# Mission Artemis II : guerre froide 2.0 ou nouvel ordre spatial ?
**Date de l'événement :** 13/04/2026
* Publié le 13/04/2026

## Chapô
**Avec la mission Artemis II, l’humanité se tourne de nouveau vers la Lune. Au-delà de la prouesse technique et des clichés spectaculaires, ce grand retour recouvre des enjeux de puissance et de sécurisation des ressources stratégiques. Entre l’affirmation de l’hégémonie américaine et l’émergence d’une alliance sino-russe, Artemis signe-t-il le début d’une « guerre froide 2.0 »? Dans le prolongement de son article [« Three Images of Planetary Politics »](https://sciencespo.hal.science/hal-05232694)****, Frédéric Ramel, professeur à Sciences Po, déplie les ressorts géopolitiques de cette nouvelle conquête et analyse comment le multilatéralisme se recompose en orbite.**

## Corps du texte
**_La mission Artemis II marque le retour de l'humain vers la Lune. Au-delà de la prouesse technique, quel enjeu géopolitique motive cette conquête spatiale initiée sous le premier mandat de Donald Trump ?_** 

**Frédéric Ramel** : Ce que révèle la mission Artemis, c'est d'abord une affirmation de puissance des États-Unis. Dans le temps long, celle-ci trouve sa matrice dans la « destinée manifeste » : cette identité selon laquelle ils auraient pour mission d'étendre leur civilisation vers l'Ouest, puis, plus largement, dans le monde entier. Dans le temps court, cette affirmation trouve en partie son origine dans le mouvement « MAGA » (Make America Great Again).

À cette affirmation de puissance, on peut ajouter la perception renforcée d'un dilemme de sécurité dans l'espace. Selon Scott Pace (l'un des initiateurs du programme Artemis et des accords), la mission prend acte du fait que la liberté de navigation des États-Unis dans cet espace commun qu'est l'espace extra-atmosphérique n'est plus aussi aisée qu'auparavant. Elle est contestée par les grands émergents. 

Cependant, si l'on se contentait de parler d'affirmation de puissance et de dilemme de sécurité renforcé, on aurait tendance à considérer que l'enjeu politique principal est une nouvelle « guerre froide spatiale » liée à une bipolarisation croissante États-Unis/Chine. Je pense que c'est une erreur. Il ne s'agit pas seulement d'atteindre la Lune en premier pour se prévaloir d’un exploit technologique ; on plaquerait de manière étroite les catégories du XXᵉ siècle sur le XXIᵉ siècle. 

Au-delà de la performance technique, c’est une présence durable que les États-Unis visent dans l'espace, avec l'ambition de faire de la Lune une « banlieue » de la Terre. Cette présence s'accompagne d'une sécurisation de l'accès aux ressources stratégiques que l'on trouve sur la Lune. C’est ici que la mission s'articule aux « accords Artemis », mis en place sous le premier mandat Trump, qui fixent le cadre d’une collaboration scientifique et industrielle avec des États tiers. 

Ces accords entrent en tension avec le droit de l'espace car ils interrogent certains de ses principes fondamentaux. En 2015, les États-Unis avaient déjà adopté le SPACE Act (Spurring Private Aerospace Competitiveness and Entrepreneurship Act), qui autorisait l'exploitation commerciale, voire la commercialisation des ressources spatiales par des opérateurs privés. Cela fait écho au « New Space » : l'idée que la NASA ne peut plus prendre seule en charge la conquête spatiale et doit établir des partenariats public-privé pour soutenir l'innovation et réduire les coûts. Les accords Artemis sont étroitement liés à cette conception du droit et du rapport à l'espace. Nous vivons moins une répétition de la guerre spatiale de la fin du XXᵉ siècle que la manifestation d’une ambition nouvelle, celle d’un nouvel enjeu de présence durable de certains États dans cet espace commun avec une conception du droit qui lui est propre. 

**_Face à ce bloc mené par la NASA, la Chine et la Russie consolident aussi leur projet de Station internationale de recherche lunaire (ILRS). Est-ce que cette alliance propose une vision alternative de la conquête spatiale ?_**

**F.R** : Il est vrai que l'initiative sino-russe ILRS comprend 13 pays signataires du Sud, ainsi que des acteurs privés. On y trouve par exemple Orbital Space (Émirats arabes unis) ou SpaceTalk SA (opérateur suisse), ce qui témoigne du caractère fluide de la coopération.

Le projet de la Chine et de la Russie a un objectif et un modèle de gouvernance différents. L'objectif premier est de mettre en place une base lunaire robotisée. La présence humaine n'est pas envisagée à court terme, contrairement à Artemis. Ensuite, le modèle de gouvernance se révèle très différent. Artemis repose sur ce qu'on pourrait appeler un « multi-bilatéralisme » dans la mesure où les États-Unis contractent des accords spécifiques avec des États ou des agences (Europe, Japon, Canada, Émirats…). Un certain caractère unilatéral se manifeste dans le sens où les décisions sont prises par les États-Unis avant d'être déclinées en collaborations bilatérales. 

À l'inverse, l'ILRS met en avant une autre perspective de gouvernance : non pas une coalition sous autorité unique, mais une option alternative où l'exploitation des ressources reposerait sur une réglementation internationale plus robuste. C'est tout le paradoxe de voir des régimes autoritaires défendre un modèle fondé sur l'adoption de règles communes pour contrecarrer le cadre étasunien. 

