# « En Italie, on ne touche pas à la Constitution républicaine antifasciste » - Entretien avec Marc Lazar
**Date de l'événement :** 27/03/2026
* Publié le 27/03/2026

### Date
27/03/2026

## Chapô
**Les 22 et 23 mars, les Italiens ont rejeté à 53,7 % la réforme constitutionnelle de la justice portée par Giorgia Meloni. Ce revers inattendu met fin à l'état de grâce de la présidente du Conseil et redistribue potentiellement les cartes à un an des législatives. Que dit ce vote de la relation des Italiens à leur Constitution, de l'état de l'opinion et des perspectives d'une opposition jusqu'ici fragmentée ? Marc Lazar, professeur émérite à Sciences Po et spécialiste de l'Italie, décrypte dans cet entretien la signification de ce scrutin au regard de l’histoire italienne et des dynamiques politiques contemporaines qui traversent le pays.**

## Corps du texte
_**La réforme de la justice portée par Giorgia Meloni vient d'être rejetée par référendum. Sur quoi portait-elle concrètement ?**_

**Marc Lazar** : Cette réforme constitue l'une des grandes priorités de Giorgia Meloni depuis son arrivée au pouvoir en 2022. D’autres chantiers étaient également engagés, à l’instar du « premierato », visant à renforcer les pouvoirs du président du Conseil qui serait élu au suffrage universel. Ce dernier a été temporairement mis de côté, faisant de la refonte judiciaire un enjeu fondamental pour la présidente.

Concrètement, la réforme s'articulait autour de trois axes principaux :

*   La séparation des carrières : le projet visait à instaurer une distinction nette entre les juges et les procureurs, un modèle analogue à celui en vigueur en France.
    
*   La refonte du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) : l'organisation même de l'institution (inscrite au titre quatre de la seconde partie de la Constitution) devait être scindée. Au lieu d'un conseil unique, il y aurait eu deux entités distinctes : une pour les juges et une pour les représentants du parquet.
    
*   Un nouveau mode de désignation : les procédures d'élection au sein de ces deux conseils auraient été profondément modifiées. Deux tiers des membres magistrats auraient été tirés au sort plutôt qu'élus. Le tiers restant, composé de non-magistrats (essentiellement des juristes), aurait quant à lui été, eux aussi, tiré au sort dans une liste établie par le Parlement.
    

Enfin, le projet prévoyait la création d'une nouvelle cour de justice spécifiquement chargée d'évaluer le travail des magistrats ; là encore le tirage au sort aurait été la règle pour sa composition. Il est à remarquer que de pareilles cours ont été mises en place en Hongrie et en Pologne. .

C'est sur ces points précis que les critiques se sont cristallisées. Les opposants craignaient d'une part que le tirage au sort n'anéantisse la représentation syndicale au sein de la magistrature, et, d'autre part, que le mode de désignation des non-magistrats par les parlementaires entraîne une mainmise du pouvoir politique sur la justice.

_**Au-delà de la technique juridique, pourquoi ce texte a-t-il ravivé les vieux démons de la vie politique italienne et quels étaient ses enjeux politiques saillants ?**_

**M.L** : L'enjeu, c'était d'abord et avant tout cette question de la justice qui, depuis des décennies en Italie, suscite des vives polémiques. On peut d'ailleurs faire remonter celles-ci à la décennie 1990. Plus précisément en 1994 : au moment où Silvio Berlusconi entre en politique. 

Très rapidement poursuivi par les magistrats dans différentes affaires, il a considéré que ces derniers faisaient de la politique et les a qualifiés de « juges rouges ». Il s'en est suivi de très violents affrontements entre l’homme d'affaires et la magistrature, qu'il soit au pouvoir ou dans l'opposition. 

C'est devenu depuis une antienne largement partagée par toute la droite italienne qui considère que la justice est politisée. C’est ce qu’on appelle en Italie le camp « justicialiste », terme qui désigne, pour la droite, tous ceux qui suivraient aveuglément les magistrats alors même que ceux-ci rendraient des décisions orientées par des visées politiques. Pour Berlusconi, les attaques menées contre lui par le corps judiciaire constituaient en réalité une attaque contre tous les citoyens.

C'est donc un sujet particulièrement brûlant qui explique la vigueur de cette campagne. Cette forte tension a aussi trouvé à s’exprimer dans divers propos violents des partisans de la réforme, notamment du ministre de la Justice lui-même qui a parfois évoqué un pouvoir « paramafieux » de la magistrature.

En face, les opposants ont utilisé des formules tout aussi vigoureuses. Cette tension a fortement politisé le débat. Avec toutefois une nuance importante : toute l'opposition n'était pas hostile au projet. Si les partis comme le Parti démocrate ou le Mouvement 5 Étoiles étaient contre, une partie des constitutionnalistes, des avocats, de rares magistrats et des personnalités de gauche, critiques du gouvernement, ont fait campagne pour le « oui », estimant que cette réforme allait dans le bon sens. La campagne n’a donc pas été un simple front entre gouvernement et opposition. Constatant à sa grande surprise que la réforme ne passerait pas facilement, Giorgia Meloni s'est impliquée personnellement. C’est cette donnée qui a immédiatement donné au scrutin une tournure de plébiscite « pro ou anti-Meloni ».

