# Violence politique d’hier et d’aujourd’hui en France
**Date de l'événement :** 04/03/2026
* Publié le 04/03/2026

### Date
04/03/2026

## Chapô
**La mort à Lyon le 14 février d’un militant d’extrême droite, Quentin Deranque, par suite des coups reçus de la part de militants d’extrême gauche antifascistes, a ravivé le spectre inquiétant de la violence politique. Ce tragique événement, qui a suscité de vives polémiques entre La France insoumise et le reste de la classe politique, pousse volontiers de nombreux commentateurs à filer la métaphore de la situation de l’entre-deux-guerres ou des années 1960-1970. Si la violence a toujours scandé notre histoire politique, Marc Lazar, professeur émérite d'histoire et de sociologie politique, propose dans cet article une mise en perspective permettant de saisir la singularité historique des radicalités contemporaines.**

## Corps du texte
Le spectre de la violence de l’entre-deux-guerres
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Dans les années qui suivent l’après Première guerre mondiale, le jeune parti communiste français, né en décembre 1920 à l’instigation de l’Internationale Communiste, organise des manifestations violentes pour abattre la démocratie bourgeoise, fustiger le « crétinisme parlementaire », selon la formule de Lénine, dénoncer la guerre du Rif au Maroc (1921-1926), s’opposer à la guerre impérialiste et marquer sa différence avec les socialistes, tour à tour qualifiés de « sociaux-traîtres » ou de « sociaux-fascistes ». 

Les communistes s’affrontent à la police, aux groupes paramilitaires de l’extrême droite qui se structurent dès le milieu des années Vingt, mais aussi aux socialistes et aux anarchistes. Toutefois, ces formes d’action ne convainquent guère les « prolétaires » marqués par les horreurs de la Première Guerre mondiale et plutôt convertis au pacifisme. À partir du milieu des années Trente qui signale sa première progression, et là encore, sous l’impulsion de Moscou, le parti communiste développe la stratégie du Front populaire. 

De leur côté, les ligues d’extrême droite disposent d’importants services d’ordre. C'est le cas de l’Action française et de ses Camelots du roi – qui dominent le Quartier latin et font la chasse aux militants de gauche –, des Jeunesses patriotes, des « chemises vertes » d’Henry Dorgères ou, plus tard, du Parti populaire français de Jacques Doriot. Les puissantes Croix de feu, elles aussi bien organisées, font plus rarement usage de la force et ne sont pas structurées en véritables milices militarisées. Ces formations s’attaquent souvent aux forces de gauche, lesquelles, y compris les socialistes, s’organisent pour assurer leur autodéfense et parfois aussi s’en prendre offensivement à leurs adversaires. Les affrontements sont nombreux entre les deux camps alors que le pays est secoué par une profonde crise économique, sociale et politique. 

Dans ce contexte, le fascisme au pouvoir depuis 1922 en Italie, le nazisme installé en Allemagne en 1933 ainsi que l’URSS stalinienne exacerbent les passions politiques. Le 6 février 1934, une manifestation des Ligues et des organisations d’anciens combattants dégénère et les manifestants, décidés à marcher sur le Palais Bourbon, se heurtent violemment aux forces de l’ordre. On comptera 19 morts et plus de 1 000 blessés. Toutefois, en dépit de cette journée sanglante et des diverses rixes parfois meurtrières qui éclatent par la suite, la violence politique reste relativement contenue en France et s’avère sans équivalent avec l’intense brutalisation de l’Allemagne de Weimar. 

Il est fréquent de nos jours d’évoquer « un retour des années Trente ». Certes, certaines analogies peuvent être tracées – la forte défiance politique, le profond malaise social, les interrogations identitaires, la montée du racisme et de l’antisémitisme, l’expansion des régimes autoritaires, l’agitation des groupes d’extrême droite, le climat de guerre –, mais elles requièrent la plus grande prudence. Car la société française, à tous points de vue, n’a rien à voir avec celle d’il y a 90 ans : la démocratie, bien que critiquée, n’est pas remise en cause dans son principe ; le racisme et l’antisémitisme, malgré leur indéniable remontée, sont dans l’ensemble bien plus rejetés que par le passé ; et le niveau de violence politique est incomparable, quand bien même, répétons-le, il fut finalement limité. 

