# Quand la Bolivie s'enflamme : derrière “le capitalisme pour tous”, la crise pour certains
**Date de l'événement :** 27/05/2026
* Publié le 27/05/2026

### Date
27/05/2026

## Chapô
**Fin 2025, l’élection de Rodrigo Paz mettait fin à vingt ans de gouvernance de gauche en Bolivie sous la promesse d’un « capitalisme pour tous ». Six mois plus tard, le pays s'enflamme sous le choc d'une crise économique majeure, paralysé par les soulèvements d'une coalition d'acteurs sociaux qui exige la démission du président. Pablo Barnier-Khawam, docteur associé au CERI-Sciences Po et spécialiste de la Bolivie, analyse dans cet entretien les ressorts d'une situation explosive.**

## Corps du texte
_**L’élection de Rodrigo Paz fin 2025 a mis fin à deux décennies de gouvernance du Mouvement vers le Socialisme (MAS), sur fond de crise économique majeure. Comment analysez-vous la transition entre ce moment électoral, qui a porté la droite au pouvoir, et la vague de soulèvements populaires qui secoue le pays depuis maintenant quatre semaines ?**_

**Pablo Barnier-Khawam** : Plusieurs facteurs doivent être pris en compte, à commencer par la situation économique de la Bolivie avant l'arrivée au pouvoir de Rodrigo Paz. Le pays traversait déjà une phase de forte inflation et d’épuisement des réserves de devises. Cet épuisement a rendu les importations particulièrement difficiles pour une économie peu industrialisée, structurellement dépendante des biens importés. Cette situation découlait d’une réduction considérable des exportations de gaz, ce qui a tari les rentrées de dollars. Le Fonds Monétaire International (FMI) a d'ailleurs publié des chiffres récents : en décembre, l'inflation atteignait 20 %.

Rodrigo Paz ayant commencé son mandat en novembre, ses premières actions n'ont pas pu inverser directement cette tendance. Les données récentes montrent que l'inflation persiste. La crise économique n'est donc toujours pas résolue après six mois de gouvernance. Certes, six mois restent un délai court pour redresser une économie, mais on constate une absence de mesures d'urgence efficaces.

La première initiative notable du président a été de revenir sur les subventions aux carburants. Il a en effet hérité d’un déficit public de 10 %, un niveau extrêmement élevé, surtout dans le contexte latino-américain où les États affichent généralement des déficits plus contenus. Ce déficit était le produit de la gestion économique du gouvernement précédent, mené par Luis Arce (MAS), et des difficultés liées aux exportations. Dans sa volonté de réduire le déficit public, le nouveau pouvoir a choisi de sabrer ces subventions. Malheureusement, cette décision a coïncidé avec une hausse des prix internationaux du pétrole. L'abandon simultané des subventions a provoqué un choc majeur sur l'économie nationale, impactant de plein fouet le secteur des transports.

Un autre aspect central de la crise est lié à un projet de loi sur la réforme agraire. Ce texte porté par le sénateur Branko Marinkovic, lui-même grand propriétaire terrien, remet en question la petite propriété des paysans, en majorité d'origine autochtone. Ces derniers y perçoivent le risque d'une financiarisation et d'une dépossession de leurs terres. À ce mécontentement agricole s'est jointe la mobilisation des enseignants, qui réclament une augmentation salariale de 30 %. Nous assistons donc à une coalition de plusieurs secteurs sociaux pour critiquer le gouvernement de Rodrigo Paz et ses orientations économiques.

Pour anticiper sur la dimension politique, il est essentiel de revenir sur la manière par laquelle Rodrigo Paz est arrivé au pouvoir. Le MAS a été éjecté du second tour de l'élection présidentielle en raison de fractures internes profondes. Il y avait en réalité trois candidatures issues de la matrice du MAS : un candidat officiel, un candidat présenté comme l'héritier d’Evo Morales (qui l’a ensuite renié), et enfin Evo Morales qui a appelé à voter blanc. Cette dispersion des voix en trois blocs a profité à Rodrigo Paz.

