# Un changement de régime « light » ? Entretien avec Nicole Grajewski
**Date de l'événement :** 04/03/2026
* Publié le 04/03/2026

### Date
04/03/2026

## Chapô
**Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran semblent avoir embrasé la situation au Moyen Orient. Si le discours états-unien présente l'enjeu nucléaire comme décisif dans l'opération, il semblerait que les raisons objectives soient plus complexes. Dans un entretien exclusif, Nicole Grajewski, _assistant professor_ à Sciences Po et spécialiste de l'Iran, analyse les enjeux du conflit qui s'ouvre sous nos yeux.**

## Corps du texte
_**À quel point la question nucléaire est-elle centrale dans la décision américaine d'attaquer l'Iran ?**_

**Nicole Grajewski :** La justification américaine de l’intervention en Iran et des frappes repose largment sur la question nucléaire. Selon Washington, l’Iran aurait rejeté toutes les occasions de renoncer à ses ambitions nucléaires, ce qui ne pouvait plus être accepté. Les autorités américaines affirmaient également que l’Iran reconstruisait des installations et en construisait de nouvelles.

Or, jusqu’à présent, au troisième jour de cette campagne, aucune frappe n’a visé les installations nucléaires. Les opérations ont principalement ciblé les organes décisionnels, la production de missiles, les bases de missiles et les installations militaires. Cela ne correspond donc pas réellement aux objectifs déclarés par les États-Unis.

Par ailleurs, le programme nucléaire iranien avait été largement détruit en juin 2025. La justification de ces frappes ne correspond donc pas entièrement à la réalité actuelle du programme nucléaire iranien.

_**Quelles sont aujourd’hui les principales sources de continuité dans le système politique iranien ?**_

**N. G. :** Le Guide suprême constituait l’arbitre ultime du pouvoir en Iran et se trouvait  à la tête du système politique. Toutefois, l’Iran est un pays fortement institutionnalisé. De nombreux intérêts concurrents y coexistent : le corps des Gardiens de la révolution islamique, l’armée régulière, mais aussi des intérêts économiques, des dirigeants politiques et le clergé.

Pour l’instant, il semble que l’Iran suive la procédure constitutionnelle de désignation d’un nouveau Guide suprême. Cependant, de nombreuses figures importantes ont été assassinées, ce qui rend incertaine l’identité du prochain Guide suprême.

À court terme, la situation reste donc très incertaine. Jusqu’à récemment, il n’était même pas certain que le président ait survécu aux frappes, puisqu’il avait été ciblé. Concernant l’état du système politique intérieur iranien, de nombreux mécanismes de redondance existent. Ces dispositifs avaient été prévus avant ces frappes, notamment à la suite de la guerre des Douze Jours de juin 2025, au cours de laquelle le leadership avait été ciblé.

L’Iran avait donc mis en place un système de continuité, tant au niveau du commandement militaire qu’au niveau du leadership politique. Les autorités tentent actuellement de mettre ce plan en œuvre et de désigner un nouveau Guide suprême, même si cette démarche est compliquée par les frappes en cours et par l’impossibilité pour une grande partie de l’élite de se réunir, par crainte d’être ciblée.

_**Quel pourrait être le véritable objectif des attaques américaines vis-à-vis du régime ?**_

**N. G.** : Les frappes américaines visaient également, selon une partie de leur justification, à créer les conditions permettant aux Iraniens eux-mêmes de provoquer un changement de régime. Cet objectif constitue clairement l’une des raisons d’être de ces frappes.

Toutefois, l’histoire récente montre qu’aucune situation n’a réellement conduit à l’effondrement d’un régime par de seules frappes aériennes. Cela pose donc un problème. L’Iran dispose en outre d’un appareil de répression très puissant : des structures internes dotées d’équipements lourds  et d’armes capables de réprimer les civils. Cette réalité complique considérablement toute mobilisation de masse.

Les événements de janvier en ont donné un exemple clair, avec le massacre de manifestants iraniens et la réponse extrêmement ferme du régime. La question du changement de régime reste donc particulièrement complexe.

Il est difficile de prévoir l’évolution de la situation. Néanmoins, ce que l’administration Trump et, dans une certaine mesure, Israël semblent avoir envisagé correspond à une forme de changement de régime « _light_ ». Il s’agirait d’un changement limité : affaiblir une partie de l’appareil militaire et politique iranien afin de créer une structure d’opportunité permettant aux manifestants de prendre le pouvoir.

Cependant, les États-Unis ne semblent pas disposer d’un plan clair pour la période qui suivrait un tel scénario.

