# Le médialab, l’héritage de Bruno Latour au défi du présent
**Date de l'événement :** 16/04/2026
* Publié le 16/04/2026

### Date
16/04/2026

## Chapô
**Savant unique et mondialement reconnu, Bruno Latour a laissé une œuvre foisonnante dont l'ouvrage collectif [Bruno Latour ou l'art d'assembler](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782724645903-bruno-latour-ou-l-art-d-assembler-philippe-descola-bruno-karsenti/) se fait le prolongement pluridisciplinaire. Comment perpétuer l'esprit d'expérimentation et cet « art d’assembler » latourien face aux nouveaux défis de l'IA générative et de l'urgence climatique ? Sylvain Parasie, directeur du médialab, revient dans cet entretien sur la vitalité de cet héritage à Sciences Po.**

## Corps du texte
_**Dans votre contribution, vous écrivez que le médialab est l’une des incarnations les plus concrètes de l’héritage que Bruno Latour a laissé à Sciences Po. Quelle est la nature de cet héritage ?**_ 

**Sylvain Parasie** : Bruno Latour a laissé de nombreux héritages à Sciences Po et bien au-delà, comme en témoigne ce beau livre collectif, Bruno Latour, ou l’art d’assembler, dirigé par Philippe Descola et Bruno Karsenti. À Sciences Po, il a joué un rôle majeur dans la constitution d’une université de recherche de rang international, en valorisant la formation par la recherche et en favorisant le dialogue entre les disciplines, non seulement au sein des sciences sociales, mais aussi avec les autres sciences (sciences de la vie, mathématiques, géosciences). Il a également œuvré pour placer les grands défis contemporains au cœur de notre institution, en particulier l’urgence climatique.

Le médialab fait partie de cet héritage. Au moment de sa création en 2009, l’intuition de Bruno Latour était que les technologies numériques modifient en profondeur la recherche en sciences sociales. Dans un contexte de prolifération des données, il voulait doter les sciences sociales d’un « instrument », à l’image du microscope pour le biologiste ou du bateau pour l’océanographe. Lequel donnerait la possibilité de voir le social autrement, de décrire finement les assemblages qui se forment entre les êtres, par le biais de la collecte, de l’analyse et la visualisation des traces numériques. C’est pourquoi l’accent a été mis, dès l’origine, sur la cartographie du web et des réseaux sociaux, afin de produire des représentations visuelles qui disent quelque chose de ces formations collectives.

Le médialab a beaucoup changé depuis cette date, en particulier sous l’impulsion de Dominique Cardon, mais nous sommes restés très attachés à cet héritage.

_**Au-delà de cette dimension théorique, y a-t-il une influence plus pratique dans la genèse du laboratoire ?**_ 

**S.P** : L’intuition de Bruno Latour doit beaucoup aux enquêtes ethnographiques qu’il a conduites dans les laboratoires scientifiques. Il en avait acquis la conviction que l’organisation matérielle d’un laboratoire a des conséquences sur la science qui y est produite. Autrement dit, que les questions épistémologiques sont indissociables de la façon concrète dont les scientifiques collectent et gèrent des inscriptions matérielles. L’entrée dans un monde de données numériques offrait pour Bruno Latour l’occasion de bousculer l’épistémologie des sciences sociales. Et cela passait par la création d’un collectif interdisciplinaire faisant collaborer des ingénieurs, des chercheurs et des designers.

À l'époque de la création du médialab, il y avait donc une réflexion sur ce que pourrait être un centre de recherche différent du laboratoire classique de sciences sociales, lequel est souvent centré sur la figure du chercheur individuel. L’ambition était de conduire l’enquête en sciences sociales d’une autre façon, autour de dispositifs techniques (bases de données, scripts informatiques, etc.).

_**Les contributions de cet ouvrage sont réunies sous le signe d'un "art d’assembler" propre à Latour. Cet art se déclinait aussi entre les disciplines. Comment cette ambition de faire dialoguer les différentes sciences se perpétue-t-elle dans vos travaux aujourd'hui ?**_

**S.P** : Le livre montre en effet la richesse du dialogue que Bruno Latour a construit entre et au-delà des sciences sociales, qu’il s’agisse de la sociologie, la philosophie, l’anthropologie, l’histoire, l’archéologie, les arts visuels, etc. D’une certaine façon, le médialab essaie de perpétuer le dialogue interdisciplinaire. Si la sociologie constitue le cœur du laboratoire, les collaborations avec d’autres disciplines des sciences sociales sont centrales. Mais surtout, nous construisons des collaborations interdisciplinaires de “longue distance”. D’abord avec l’informatique : le laboratoire est engagé dans les “sciences sociales computationnelles”, un domaine qui conçoit des méthodes de modélisation issues des mathématiques, de l’informatique et des statistiques, pour mieux comprendre des phénomènes sociaux. De plus en plus étroitement, nous collaborons avec des chercheurs en informatique, par exemple pour développer des grands modèles de langue (LLM) qui soient informés par les sciences sociales.