Le spectre de la violence des années 1960-1970
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Les années 1960-1970 sont de nouveau marquées par un regain de violence dans un contexte différent. La guerre d’Algérie a pris fin en 1962, la croissance est forte et la France vit bien mieux – ce qui ne signifie pas que les disparités sociales aient disparu. La société change en profondeur avec la fin des paysans, selon le titre du livre d'Henri Mendras, l’essor de la classe ouvrière alimentée par l’arrivée massive des ruraux et des immigrés, l’émergence d’une classe moyenne et le surgissement de toute une jeunesse issue du baby-boom. La contestation se généralise. Une nouvelle culture musicale, cinématographique, littéraire et vestimentaire venue d'outre-Atlantique et du Royaume-Uni se répand à toute vitesse. Une révolution des mœurs s’amorce. Les rapports entre les femmes et les hommes commencent à se modifier. 

Mais la classe politique traditionnelle, les institutions publiques diverses et variées, à commencer par celles en charge de l’enseignement, les structures d’encadrement collectif – syndicats, associations – ne perçoivent pas ou peu la formidable secousse qui est en train de se produire. Par ailleurs, la guerre du Vietnam suscite l’indignation de ces jeunes qui la suivent à la télévision. À gauche, de petits groupes maoïstes, éblouis au point d’être aveuglés par la Chine de Mao Zedong, et des formations trotskisantes ou trotskystes – attirées par Fidel Castro et plus encore par l’épopée de la figure christique de Che Guevara mort en 1967 – prolifèrent à gauche du Parti communiste français qui exerce encore un magistère sur la classe ouvrière et domine la gauche socialiste. 

Les uns et les autres lui reprochent de ne pas avoir pris le pouvoir à la Libération, d’être « révisionniste » pour les marxistes-léninistes prochinois, « stalinien » selon les adeptes du fondateur de l’Armée rouge, de verser dans le pacifisme et d’avoir renoncé à la perspective révolutionnaire. Eux entendent ranimer la flamme de la révolution. La guerre du Vietnam les exalte. Ils organisent la solidarité avec le peuple vietnamien, dénoncent l’impérialisme américain, organisent des manifestations dynamiques qui se distinguent des cortèges débonnaires et bon enfant des syndicats et des partis de gauche. Puisque, comme le disait Engels, « la violence est accoucheuse de l’histoire », il faut s’habituer à se battre avec la police et plus encore avec l’extrême droite, notamment le groupe Occident, qui soutient l’action de l’armée américaine et entend barrer la route manu militari au « bolchévisme ». 

Les confrontations violentes sont nombreuses entre ces groupuscules. Mais ceux de gauche parlent à une partie des jeunes. Et plus encore lorsque déferlent les immenses mobilisations, étudiantes, ouvrières, employées, paysannes de mai-juin 68 qui se caractérisent, notamment, par une pratique de masse de la violence entre les manifestants et les CRS. Une violence qui perdure dans le corps social – l’historien Xavier Vigna parle d’insubordination ouvrière pour ces années-là – et dans les groupes d’extrême gauche et d’extrême droite. Les maoïstes de la Gauche prolétarienne, convaincus que le fascisme menace, créent leur groupe clandestin, présenté comme sa branche armée la Nouvelle Résistance populaire. Celle-ci, par ses actions symboliques et violentes – séquestrations, enlèvements, affrontements avec les cadres de la maîtrise, surnommés « les petits chefs », dans certaines entreprises, attentats –, vise à préparer les masses à la « guerre civile » prédite par Alain Geismar, Serge July et d’Erlyne Morane dans un livre éponyme publié en 1969. Il s’agit donc de soutenir et d’encourager le moindre mouvement de révolte. 

