# Le fascisme italien : une révolution culturelle
**Date de l'événement :** 18/05/2026
* Publié le 18/05/2026

### Date
18/05/2026

## Chapô
**Héritier paradoxal de courants révolutionnaires de gauche et du nationalisme radical, le fascisme entendait façonner un « homme nouveau ». Dans cet entretien à l'occasion de la sortie de son livre [_La vraie nature du fascisme. La Révolution culturelle de Mussolini_](https://www.tallandier.com/livre/la-vraie-nature-du-fascisme-italien/ " La vraie nature du fascisme. La révolution culturelle de Mussolini, - ouverture en nouvelle fenêtre"), Lucien Jaume, directeur de recherche émérite (CNRS/CEVIPOF), revient sur les racines idéologiques du fascisme italien et le rôle central de la culture au cœur de son projet politique.**

## Corps du texte
**_Votre ouvrage revient en profondeur sur la pensée de Benito Mussolini. Qu’est-ce qui rend, selon vous, son parcours intellectuel et politique particulièrement décisif pour comprendre la spécificité du fascisme italien ?_**

**Lucien Jaume** : Contrairement à la mise en scène théâtrale qu’il orchestrait depuis le balcon de la place de Venise, Mussolini ne saurait se réduire à cette caricature brute (menton projeté en avant, regard féroce et harangues vociférées) qui fascinait tant les masses. Ce personnage de composition, c’est celui du « Duce » (du latin _dux_, le chef). Il s'éloigne tout autant du mythe hagiographique façonné par sa maîtresse, l’intellectuelle raffinée Margherita Sarfatti, dans son livre d’apologie _Dux_, véritable succès d'édition diffusé à des millions d’exemplaires et traduit en 17 langues. En réalité, comme le notait avec justesse un ambassadeur de l'époque, Mussolini était un caméléon, un authentique comédien « qui tenait tour à tour avec aisance tous les rôles ».

S’il adopte plusieurs visages, tout part de l’adolescence pauvre et aventureuse, d’un autodidacte qui apprend tout seul l’anglais, le français et l’allemand (il conversera sans effort avec Hitler), qui lit les philosophes (Nietzsche surtout, qu’il évoquera toute sa vie) et participe très tôt à des revues littéraires et nationalistes de qualité. Au pouvoir, c’est un homme qui correspond avec toute l’Europe cultivée, appuie l’école de peinture créée par sa maîtresse Sarfatti (Novecento), écrit des nouvelles, des pièces de théâtre, des scénarios de films, etc. En France, Gallimard lui propose un contrat d’écrivain avec pour condition : pas de politique, seulement la littérature. Il ne donnera pas suite, comme il ne prolongera pas son inscription universitaire de jeunesse pour un doctorat sur Machiavel.

À 21 ans, ce jeune homme marginalisé, d’allure débraillée, sale et mal habillé est pris en mains par la révolutionnaire russe Angelica Balabanoff, qui parle quatre langues, tient plusieurs meetings par jour et l’initie au marxisme. Sans elle, dira-t-il, « je serais resté un révolutionnaire du dimanche ». On est là en 1902-1904, en Suisse, refuge de tous les révolutionnaires européens, et Mussolini a fui le service militaire. Angelina, brillante intellectuelle formée à la philosophie et à l’économie politique, deviendra tellement indispensable qu’il exigera en 1912 qu’elle partage avec lui la direction du journal socialiste _Avanti!_.

À l’approche de 1914, Mussolini reste un militant et un intellectuel révolutionnaire qui ne sait pas encore quelle révolution il recherche. Elle doit être idéaliste (le philosophe Giovanni Gentile lui proposera « spiritualiste »), antilibérale, anticapitaliste et anticommuniste. Il participe avec enthousiasme à l’appel pour faire entrer l’Italie dans la Grande Guerre et fonde en 1919, à Milan, les « Faisceaux italiens de combat ». Ces _fasci_, terme rappelant à la fois le faisceau du licteur à Rome et des organisations paysannes anciennes, se caractérisent par un programme nettement à gauche.

Lors du rassemblement de la place San Sepolcro à Milan, la présence de sept femmes témoigne de la singularité de cette réunion initiale, qui n'est alors qu'un agrégat composite d’anciens combattants, de syndicalistes révolutionnaires et d’intellectuels de l'avant-garde futuriste. Ce premier noyau adopte des mesures sociales particulièrement hardies, au premier rang desquelles le suffrage universel bilatéral. Le fascisme entretiendra un rapport profondément ambivalent avec ce programme "sansepolcriste", oscillant entre trahison et fidélité, jusqu'à sa résurgence spectaculaire lors de l'agonie du régime à Salò, au sein d'une République sociale italienne (RSI) sous protectorat allemand

Lorsqu’en 1943, Mussolini, mis en minorité par le Grand Conseil du fascisme, est fait prisonnier sur ordre du roi, il passe le temps en traduisant un poète italien en vers allemands et en lisant la vie de Jésus (il ne nomme pas l’auteur, dans son journal de prisonnier). La légende d’un Mussolini « tête creuse, vide d’idées ou d’idéologies », comme dit encore un publiciste italien de nos jours, apparait inadéquate. Ce qui constitue fondamentalement sa personnalité est un mélange d’intellectualité et de goût de la puissance, et donc de violence (qu’il déclarera « toujours morale »).

