# Penser la démocratie militante face à la montée de partis anti-démocratiques
**Date de l'événement :** 20/04/2026
* Publié le 20/04/2026

### Date
22/04/2026

## Chapô
**La recherche contemporaine en science politique interroge de manière renouvelée les limites que la démocratie peut opposer au pluralisme pour se préserver. À une époque où les reculs de la démocratie sont de plus en plus documentés, Myriam Aït-Aoudia analyse, dans le cadre de sa participation au séminaire de [théorie politique de Sciences Po](https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/recherche/grp-sem/spot/), l’émergence dans l’entre-deux-guerres du concept de démocratie militante en mettant en lumière les réponses politico-institutionnelles élaborées pour lutter contre les forces politiques menaçant l’ordre démocratique.  Comment comprendre les mécanismes d’une démocratie cherchant à se protéger de ses ennemis ? Jusqu’où la démocratie peut-elle restreindre le pluralisme sans se dénaturer ?**

## Corps du texte
### Dans vos travaux, vous abordez la question centrale de la défense de la démocratie. Comment en êtes-vous venue à travailler cette question ?

Mon intérêt pour cette question trouve son origine dans mes premiers travaux consacrés au changement de régime en Algérie, plus précisément au passage du régime du parti unique, instauré depuis l'indépendance du pays en 1962, à l'instauration du pluralisme en 1988-1989. J’ai analysé cette séquence comme une véritable expérimentation du pluralisme. Le sous-titre de l'ouvrage qui en a été tiré Apprentissage politique et changement de régime compte autant que le titre [L’expérience démocratique en Algérie 1988-1992](https://www.pressesdesciencespo.fr/en/book/?GCOI=27246100743550). Ce processus s’est notamment traduit par la reconnaissance d'une soixantaine de partis politiques, dont un parti qui s'appelle le Front Islamique du Salut (FIS), qui a suscité très rapidement de vives controverses, en particulier après sa victoire à la première élection municipale en 1990. Sa gestion des municipalités posait un certain nombre de problèmes de droit – par exemple lorsqu’il a interdit le short à la plage ou des manifestations culturelles. Ses responsables tenaient des discours qui dénonçaient la démocratie et prônaient la théocratie. Des membres du parti avaient également été accusés de commettre divers actes de violence, au nom de la religion. Le FIS était considéré par de nombreux acteurs comme intégriste, mais il était néanmoins légitime, et donc habilité à participer à la compétition politique. C’est un élément décisif : personne ne demandait alors son exclusion du champ politique. Mais tout change un an plus tard, lorsqu'il obtient près de 50% des voix au premier tour du premier scrutin législatif en Algérie. Il se trouve alors aux portes du pouvoir. Un débat crucial s’est alors ouvert en Algérie dans lequel émerge l'idée d'interrompre l’élection : c’est-à-dire d'annuler un processus démocratique au nom de la défense de la démocratie,  ce qui pose des questions cruciales Cette demande émane d’abord de la société civile et non pas du gouvernement, qui appelle à la suspension des élections, en invoquant le caractère antidémocratique du FIS, qui avait déjà attesté depuis son élection en 1990 son mépris des libertés fondamentales, sa violence et son projet d'instaurer une théocratie. Quelques jours plus tard, les élections sont annulées, le FIS sera dissous. S’ouvre ensuite une guerre civile particulièrement meurtrière qui durera une décennie, 150 000 morts, des milliers de disparus, entre 1992 et la fin des années 1990.

Ce qui m’a le plus frappé dans cette séquence, c'est qu'au lendemain du premier tour, une grande manifestation est organisée à Alger, le 2 janvier, sur une grande place, sous le slogan « Sauver la démocratie ». Or ce slogan recouvrait deux positions irréductiblement antagonistes. Deux groupes sont présents. Pour l’un « Sauver la démocratie » signifie interrompre les élections et dissoudre le FIS, parce qu'il constitue un danger pour la pérennité même du pluralisme nouvellement instauré. Le même jour, sur la même place, un autre groupe de manifestants considère qu'annuler les élections serait un coup d'État et donc contreviendrait au principe de la souveraineté populaire. On observe donc deux interprétations totalement opposées d’un même mot d’ordre, « sauver la démocratie », C’est ce type de situation qui m’a amené à interroger ce que signifie précisément « défendre la démocratie ». 