Ainsi les militants maoïstes prêtent main forte dans les années 1970 aux petits commerçants organisés dans un nouveau syndicat, le CID-Unati, dirigé par un cafetier, Gérard Nicoud, et qui développent des actions violentes. De leur côté, les trotskistes pensent qu’il faut avant tout engager un travail de longue haleine pour arracher les ouvriers à l’emprise qu’exercent sur eux le PCF et la CGT. Cependant, certains d’entre eux, au nom de la lutte antifasciste, combattent les groupes d’extrême droite, en particulier Ordre nouveau, le plus puissant d’entre eux, qui se montre fort actif et agressif. Leur manifestation le 21 juin 1973 pour tenter d’empêcher la tenue à Paris d’un meeting de cette organisation déploie une rare violence, ce qui provoque la dissolution de la Ligue communiste dirigée par Alain Krivine, principale organisatrice de cette manifestation, et d’Ordre nouveau. Toutefois, la violence en France est presque dérisoire par rapport aux années de plomb italiennes qui, de 1969 au début des années 1980, firent plus de 400 morts pour raisons politiques, du fait des tueries aveugles de l’ultradroite et des attentats ciblés de l'ultragauche. 

Le nouveau visage des radicalités contemporaines
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La comparaison avec notre présent interpelle. Certes, les actions violentes entre factions toujours ultra-petites d’extrême droite et antifascistes provoquent une impression de déjà-vu et d’une sorte de retour cyclique de la violence extrémiste des deux bords. On assiste à une montée de la violence politique depuis le début du XXIᵉ siècle enregistrée et étudiée par des sociologues et des politistes qui démontrent que l’extrême droite fait plus de victimes que l’extrême gauche. En 2022, une enquête réalisée à l’Institut Montaigne avec mon collègue, le sociologue Olivier Galland, auprès d’un échantillon de 8000 jeunes, avait révélé une forme d’acceptation de la violence par une large partie de la jeunesse. 

On assiste en outre à une radicalisation des deux côtés. La progression des partis nationaux-populistes un peu partout en Europe et la politique de l’administration Trump et de la coalition MAGA aux États-Unis qui ciblent la gauche, accusée de tous les maux, sont un motif d’encouragement pour les multiples groupes d’extrême droite. En dépit de leurs divergences et de leurs rivalités pour assurer le leadership de cette mouvance, ils s’insurgent contre « l’invasion migratoire » encouragée, selon eux, par les élites mondialisées, corrompues et constamment vilipendées, s’alarment de « l’islamisation de la France » qui anéantirait l’identité de la France, s’élèvent contre la prétendue décadence de la société et des mœurs, dénoncent le « wokisme » et la « théorie du genre », prônent le souverainisme, le « nativisme » et un nationalisme qui bascule souvent dans la xénophobie et le racisme. 

A l’inverse, les groupes d’extrême gauche sont hantés par l’ascension de l’extrême droite signifiant la renaissance du fascisme, rejettent viscéralement le racisme et les discriminations, condamnent les partis actuellement au pouvoir et singulièrement le président Emmanuel Macron littéralement haï, une détestation partagée par le camp opposé, se révoltent contre la précarité, les injustices et les inégalité sociales, s’indignent de la guerre d’Israël accusé de commettre « un génocide » à Gaza avec la prétendue complicité du chef de l’Etat, expriment leur solidarité entière avec la cause palestinienne qui amène certains à « comprendre », « expliquer » voire à « légitimer » et même « justifier » le pogrom du 7 octobre, leur antisionisme versant parfois dans l’antisémitisme. 

Là encore les différences sont abyssales avec ce qui se passait il y a près de 60 ans. On se contentera d’en pointer trois. La société n’est évidemment plus la même, économiquement, socialement et culturellement. La modernisation a tout changé comme la globalisation, notamment en creusant les disparités et en accroissant le processus d’individualisation. Ce qui a des effets sur la politique, la manière dont on la fait, les référentiels qu’elle mobilise, les sentiments très contradictoires qu’elle suscite chez les Français. 