Nous construisons aussi des collaborations avec les sciences de l’environnement, notamment à l’initiative de Guillaume Lachenal ou de Nicolas Benvegnu. Ces projets ont en commun d’aborder les questions environnementales en mobilisant les méthodes numériques, et en expérimentant une pratique forte de l’interdisciplinarité, pour affermir la place des sciences sociales dans la recherche, la décision et l’action face aux crises écologiques.

_**Avec les nouveaux outils technologiques tels que les IA génératives, comment le médialab les articule-t-il à la fois comme instruments et comme objets de recherche ?**_ 

**S.P** : Cette articulation est au cœur de nos recherches. D’un certain point de vue, nous sommes fidèles à ce que Bruno Latour appelait « l’amour des techniques ». Loin d’être béat, cet amour est au contraire la condition d’une critique juste. Il faut connaître de l’intérieur le fonctionnement des « boîtes noires » technologiques pour pouvoir formuler des critiques informées. 

Face aux IA génératives, nous combinons donc trois perspectives. D’abord, nous enquêtons sur l’histoire de ces technologies. Dominique Cardon, par exemple, a étudié l’émergence du paradigme connexionniste et les transformations de l’IA qui ont mené aux modèles génératifs actuels. Ensuite, nous enquêtons sur la façon dont les IA génératives sont utilisées, et ce qu’elles font aux mondes sociaux. Donato Ricci et ses collègues enquêtent sur la façon dont ces technologies sont utilisées par les étudiants ou les professionnels. Qu’est-ce que cela fait au travail ? Comment cela modifie-t-il leur insertion sur le marché, leur représentation du métier et la dimension collective de leur activité ? 

Enfin, nous utilisons les IA génératives pour enquêter. Au sein du pôle de sciences sociales computationnelles, nos collègues créent et testent des modèles pour produire des analyses ou des données synthétiques. Un autre exemple est le travail de Jean-Philippe Cointet sur ce que des informaticiens ont appelé les « machines de Habermas » : il s’agit de créer des espaces de dialogue entre utilisateurs humains et agents d’IA pour observer les interactions qui en naissent. L'objectif est de voir dans quelle mesure l’intervention de ces agents peut faire évoluer une discussion vers des directions plus satisfaisantes d'un point de vue démocratique. Nous tenons ainsi ensemble les perspectives de l'utilisateur, du concepteur et de l'observateur.

_**Que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit insufflé par Bruno Latour au médialab ?**_

**S.P** : Le médialab s’est profondément transformé depuis sa création. Il a beaucoup grandi, il contribue de façon importante à la formation des étudiants, et il s’est intégré dans la recherche internationale. Nous formons des doctorants, et accueillons des collègues de nombreux pays. Si bien que le laboratoire n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il était à ses débuts. Et pourtant, certaines perspectives chères à Bruno Latour orientent toujours nos travaux.

Ainsi, lorsque nous étudions comment les technologies modifient nos façons d'agir et d'être en société, nous sommes attentifs à ce que Bruno Latour appelait l’agentivité des objets techniques, c’est-à-dire leur capacité à agir. Laquelle n’a sans doute jamais été aussi visible qu'aujourd'hui, avec l’essor des IA génératives.

Ensuite, lorsque nous concevons de nouvelles méthodes d’enquête numérique, nous restons attentifs aux implicites théoriques qui sous-tendent ces méthodes. Un outil ou une méthode n’est jamais neutre, mais embarque sa propre théorie. Ce qui nous conduit à interroger les frontières méthodologiques et à explorer les collaborations avec d’autres disciplines que les sciences sociales.

Enfin, nous retenons de l’héritage de Bruno Latour une leçon décisive : on ne peut dissocier les modes de construction de la recherche de ses formes de restitution. Ce que nous avons appris — par essais et erreurs, par tests et expériences, grâce au courage intellectuel de Bruno et à la profonde originalité de ses projets —, et ce que nous cherchons encore à faire aujourd’hui, c’est une chose simple et exigeante : transporter, installer, mettre à l’épreuve et faire vivre notre laboratoire dans le monde.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



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