-25980-fr.pdf) Soumise à la pression concurrentielle de l'économie chinoise, à la menace militaire russe et à l'offensive politique américaine ; l'Europe apparaît désormais moins comme une zone que comme une proie ouverte aux appétits extérieurs.

La thèse des zones d'influence est utile pour comprendre le monde schmittien dans lequel les grandes puissances veulent nous entraîner. Mais elle ne saurait servir de cadre explicatif général. D'une part parce que les rapports entre grands sont loin d'être stabilisés. D’autre part parce que le monde du XXIe siècle n'est plus celui du XIXe. Les rites initiaux du nouveau monde ont bel et bien commencé. Mais la messe n’est pas encore dite.

Notes :

1\. Stig Förster, Wolfgang J. Mommsen & Ronald Robinson (dir.), _Bismarck, Europe, and Africa: The Berlin Africa Conference 1884–1885 and the Onset of Partition_, Oxford : Oxford University Press / German Historical Institute London, 1988.

2\. Schmitt, Carl (2011). "The Großraum Order of International Law with a Ban on Intervention for Spatially Foreign Powers: A Contribution to the Concept of Reich in International Law (1939-1941)." In _Writings on War_. Translated and edited by Timothy Nunan. Cambridge: Polity Press, p. 75-124.

3\. Kissinger, Henry A. (2011). _In China_. New York: Penguin Press, p. 126 et sq. 

4\. Stueck, William (1995). _The Korean War: An International History_. Princeton: Princeton University Press.

5\. Woodward, Bob (2024). _War_. New York: Simon & Schuster, p. 160 et sq.

6\. _Ibid.,_ p. 164.

7\. Schmitt, Carl (2001). _Le Nomos de la Terre dans le droit des gens du Jus publicum europaeum_. Traduit de l'allemand par Lilyane Deroche-Gurcel, révisé par Peter Haggenmacher. Paris : Presses Universitaires de France (PUF), collection Quadrige.

8\. Mead, Walter Russell (2017). "The Jacksonian Revolt: American Populism and the Liberal Order," _Foreign Affairs_, 96(2), p. 2-7.

9\. Schmitt, Carl. _Political Theology: Four Chapters on the Concept of Sovereignty_. Translated by George Schwab. Chicago: University of Chicago Press, 2005 \[1985\].

10\. Voir Paris, Roland (2020). "The Right to Dominate: How Old Ideas About Sovereignty Pose New Challenges for World Order." _International Organization_, 74(3), p. 453-489.

11\. Krasner, Stephen D. (1983). "Structural Causes and Regime Consequences: Regimes as Intervening Variables," in Stephen D. Krasner (ed.), International Regimes. Ithaca: Cornell University Press, p. 1-21

12\. Voir Zaki Laïdi et Yves Tiberghien, _The Hedgers. How global south navigates the sino american competition?_ Cambridge : Cambridge University Press, 2026 p. 34-41.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Géopolitique` `#Guerre en Ukraine` 

**Langue :** `#Français` 



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