_**Au cœur de cette campagne très intense, c'est le « non » qui a gagné avec 53,7 % des voix dans le contexte d’une participation élevée de près de 60 %. Quelle est la signification sociologique, géographique et politique de ce résultat ?**_

**M.L** : Le résultat est effectivement spectaculaire, d'abord parce qu'il y a eu une très forte participation que l'on n'attendait pas à un tel niveau. On observe notamment une mobilisation de toute une partie de la jeunesse, ainsi qu’un retour aux urnes manifeste des abstentionnistes des élections de 2022 (ceux-là mêmes qui avaient en partie permis à Giorgia Meloni d'arriver au pouvoir). C’est un phénomène inédit et tout à fait important, sans doute porté par la lignée des mobilisations pour la Palestine, mais également par une insatisfaction globale de la jeunesse italienne vis-à-vis de la politique gouvernementale.

Lorsqu'on examine plus précisément les résultats d’un point de vue géographique, on observe quelque chose de véritablement impressionnant. Le « non » l'emporte dans toutes les régions italiennes, à l'exception de trois seulement : la Lombardie, la Vénétie et le Frioul. 

Tandis que ce refus de la réforme s’inscrit dans un ancrage très fort dans les grandes métropoles, le « oui » est lui davantage représenté dans les villes petites et moyennes. Le scrutin a dévoilé des scores incroyables, avec une opposition massive en Sicile, en Sardaigne et dans tout le sud de l'Italie, qui sont pourtant historiquement des lieux d'implantation du parti de Giorgia Meloni, ainsi que des résultats très élevés au cœur du pays, en Italie centrale, notamment en Émilie-Romagne.

Au-delà des chiffres et des données géographiques, comment expliquer ce rejet systématique des réformes institutionnelles en Italie et quelles sont les conséquences politiques immédiates pour Giorgia Meloni ?

C'est désormais le troisième référendum portant sur des questions institutionnelles qui est repoussé par les Italiens. Silvio Berlusconi s'y est cassé les dents en 2006, le centre gauche de Matteo Renzi à sa suite, dix ans plus tard. C’est aujourd’hui au tour de Giorgia Meloni de subir le même sort à travers un scrutin qui témoigne d'une véritable conscience historique et politique en Italie.

Manifestement, cette réforme de la justice n'est pas passée car elle a provoqué une opposition de principe : une partie du pays refuse que l'on touche à la Constitution républicaine antifasciste italienne.

Il s'agit d'un échec cinglant pour Giorgia Meloni qui, jusqu'alors, avait toutes les cartes en main et se trouvait sur son « petit nuage » avec des indices de popularité très élevés. Elle se targuait, par rapport à la France et à l'Allemagne, d'être à la tête d'un gouvernement stable et ambitionnait d'être l'intermédiaire entre l'Union européenne et Donald Trump. 

Pourtant, au lendemain de ce référendum, la situation est difficile : elle a déjà contraint l'un de ses ministres à démissionner et d'autres départs s'annoncent. C'est un véritable coup d'arrêt et le signe d'un malaise profond au sein du gouvernement. La « baraka » n'est manifestement plus là.

_**Ce revers cinglant survient à seulement un an des élections législatives. Quel espace politique ouvre-t-il pour les oppositions italiennes, tant pour les partis que pour les mouvements sociaux comme « Blocchiamo Tutto » auquel la présidente a fait référence après sa défaite ?**_ 

**M.L** : Jusqu'ici, l'opposition avait remporté quelques victoires lors d'élections locales ou régionales, mais elle restait globalement dans un état de fragmentation. Ce référendum marque son réveil. La dirigeante du Parti démocrate, Elly Schlein, et le leader du Mouvement 5 Étoiles, Giuseppe Conte, se sont énormément mobilisés. Pourtant, c’est une campagne qui était loin d’être gagnée d'avance. Au début de la campagne, les sondages donnaient le « oui » largement favori.

Cette victoire est indéniable pour les partis d'opposition, mais elle révèle surtout, au-delà des appareils politiques, une véritable ébullition au sein de la société civile. Ce mouvement traverse particulièrement la jeunesse, tout en s'appuyant sur un tissu associatif italien historiquement très dense. On voit ainsi se cristalliser une volonté collective de faire barrage à Giorgia Meloni.

Cela dit, c'est maintenant que les vrais problèmes commencent pour l'opposition. Pour le moment, elle triomphe, mais elle doit régler ses divisions structurelles. C'est précisément cette désunion qui avait causé sa défaite en 2022. Si elle a gagné cette campagne dans un climat d'hostilité, elle doit désormais élaborer un programme commun. L'idée d'une primaire pour désigner un leader unique est déjà évoquée : s'agira-t-il d'Elly Schlein, de Giuseppe Conte ou d'une autre figure ? C'est là tout l'enjeu des mois à venir.

Enfin, il faut rester prudent. Le fait que quasiment 54 % des électeurs aient voté contre le projet de Giorgia Meloni ne signifie pas qu’ils soient tous mécaniquement acquis à l'opposition. Une partie de l'électorat de droite s'est simplement abstenue, et certains partisans de Forza Italia, de la Ligue ou même de Fratelli d'Italia ont voté « non » par désaccord spécifique avec la réforme, sans pour autant rejeter le gouvernement. Il est fort probable qu'en 2027, ces électeurs se retrouvent à nouveau derrière Giorgia Meloni.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` `#Europe` 

**Langue :** `#Français` 



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