J’ai ainsi analysé ce conflit comme l’affrontement de deux conceptions de la démocratie. Pour les uns, le principe majoritaire et la souveraineté du peuple priment sur toute autre considération ; pour les autres, la garantie absolue, que le vainqueur respecte dans l'avenir une fois au pouvoir les droits fondamentaux, le pluralisme, prime sur toute autre considération. Cela pose une question centrale : quelles sont les limites légitimes du pluralisme dans un régime pluraliste ? Je n’aborde pas cette question de manière normative, mais j'ai tenté, en sociologue, de saisir comment cette question était diversement appréhendée. Elle renvoie au fait que le régime démocratique est le seul qui contient un paradoxe, inhérent au libéralisme : les régimes démocratiques rendent possible l’expression et la mobilisation d’acteurs susceptibles d’en détruire les fondements. Historiquement les promoteurs de la démocratie parlementaire se sont engagés dans une lutte contre l'autocratie et contre l'absolutisme monarchique. Cette lutte était aussi une lutte pour qu'en son sein, la diversité des opinions, les divergences politiques puissent s'exprimer. Sans la philosophie du libéralisme, il n'y aurait pas eu de démocratie libérale et parlementaire puisqu'elle repose précisément sur les valeurs de la tolérance et du pluralisme. Elle transforme ces valeurs en procédures, en mécanismes, s'agissant d'abord des règles de dévolution du pouvoir, donc en premier lieu sur la compétition politique. Mais cela peut conduire à une situation de faiblesse ou de fragilité, c'est bien cette question que Loewenstein a traitée, pour la première fois dans les années 30, à travers le concept de « démocratie militante » (parfois traduite aussi en « démocratie combattante »).

### Qu’est-ce que recouvre le concept de démocratie militante ?

La question centrale est celle de la manière dont une démocratie identifie et affronte une menace existentielle :  Qu’est-ce qu’une menace pour la démocratie et comment y répondre ? Historiquement, les doctrines libérales se sont d’abord construites contre l’État absolu, arbitraire. La protection des libertés passait par la limitation du pouvoir étatique. Mais avec l’avènement du suffrage universel et donc l’entrée des masses en politiques, le lieu de la menace se déplace : il ne se situe plus seulement dans l’État, mais également dans la société elle-même, au sein de laquelle émerge de nouveaux acteurs politiques, les partis qui participent à la compétition électorale pour le pouvoir politique. Peuvent donc exister des organisations susceptibles d’utiliser les mécanismes démocratiques, c’est-à-dire la compétition électorale, pour les détruire une fois au pouvoir.

Confronté à l’ascension du nazisme, Loewenstein, juriste munichois, énonce, à travers le concept de démocratie militante, une réponse au paradoxe que j'ai présenté plus haut : puisque la démocratie et la tolérance démocratique ont été utilisées pour leur propre destruction, le caractère défensif du régime est repérable lorsqu'une démocratie libérale adopte des règles destinées à contrer cet usage subversif, autrement dit, à tenter de retirer les moyens de l'ascension des partis fasciste. Il en présente ainsi les principes : les droits démocratiques fondamentaux peuvent être restreints dans une démocratie sans que la démocratie se renie tant que cette restriction permet de maintenir le pluralisme. Il pose donc un second paradoxe : restreindre certaines libertés (par exemple, interdire un parti politique jugé subversif, limiter la liberté d’expression politique) pour protéger la pérennité de ces mêmes libertés. À propos de l’ascension du parti nazi, c’est la combinaison de moyens institutionnels inscrits dans le régime démocratique (participation aux élections, intégration aux institutions) et de violences, pressions et intimidations politiques contre lesquelles ces mêmes institutions s’avèrent incapables de lutter qui frappe Loewenstein.