_**Vous montrez que le fascisme puise en partie ses racines dans des courants issus de la gauche révolutionnaire. Peut-on parler d’un conflit fondateur entre fascisme et gauche, ou plutôt d’une filiation paradoxale et détournée ?**_

**L.J** : Il y a une filiation paradoxale, dans la mesure où le fascisme est une sorte de mutant « rouge et noir », à partir du nationalisme de droite et du révolutionnarisme de gauche. Il est significatif qu’après sa chute du pouvoir en 1943, Mussolini fonde (sous protection allemande désormais) une « République sociale italienne », qu’il voulait appeler « socialiste », ce à quoi Hitler s’oppose.

Pour le Duce, cette « République des travailleurs », antisémite et anticapitaliste, renouait avec le programme fondateur, en 1919, des « Faisceaux italiens de combat », nés de la rencontre place San Sepolcro. L’habileté de Mussolini, après la Grande Guerre, fut de transformer des syndicalistes révolutionnaires et même des syndicalistes anarchistes en cadres de l'État corporatiste (22 corporations). Celui-ci est défini comme « État totalitaire » (stato totalitario) ; une formule des opposants au fascisme, en 1923, que le philosophe officiel Giovanni Gentile et Mussolini, son lecteur et ami, récupèrent avec enthousiasme.

Ainsi, des intellectuels et des militants ouvriers, des salariés, qui sont opposés au parlementarisme, aux partis politiques, à la centralisation étatique – au profit de groupes de producteurs, autogérés, à inventer – deviennent les cadres d’un État qui absorbe tout : famille, économie, société, individus, de la naissance à la mort. C’est une sorte d'Église, avec une religion politique spécifique. Mussolini stipule : « Tout est dans l'État, rien en dehors de l'État, rien contre l’Etat !».

Les anciens révolutionnaires, devenus les artisans du fascisme, consentent alors à un État hyper-politique, centralisé et hiérarchisé. Ce nouvel ordre est dicté par le Parti national fasciste (PNF), qui voue un culte absolu au chef et érige son idéologie en religion séculière, rivale du catholicisme. Se voulant à la fois anticapitaliste et anticommuniste, le fascisme de Mussolini et de Gentile ambitionne d’intégrer les masses ouvrières et paysannes dans une troisième voie où « le producteur remplace le citoyen-électeur ». Les besoins de la société ne s'expriment plus par le vote ou l'alternance, mais par une organisation corporatiste : les revendications doivent directement remonter de la base socio-économique via des conventions collectives entre patrons et salariés, pour être ensuite arbitrées, au sommet, par les cadres du PNF.

Ce schéma reste cependant largement théorique. En réalité, les négociations sont réalisées depuis le bureau du Duce, en présence de quelques grands patrons, de quelques syndicalistes gagnés au fascisme et de divers hiérarques du régime. Le dépassement proclamé du libéralisme et de la démocratie bourgeoise (Mussolini s’affirme « anti-bourgeois ») aboutit en vérité à un autoritarisme rigide, où le sommet commande à la base.

Le Conseil national des corporations, qui est présidé par le chef du gouvernement lui-même, est créé en 1930 : il a le vrai pouvoir d’orientation et de décision en matière de production et de relations de travail. Les délégués des travailleurs ? Une loi de 1934 stipule qu’ils seront nommés, et non élus. Le PNF et le Duce gardent la main, au bout de 20 ans de controverses sur le corporatisme et quelque chose comme 12 000 publications (livres, articles, discours).

De gauche ou de droite ? Le corporatisme, sans lequel, a écrit Mussolini, « le fascisme ne peut pas exister », a voulu réaliser ce que les doctrinaires du régime appellent « la troisième voie » entre le capitalisme et le communisme, mais aussi une « révolution culturelle » pour changer les mœurs sociales et les rapports sociaux qu’il fallait définitivement soustraire à « l’égoïsme bourgeois individualiste ». Certains historiens (de talent) ne mentionnent jamais le corporatisme, qui fut pourtant à l’époque considéré comme un test essentiel : non seulement en Italie, mais aussi en Europe et dans les rencontres internationales de Genève (Bureau international du travail).

