# Technologies duales : pourquoi la France peine à faire émerger des industriels matures
**Date de l'événement :** 09/03/2026
* Publié le 09/03/2026

### Date
09/03/2026

## Chapô
**Depuis quelques années, la France a considérablement renforcé ses instruments publics de soutien aux technologies duales, c’est-à-dire aux technologies à usage à la fois civil et militaire. Pourtant, malgré la densité croissante de cet écosystème, peu d’entreprises parviennent à franchir le cap décisif de l’industrialisation. Jean Langlois-Berthelot et Hubert Raymond analysent les obstacles et les enjeux de ce changement d'échelle.**

## Corps du texte
Depuis 2018, la France a multiplié les instruments publics en faveur des technologies duales, mobilisant des volumes financiers inédits et structurant un écosystème dense d’appels à projets, d’accélérateurs et de dispositifs d’intermédiation. Ce mouvement a renforcé l’entrée dans le pipeline d’innovation stratégique. Pourtant, à l’approche du seuil d’industrialisation, un décalage apparaît entre l’abondance des mécanismes de soutien et la capacité effective à faire émerger des acteurs industriels matures. L’analyse qui suit examine ce décalage sous un angle strictement économique, en mettant en évidence un déficit de concentration capitalistique au moment critique du passage à l’échelle.

2018–2025 : expansion des dispositifs, contraction du capital de croissance
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Entre 2018 et fin 2025, la France a profondément restructuré son écosystème d’innovation stratégique autour des technologies duales, c’est-à-dire des technologies à usage civil et militaire. La Loi de Programmation Militaire 2019–2025, puis 2024–2030, France 2030 doté de 54 milliards d’euros, la montée en puissance de Bpifrance sur la deeptech, les dispositifs d’accélération défense, les appels à projets régionaux et européens ont produit une augmentation nette du nombre de programmes dédiés aux secteurs critiques : intelligence artificielle, cybersécurité, robotique autonome, spatial, quantique, capteurs, matériaux avancés.

En 2025, les start-up françaises ont levé 7,4 milliards d’euros sur 618 opérations. Le financement public de l’innovation s’est élevé à environ 3,4 milliards d’euros distribués à près de 4 900 entreprises. La deeptech a mobilisé 2,8 milliards d’euros en 2024. Ces chiffres traduisent un écosystème actif. Toutefois, la structure de ces flux révèle une dissymétrie fondamentale. Le segment growth equity a reculé de 24 % en 2025, alors que l’amorçage et le capital-risque précoce se maintenaient. Les levées supérieures à 100 millions d’euros en deeptech ont été au nombre de six en 2024, contre dix l’année précédente.

Ce contraste constitue le premier fait économique. L’économie duale française est alimentée en capital amont, mais la couche de financement qui permet le passage à l’échelle industrielle se contracte. Dans les secteurs à forte intensité capitalistique, cette contraction modifie structurellement la probabilité d’industrialisation.

Une analyse économétrique interne a été conduite sur un panel de 142 entreprises duales françaises fondées entre 2012 et 2020 et observées jusqu’à fin 2025. Trois indicateurs de maturité ont été retenus : levée cumulative supérieure à 120 millions d’euros, chiffre d’affaires supérieur à 30 millions d’euros avec croissance annuelle supérieure à 20 % sur deux exercices consécutifs, ou obtention d’une capacité de production répétable certifiée. Le modèle logit estimé inclut le capital cumulé, le nombre de dispositifs publics mobilisés, la concentration actionnariale, l’âge de l’entreprise et l’intensité sectorielle.

Les résultats sont clairs. Le capital cumulé est statistiquement significatif au seuil de 1 %. La relation est non linéaire. En dessous de 80 millions d’euros cumulés, la probabilité de franchissement du seuil industriel est inférieure à 15 %. Entre 80 et 120 millions, elle progresse à 32 %. Au-delà de 150 millions, elle dépasse 58 %. À 200 millions, elle franchit 70 %. L’effet marginal du capital augmente fortement à l’approche du seuil.

À l’inverse, le nombre de dispositifs d’intermédiation mobilisés n’a pas d’effet positif significatif sur la probabilité d’industrialisation une fois le capital contrôlé. Pire, au-delà de six dispositifs distincts cumulés, le coefficient devient négatif et significatif au seuil de 5 %. Les entreprises ayant participé à plus de huit dispositifs présentent une probabilité d’industrialisation inférieure de 12 points à celles ayant concentré leur trajectoire sur trois dispositifs ou moins, à capital égal.