L'originalité majeure de son travail tient à la mise au jour d'une logique commune qui structure un arsenal juridique inédit et très dispersé : plusieurs États européens ont adopté diverses mesures de limitation du pluralisme surtout après l’instauration du régime nazi en 1933 (par exemple, la pénalisation des milices paramilitaires et de l’apologie des crimes politiques ou encore des restrictions à la liberté de la presse). Loewenstein repère et esquisse à partir de cet arsenal juridique une théorie de la défense de la démocratie qui est fondée non pas seulement sur l'analyse juridique des textes, mais aussi sur une lecture sociologique du droit, qui lui permet de saisir les conditions sociales et politiques de l’effectivité d’une défense institutionnelle de la démocratie.

Il importe de préciser ici que la république de Weimar n'est pas restée sans défense. Il existait des dispositifs défensifs contre le parti nazi. Par exemple, la première loi sur la protection de la République en 1922, après l'assassinat de Walther Rathenau. Le parti nazi a été interdit, mais très peu de temps ; Hitler est allé en prison après la tentative du putsch à Munich en 1923, mais seulement quelques mois. Il existait des dispositifs, mais ils n’ont pas été appliqués de manière effective. Les lois défensives ne suffisent pas, je cite Loewenstein : « Les lois les plus parfaitement rédigées et conçues ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites, à moins d'être soutenues par une volonté indomptable de survivre »1, écrit-il à propos du droit sous Weimar. Loewenstein insiste sur le rôle des agents publics – juges, fonctionnaires des länder – dans l’application du droit : si les nazis et bien d’autres groupes ultranationalistes ont pu commettre des assassinats politiques, saper la légitimité des institutions démocratiques hors et au sein du parlement, appeler à la violence contre leurs détracteurs et à la haine contre les juifs sans être véritablement entravés, c’est qu’ils bénéficièrent de la complaisance voire du soutien de segments de l’armée, de la police et de la justice. C’est bien une « volonté indomptable de survivre », qui faisait alors défaut sous Weimar, qui est le cœur de la démocratie militante qui ne peut donc être réduite à des dispositifs juridiques.

La résolution du second paradoxe se fait donc, selon Loewenstein, grâce à une redéfinition de la démocratie par ses fins à savoir la dignité humaine et la liberté. C'est ainsi en s'appuyant sur ses propres valeurs dans une lutte contre celles qui y sont fondamentalement opposées qu'elle peut limiter le pluralisme sans se dénaturer et sans se transformer en autocratie. Une entorse au libéralisme pour tous ne peut donc être adoptée qu'au bénéfice d'une finalité libérale à savoir la protection des minorités. La limitation du pluralisme engage toujours une dimension axiologique du régime, ce sont bien ses valeurs qui donnent sens aux instruments juridiques et à leurs usages.

### Comment la conceptualisation sociologique de la démocratie militante permet aujourd’hui de saisir la question des partis extrémistes qui pourraient menacer la démocratie à l’avenir ?

Du point de vue sociologique, il convient d’abord d’observer les confits autour de la définition même de la menace. Les situations contemporaines montrent que cette question ne fait jamais l’objet d’un consensus stabilisé. Après le 6 janvier 2021 aux États-Unis, par exemple, un débat s’est ouvert pour déterminer si certaines figures politiques, notamment Donald Trump, constituaient un danger pour la démocratie et devaient, à ce titre, être écartées. Ce type de controverse révèle un point central : la qualification d’un acteur comme « antidémocratique » est toujours l’objet d’un conflit d’interprétation.

Il faut alors distinguer deux moments. En amont, se pose la question des critères d’accès à la compétition politique : une démocratie doit-elle être ouverte sans restriction, ou peut-elle définir des limites ? En aval, une fois l’accès au pouvoir assuré, il s’agit alors des problématiques classiques liées à l’État de droit, et donc à la limitation du pouvoir et non pas à la limitation du pluralisme politique. En amont de l’élection, de la prise du pouvoir éventuelle, le poids du parti est également déterminant. Un parti marginal qui promeut un discours antidémocratique, qui défend par exemple des idées racistes ne sera pas évalué de la même façon s’il se rapproche du pouvoir. L’accès inédit de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 a conduit à un débat sur son éventuelle interdiction. Il n’en a toutefois rien été. Un responsable d’une formation d’extrême-droite peut être condamné pour incitation à la haine raciale, mais il demeure éligible, ce qui est par exemple le cas de Zemmour aujourd’hui.