Mais au-delà de ces différences, il existe une matrice commune : Mars fait plus rêver que la Terre. Établir des bases sur le sol de notre satellite naturel devient une étape intermédiaire pour coloniser d'autres astres. Il y a ici une convergence dans la représentation « globale » et non « planétaire » du monde1. 

La représentation globale, c'est l'idée que l'on peut continuer à extraire des ressources et à mettre sous pression le milieu vivant car, pour construire ces outils technologiques sophistiqués, il faut “creuser la terre”. Plus on veut aller haut, plus il faut creuser profond. La représentation planétaire, elle, renvoie à l'habitabilité de l'humain en lien avec les autres espèces sur Terre.

Que ce soit Artemis ou ILRS, c’est une projection en avant, qui est privilégiée par l'idée d'une colonisation future présentée comme une réponse aux risques terrestres tels que l’épuisement des ressources. Mais cette perspective n’est pas sans danger : ces colonies ne voudront-elles pas, un jour, être indépendantes ? On pourrait créer à terme un nouveau dilemme de sécurité, non plus entre États projetés dans l'espace, mais entre les entités présentes dans le système solaire et le reste de la Terre. C'est une réflexion que l'on retrouve chez le politiste Daniel Deudney, notamment dans son ouvrage Dark Skies (2020).

Donc oui, il y a une alternative dans la forme que revêtent les deux projets, mais la matrice révélatrice d’une représentation globale du monde reste commune. 

**_Ces accords Artemis introduisent de nouveaux concepts comme les « zones de sécurité » sur la Lune. Comment ces nouvelles règles redéfinissent-elles le droit international de l'espace ?_** 

**F.R** : Ces zones de sécurité visent à garantir l'utilisation des installations à la surface de la Lune en établissant des périmètres pour éviter toute interférence. C'est un défi majeur pour le droit, car le Traité de l'espace de 1967 interdit toute revendication de souveraineté dans l'espace extra-atmosphérique et exclut l'éventualité d'une exploitation privative des corps célestes. 

Ce terme de « zone de sécurité » est révélateur du glissement vers un droit de quasi-appropriation. On passerait du principe de Res communis (chose commune à tous, non appropriable) à une logique de Res nullius (chose n'appartenant à personne, mais appropriable par un collectif ou une personne privée). 

Cela témoigne d'une évolution : le droit spatial n'est plus seulement lié à la navigation dans le vide, mais à un enjeu de territorialisation et de prise de terre avec un contrôle potentiel de territoires. Certains juristes soulignent que la France a signé les accords Artemis en considérant qu'en cas de litige, le droit international (le traité de 1967) primerait sur ces accords bilatéraux. Mais il n'en demeure pas moins que ces zones de sécurité interrogent radicalement le rapport au droit construit jusqu'alors. 

**_Le multilatéralisme, déjà fragilisé sur Terre, peut-il résister aux logiques de puissance et de conquête en orbite ?_** 

**F.R** : C'est une vaste question. Il faut commencer par rappeler que le droit de l'espace et la coopération multilatérale n'ont pas empêché la militarisation de l’espace, bien qu'ils limitent l'arsenalisation (on ne place pas d'armes de destruction massive en orbite). L'espace est ainsi utilisé pour des opérations militaires au sol, et les missiles balistiques intercontinentaux passent par l'espace extra-atmosphérique. 

Quant au multilatéralisme sur Terre, nous assistons moins à une décomposition qu'à une recomposition complexe. Ces tendances à la recomposition se retrouvent pleinement dans le multilatéralisme relatif à l'espace. Il présente différentes couches de coopération : 

1.   La couche onusienne, tout d’abord, ne disparaît pas. Le COPUOS (Comité des utilisations pacifiques de l'espace extra-atmosphérique), créé à la fin des années 50 avec 24 États, compte aujourd'hui 104 membres. C'est l'un des comités les plus actifs, notamment sur la protection planétaire (se protéger des astéroïdes ou protéger la Terre de pollutions stellaires). 
2.   La couche polycentrique se manifeste notamment dans la gestion des débris spatiaux. C'est un enjeu fondamental car leur multiplication menace la navigation (comme on le voit dans le film Gravity)2. Ici, le droit fonctionne via du « droit mou » (soft law), des lignes directrices et des codes de conduite qui lient agences spatiales, ONG, acteurs privés et universités dans un système de surveillance mutualisé. 
3.   La couche de fragmentation, laquelle fait écho à la pluralité d'enceintes comme le G7, le G20 ou encore les BRICS. Artemis et l'ILRS sont en effet des cercles de coopération fragmentés plutôt qu'un cadre multilatéral universel. Dans une certaine mesure, on peut les comparer à une diplomatie de clubs.

On ne peut donc pas dire que l'espace échappe au multilatéralisme. Il est simplement diversifié à travers ces différentes strates, reflet, en orbite et au-delà, d'une recomposition complexe de la scène multilatérale terrestre.

**Notes de bas de page :**

1.  D. Chakrabarty, _Après le changement climatique, penser l’histoire_, Paris, Gallimard, 2023.
2.  J.-F. Morin et B. Richard, « Astro-Environmentalism: Towards a Polycentric Governance of Space Debris », _Global Policy_, vol. 12, no 4, 2021, p. 568.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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