**_Qu’est-ce qui explique cette position mesurée de Poutine ?_**

**N. G.** : La position russe n’était pas totalement imprévisible. Lors de la précédente guerre des Douze Jours, la Russie n’avait pas non plus entrepris d’action majeure. La véritable question est plutôt de savoir ce que la Russie peut réellement faire et quel est le niveau d’engagement qu’elle entretient avec l’Iran.

La Russie et l’Iran ne disposent pas d’un pacte de défense mutuelle. La Russie n’a donc jamais eu d’obligation d’intervenir au nom de l’Iran. D’ailleurs, lors de la négociation de leur traité de partenariat, ni les Russes ni les Iraniens ne souhaitaient conclure un tel pacte, chacun refusant de se battre dans les guerres de l’autre.

La Russie peut néanmoins apporter certains types de soutien, notamment en matière de renseignement et de surveillance. Elle pourrait également permettre à l’Iran d’accéder à une version militaire de son système de navigation GLONASS, l’équivalent russe du GPS, ce qui faciliterait le ciblage iranien.

La guerre en Ukraine a également généré un phénomène intéressant : l’Iran a tiré de nombreuses leçons de l’utilisation russe des drones Shahed. Ces enseignements semblent aujourd’hui opérationnels, notamment pour le ciblage d’infrastructures dans le Golfe.

En revanche, un déploiement de troupes russes est exclu. La livraison de systèmes de défense aérienne reste également très improbable. La Russie en a besoin pour la guerre en Ukraine et, de toute façon, la formation nécessaire à leur utilisation prendrait entre six et huit mois, même pour les forces iraniennes.

Il existe donc des limites réelles aux capacités russes d’aider l’Iran. La solidité de cette relation est souvent surestimée. Il ne s’agit pas d’un pacte de sécurité fort, mais plutôt d’une alliance fondée sur des perceptions communes de menaces, sans volonté de se battre pour l’autre.

**_Y a-t-il des signes de soutien ou de renforcement de l’alliance entre la Chine et l’Iran ?_**

**N. G.** : La relation entre la Chine et l’Iran est différente de celle que la Chine entretient avec la Russie ou que la Russie entretient avec l’Iran. Les relations entre l’Iran et la Russie sont principalement sécuritaires et militaires, tandis que la relation avec la Chine est essentiellement économique.

L’Iran exporte une grande quantité de pétrole vers la Chine, et celle-ci figure parmi les principaux investisseurs étrangers en Iran. Avant le début de la guerre et des frappes, certains rapports indiquaient que la Chine aurait accepté de livrer des missiles antinavires à l’Iran.

Ce type de coopération n’est pas entièrement nouveau : une partie de l’armée iranienne avait déjà reçu des missiles similaires pendant la guerre Iran-Irak. Il existe donc une forme limitée de coopération défensive entre les deux pays.

Toutefois, la Chine ne s’impliquera pas de la même manière que la Russie. Pékin est particulièrement préoccupé par la stabilité du Golfe, par les flux pétroliers et par ses investissements économiques dans la région. La Chine entretient en effet des relations étroites avec les pays du Conseil de coopération du Golfe.

Or l’Iran cible actuellement certaines installations pétrolières et perturbe le commerce dans le détroit d’Ormuz et dans le golfe Persique. Cette situation constitue donc une source d’inquiétude pour Pékin.

Ces tensions pourraient inciter la Chine à tenter de jouer un rôle de médiateur, comme elle l’a déjà fait par le passé entre l’Iran et l’Arabie saoudite. En revanche, la Chine n’interviendra pas militairement et ne fournira pas de troupes ou de munitions supplémentaires pour soutenir cette campagne.

**_Peut-on craindre une généralisation du conflit au Moyen-Orient ?_**

**N. G.** : Il est encore trop tôt pour l’affirmer avec certitude. Néanmoins, d’une certaine manière, ce conflit s’est déjà étendu bien au-delà des situations précédentes impliquant les États-Unis et l’Iran, ou les États-Unis, Israël et l’Iran.

Les opérations _Midnight Hammer_ et _True Promises_ restaient largement contenues entre ces acteurs. Cependant, l’extension des hostilités au golfe Persique et aux pays du Conseil de coopération du Golfe marque une régionalisation du conflit.

Pour l’instant, les pays du Golfe ont déclaré qu’ils pourraient répondre et qu’ils en ont le droit, mais ils ne participent pas encore à des opérations offensives contre l’Iran. Il reste néanmoins plausible qu’ils le fassent si le conflit continue de s’élargir.

La situation demeure donc, pour l’instant, relativement contenue. Toutefois, les actions iraniennes dans certains pays, notamment aux Émirats arabes unis – avec des frappes visant Dubaï, des centres de population ou des installations militaires américaines – constituent déjà une escalade.

Le risque d’un élargissement du conflit à l’ensemble de la région reste donc élevé.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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