La situation de l’Allemagne du fait de son histoire est différente. Deux partis ont été interdits en Allemagne, en 1952 et 1956 (néo-nazi puis communiste). Depuis lors, le « paradigme de Weimar » n’a plus vraiment court. Le cas de l’AfD est symptomatique, la controverse est vive sur le fait qu’il constitue, du fait de son projet politique, un danger pour l’ordre démocratique libérale, la question est portée à la Cour constitutionnel et elle est traitée par l’Office de protection de la Constitution, mais il n’est pas et ne sera sans doute pas interdit, il demeure un acteur, certes controversé, mais il est habilité à concourir à l’exercice du pouvoir. Toute idée d’exclusion d’un parti devient d’autant plus controversée que l’acteur visé est puissant électoralement. La question n’est alors plus seulement juridique, mais profondément politique, d’autant plus lorsque l’interdiction d’une association est actée en Conseil des ministres comme en France, contrairement à l’Allemagne où la procédure est judiciaire. L’observation comparée des démocraties montre aujourd’hui une forte réticence à limiter le pluralisme partisan. La situation des démocraties contemporaines n’est évidemment pas la même que celle de l’entre-deux-guerres. Toutefois, cette distance ne dissipe pas les tensions inhérentes au pluralisme démocratique : elle tend plutôt à en reconfigurer les modalités, dans un contexte où l’anticipation des menaces demeure incertaine et politiquement coûteuse. À cet égard, la prudence actuelle à l’égard de toute limitation du pluralisme n’épuise pas la question de savoir à partir de quel moment une démocratie peut – ou doit – considérer que ses propres règles, c’est-à-dire une compétition politique ouverte à tous, deviennent un vecteur de fragilisation.

Il convient alors d’établir un lien avec une autre théorie :  celle de l’inclusion-modération, née avec les partis socialistes au début du siècle dernier, mais surtout traitée aujourd’hui à propos des partis islamistes. Elle mérite pourtant d’être discutée dans le cadre des démocraties consolidées. La théorie de l’inclusion-modération affirme, de façon schématique, que l’inclusion conduit à la modération. L’inclusion amène-t-elle à la modération, et la répression à la violence et à la radicalisation ? Le lien de causalité entre inclusion et modération n’est pas évident : cela a pu être le cas, mais ce n’est pas systématique. On peut être inclus sans se modérer, comme en témoigne l’expérience nazi sous Weimar. Il existe une vaste littérature sur les formes de modération et sur les conditions de passage de l’une à l’autre. Si on la compare au concept de démocratie militante, on constate qu’il s’agit de de deux façons opposées de traiter la régulation du pluralisme et la menace qui pèse sur la démocratie. La démocratie militante, telle que pensée par Loewenstein, ne fait pas, à juste titre, le pari de la modération des partis extrémiste. L’intégration institutionnelle peut en effet coexister avec le maintien, voire la recomposition, de stratégies de radicalité et de nombreux cas contemporains le montrent. L’approche de Loewenstein met en lumière une difficulté propre aux régimes démocratiques : celle d’identifier une menace sans toujours être en mesure d’en assumer pleinement les conséquences.   

\[1\] : Karl Loewenstein, « Militant Democracy and Fundamental rights, Part II », _The American Political Science Review_, 31 (4), Août 1937, p. 638-658, ici p. 657. 

Pour approfondir la réflexion sur l’avenir de la démocratie, les lecteurs sont invités à consulter le [numéro 74](https://shs-cairn-info.scpo.idm.oclc.org/revue-revue-francaise-de-science-politique-2024-4?lang=fr) de la Revue Française de science politique, coordonné par Myriam Aït-Aoudia, Clémentine Fauconnier, et Alexandra Goujon.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` `#Europe` 

**Langue :** `#Français` 



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