_**Le fascisme est souvent perçu comme un régime hostile à la culture et à l’intellect. Votre analyse nuance-t-elle cette idée ? Comment le fascisme envisage-t-il, en réalité, le rôle de la culture dans son projet politique ?**_

**L.J** : Mussolini a conçu, dès 1923 (chef du gouvernement approuvé par le roi), une véritable industrie culturelle qui serait, pour la nation, éducatrice de l’esprit du fascisme. En peinture, il refusa tout art officiel, servi en cela par son amante Margherita Sarfatti, protectrice du groupe Novecento, et surtout par le futurisme, école qui inspira le surréalisme, le mouvement Dada et, pour une part, le cubisme.

On peut voir en couverture de mon livre le tableau du grand peintre futuriste Dottori. Le leader du futurisme, Marinetti, anticipa de vingt ans les principes moteurs du fascisme par ces deux formules : « La guerre, seule hygiène du monde » et « Guerre et Révolution » — thèmes qui infuseront dans le fascisme des années vingt. Marinetti accueille donc avec joie la guerre de 1914 (il s’y précipite littéralement et revient décoré), comme ensuite la conquête de l'Éthiopie, le front russe en 1942, à 66 ans…

Ce poète, ce jeune dandy créateur de beaux vers symbolistes à Paris, où il réside un temps, entouré de toute l’intelligentsia des salons, prône ensuite l'ultra-violence. Son autre thème, devenu fameux, est : « Tuons le clair de lune ! », ce qui symbolise, en quelque sorte, la répudiation de sa jeunesse parisienne.

La production cinématographique fut elle aussi particulièrement abondante et remarquable : l’institut Luce (« Union pour la cinématographie éducative ») a produit quantité de films propagandistes mettant en scène héroïsme guerrier, patriotisme, histoire de la Rome éternelle, virilité, violence coloniale, etc. Cinecittà est fondée en 1937, mais dès 1932 a lieu la première Mostra de Venise : ce que nous appelons aujourd’hui le Festival international du film de Venise.

Quant à la musique, selon Mussolini « elle touche directement le cœur des Italiens ». Verdi est porté au pinacle, de même que la poésie. Dante est déclaré « père de la patrie ». Est créée la célèbre « Giovinezza », chantée au PNF, dans les écoles, dans tous les défilés. Violoniste dans l’intimité, Mussolini a avoué à l’une de ses nombreuses maîtresses qu’il avait rêvé de devenir un grand musicien, puis un grand écrivain et que, faute de cela, il avait placé son ambition dans la politique.

En fait, tous les arts (littérature y compris) sont mis au service de ce qu’on a pu appeler la « fabrique du consentement », en vue d’arriver, précisément, à une forme d'hégémonie – mais en situation de création surveillée (censure de la presse et des  
écrits, police politique de l’OVRA, embrigadement des universitaires en syndicats spéciaux, etc.). La résistance ne s’exprime que dans les marges, de façon parodique ou codée.

En dehors de la pure propagande, le fascisme scolaire, associatif et religieux (une religion politique spécifique) a développé ce que j’appelle l’inculcation. Si, selon un texte de Giuseppe Bottai (éminent dirigeant), « le fascisme est une révolution intellectuelle », on doit mettre celle-ci en œuvre de manière patiente et méthodique : l’école, les groupes juvéniles de 5 à 18 ans (avant l’entrée au PNF), les activités de loisir et d’instruction populaire, y compris pour les femmes (notamment au sein du Dopolavoro), travaillent à faire naître « l’homme nouveau », dit encore « l’homme régénéré » (comme dans la Révolution française des Jacobins).

Ce nouveau type humain devra faire preuve d’héroïsme, de sacrifice de soi, d’obéissance absolue, de foi dans l'État et son chef – et aussi, dit Mussolini, « de cruauté ». Le Duce, durant la guerre d’Espagne, pourtant sanglante, peste contre cette « race de moutons » que constitue encore le peuple italien. Le mot d’ordre « Croire, obéir, combattre » est dans le Décalogue de la milice, du PNF, ainsi que des organisations de jeunesse.

Curieusement, la notion de « révolution culturelle », évoquée par tous les dirigeants, se retrouve ensuite dans le mouvement des Gardes rouges maoïstes en Chine. Plus encore : « Mettre la politique au poste de commande » et « Changer l’être humain dans ce qu’il a de plus profond » sont deux mots d’ordre apparus en italien et en chinois. Quant à l’axiome fameux de Mao selon lequel « le pouvoir est au bout du fusil », il aurait pu être de Mussolini, conformément à la volonté de puissance qu’il revendiquait dans ses lectures de Nietzsche et dans le long texte qu’il a consacré à ce dernier à 25 ans.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` 

**Langue :** `#Français` 



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