Par ailleurs, le panorama politique est à l’opposé des années 1960-1970, où la gauche était en pleine ascension face à un gaullisme vieillissant et disposait d'une forme d'hégémonie culturelle ; tout l’inverse d’aujourd’hui, où le RN vampirise la droite tandis que la gauche peine à imposer ses idées face à l’offensive de la pensée conservatrice, voire réactionnaire. 

Quant au rapport à la violence politique, les choses aussi ont évolué. Officiellement, le RN la répudie et condamne les agissements des groupes sur sa droite, même si subsistent encore des relations, des liens et des affinités entre militants du parti et divers activistes d‘ultradroite. C’était loin d’être le cas à la création du Front national en 1972 et durant de longues décennies caractérisées par la porosité entre le parti de Jean-Marie Le Pen et les groupes violents encore plus à droite que lui. 

En revanche, à gauche, s’opèrent deux changements de fond, notamment à son extrémité. Hier, les militants d'extrême-gauche ambitionnaient de réaliser les conditions pour déclencher la révolution et la violence n’était envisagée que pour atteindre cet objectif. Elle revêtait donc une valeur offensive et s’inscrivait dans une démarche quasi-théologique. Les groupes d’aujourd’hui sont uniquement antifascistes et ne poursuivent pas d’autres objectifs. Leur violence est théoriquement défensive par rapport aux agressions de l’extrême droite, ce qui ne signifie pas que dans la pratique elle le soit, comme on l’a dramatiquement vu à Lyon. 

Enfin, à l’époque, le principal parti de la gauche, le PCF, condamnait fermement la violence « gauchiste », irresponsable selon lui. Certes, dans ses textes de congrès, il expliquait que si jamais la bourgeoisie tentait de s’opposer à la volonté populaire d’un gouvernement de gauche qui aurait gagné légalement et nettement les élections, il faudrait envisager une mobilisation de la classe ouvrière pour appliquer cette politique. Mais le PCF n’en disait pas plus et renouvelait sa condamnation de la violence qu’il n’avait plus pratiquée depuis le 28 mai 1952, lors d’une manifestation parisienne contre le général américain Ridgway, accusé de mener une « guerre bactériologique » en Corée. 

Aujourd’hui, LFI, parti dominant à gauche, récuse la violence dans ses documents stratégiques et programmatiques. Mais, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, à force de parler de révolution ou d’insurrection citoyenne, d’appeler à des soulèvements, de pratiquer une opposition virulente à l’Assemblée nationale, et, au nom de l’antifascisme et selon le précepte du « pas d’ennemi à gauche », d’exprimer avec ostentation sa sympathie et sa solidarité avec une organisation comme Le Jeune garde, entretient une ambiguïté lourde de dérapages violents et de grands risques politiques. Notamment parce que la délégitimation de l’antifascisme est en cours. 

Aux États-Unis, en Italie et maintenant en France, l’extrême droite, la droite radicale, voire une grande partie de la droite, prenant prétexte des actions violentes des groupes antifascistes d’extrême gauche, mettent en cause toute la gauche présentée comme violente par essence. Davantage, l’antifascisme lui-même, dont la gauche tend à s’arroger le monopole alors qu’il recouvre de multiples sensibilités, en vient à être déconsidéré. 

L’« anti-antifascisme », promu en Italie par Silvio Berlusconi et actualisé par Giorgia Meloni – ayant fait ses premières armes politiques dans le mouvement de jeunesse du parti néo-fasciste Mouvement social italien – menace aujourd'hui de se répandre dans l’ensemble de la droite française, rompant ainsi avec un pan entier de son héritage gaulliste.. 

La mise en perspective historique de la violence politique permet de l'appréhender moins comme un éternel recommencement que comme un processus en constante mutation. Plus encore que dans le passé, la violence politique est devenue aujourd'hui un redoutable instrument de délégitimation croisée, portant le risque d'emporter avec elle les repères fondamentaux de notre démocratie.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` 

**Langue :** `#Français` 



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