Fragmentation, dilution et coût du temps : le mécanisme économique
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Le résultat précédent n’est pas anecdotique. Il révèle un mécanisme structurel. Les dispositifs publics d’intermédiation financent majoritairement des preuves de concept, des démonstrateurs, des expérimentations pilotes. Le ticket moyen est faible relativement au besoin d’industrialisation. En 2025, la moyenne implicite du financement public par entreprise bénéficiaire est inférieure à un million d’euros. Or les technologies duales matérielles nécessitent fréquemment entre 120 et 250 millions d’euros cumulés pour stabiliser une chaîne d’approvisionnement, sécuriser des composants critiques, intégrer un système et passer en production répétable.

La multiplication des dispositifs incite les entreprises à combler progressivement leur besoin par une succession de petits financements. Chaque séquence ajoute des coûts fixes : audits, jalons contractuels, obligations de reporting, ajustements stratégiques. Sur le panel étudié, les entreprises ayant mobilisé plus de six dispositifs distincts ont connu un délai moyen de 14 mois supplémentaires avant leur premier tour supérieur à 30 millions d’euros par rapport aux entreprises comparables ayant concentré leur financement.

Ce délai a un coût mesurable. Le burn annuel moyen des entreprises duales en phase de croissance sur l’échantillon est de 7,8 millions d’euros. Un retard de 12 mois représente donc une consommation additionnelle proche de 8 millions d’euros, soit environ 6 à 10 % du capital cumulé total pour une entreprise en phase intermédiaire. Autrement dit, la fragmentation de l’intermédiation accroît indirectement le besoin de capital pour atteindre le même seuil industriel.

Le second mécanisme est la fragmentation actionnariale. Les entreprises très exposées aux dispositifs successifs présentent une concentration actionnariale plus faible. La part détenue par les deux principaux investisseurs y est en moyenne inférieure de 13 points. Or la concentration du capital est corrélée positivement à la probabilité d’obtenir un tour de croissance structurant. Dans le modèle estimé, une augmentation de 10 points de la concentration des deux premiers investisseurs augmente la probabilité de franchissement du seuil industriel de 6 points, toutes choses égales par ailleurs.

Le troisième mécanisme est lié au signal envoyé aux investisseurs privés. Les entreprises dont la trajectoire initiale est dominée par une succession de subventions et de dispositifs courts présentent une probabilité inférieure de 18 % d’obtenir un lead investor international sur un tour supérieur à 50 millions d’euros. Les investisseurs interprètent la dépendance répétée à l’intermédiation comme un indicateur de traction commerciale incomplète ou de modèle non stabilisé.

Régime dual-use et déficit de densité capitalistique : une contrainte cumulative
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Le règlement européen 2021/821, entré en vigueur en septembre 2021, renforce les obligations de contrôle des biens à double usage. Autorisations d’exportation, contrôle de l’assistance technique, exigences de conformité, traçabilité renforcée pour certaines catégories sensibles. Pour les entreprises duales françaises exportatrices, ces obligations rallongent les cycles commerciaux et augmentent les coûts administratifs.

Sur l’échantillon étudié, les entreprises dont plus de 30 % du chiffre d’affaires potentiel est soumis à autorisation export présentent un cycle de vente moyen supérieur de 4 à 7 mois. Cette extension du cycle commercial augmente les besoins de trésorerie. Le capital nécessaire pour franchir le seuil industriel est donc plus élevé que pour une entreprise purement civile.

Lorsque la structure de financement est fragmentée, l’effet cumulatif devient significatif. Le capital nominal peut paraître suffisant sur le papier, mais le capital effectif disponible pour l’industrialisation est amputé par les coûts de conformité, les délais et la dilution successive. Le modèle économétrique montre qu’à exposition réglementaire élevée, le seuil capitalistique nécessaire pour atteindre une probabilité d’industrialisation de 60 % est supérieur d’environ 20 millions d’euros par rapport aux entreprises faiblement exposées.

Le déficit de maturité industrielle observé fin 2025 résulte donc de l’interaction entre trois variables : contraction du growth equity, fragmentation induite par la multiplication des dispositifs d’intermédiation, et augmentation des besoins effectifs liée au régime dual-use.

Les données 2024–2025 montrent un système qui maximise l’entrée dans le pipeline d’innovation, mais ne concentre pas suffisamment de capital sur les acteurs proches du seuil critique. La probabilité qu’au moins un acteur atteigne une maturité industrielle robuste dépend de la densité capitalistique concentrée, non du nombre d’événements organisés.

Dans les technologies duales françaises, l’abondance de dispositifs n’a pas produit une augmentation proportionnelle des entreprises franchissant le seuil industriel. L’économie duale ne souffre pas d’un déficit d’idées ni d’un déficit d’engagement public global. Elle souffre d’un déficit de concentration capitalistique au moment critique où se joue la bascule stratégique.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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