Celui-ci a su incarner un slogan fort : "Le capitalisme pour tous". La géographie électorale montre qu'il a réussi à capter une partie de l'électorat traditionnel du MAS, l'emportant dans plusieurs de ses bastions historiques. L'autre élément clé de sa victoire réside dans le choix de son vice-président, Edmand Lara, un ancien policier qui a mené une campagne anticorruption très active sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok. Et  a incarné la Bolivie populaire, paysanne et autochtone. Il est parvenu à personnifier ces secteurs en opposition directe aux bourgeoisies agro-exportatrices des terres basses de l'Amazonie et de Santa Cruz, qui étaient représentées par un autre candidat néolibéral, proche de l'extrême droite.

Rodrigo Paz a donc été élu grâce au soutien indirect et au report des voix des électeurs du MAS. Pourtant, le gouvernement qu’il a nommé immédiatement après sa victoire a pris une trajectoire inverse : il y a intégré des cadres techniques ayant mis en œuvre les réformes néolibérales des années 1990 et 2000, ainsi que des représentants directs de l'agro-exportation de Santa Cruz. Les anciens électeurs de gauche y ont immédiatement vu une trahison. C’est précisément dans ce cadre que s'est développée la vague de soulèvements populaires à laquelle nous assistons depuis un mois.

_**Vous évoquez une coalition hétérogène de différents secteurs sociaux. Quelle est la nature de ce mouvement et de quels répertoires d'action se dote-t-il ? Par ailleurs, comment s'articulent et convergent les revendications de ces différents acteurs ?**_

**P.B** : Le mouvement actuel s’avère très traditionnel, tant dans ses modes d’action que dans ses structures de leadership. Les blocus de routes, par exemple, s'inscrivent dans la droite ligne du cycle de luttes des années 2000, à l'instar de la "guerre de l'eau" à Cochabamba ou de la "guerre du gaz" à El Alto. Ces mouvements cherchent à paralyser les centres urbains. C’est particulièrement efficace à La Paz : la ville étant située dans une cuvette, il suffit de bloquer quelques points de passage sur les hauteurs pour couper l'approvisionnement. 

Actuellement, La Paz manque de tout, qu'il s'agisse de matériel médical ou de denrées alimentaires. Cette pénurie organisée alimente d'ailleurs l'inflation que nous évoquions pour le mois de décembre, aggravant drastiquement le coût de la vie au quotidien.

Concernant la direction du mouvement, on retrouve les grandes organisations et fédérations sectorielles qui constituaient les piliers du MAS pendant les années de présidence d'Evo Morales, mais qui s'étaient ensuite divisées. C’est le cas de la très puissante fédération des travailleurs paysans et autochtones, qui s'était scindée en deux blocs sous les gouvernements du MAS. C'est également le cas de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), qui regroupe les mineurs et d’autres secteurs ouvriers.

Aujourd'hui, alors que les divisions internes autour de la loyauté au MAS s'estompent, ces organisations se rejoignent autour d'un ennemi commun cristallisé dans la figure de Rodrigo Paz. Les fédérations autochtones aymaras et paysannes du département de La Paz déploient des répertoires de mobilisation classiques. Néanmoins, sur le plan territorial, la contestation reste très localisée. Elle se concentre essentiellement dans les hautes terres de l'Altiplano, autour de La Paz et d'El Alto. En revanche, à Cochabamba (le fief d'Evo Morales où il s'est retiré) ou à Santa Cruz, la mobilisation demeure plus faible. On observe un schéma d'articulation spatiale des mouvements sociaux tout à fait classique dans l'histoire bolivienne.

On constate enfin une forme de crescendo dans les revendications. Le mouvement a débuté par le rejet de la réforme agraire, avant de s'élargir aux secteurs miniers puis aux enseignants. Face à l'ampleur de la crise, les appels au dialogue de Rodrigo Paz et sa volonté de créer des commissions de conciliation (formulés tardivement après de nombreuses critiques sur son autoritarisme) ne fonctionnent plus.

Désormais, la revendication principale est devenue la démission du président. Pour tenter de calmer le jeu, ce dernier a annoncé hier une mesure symbolique, mais forte : une réduction de 50 % du salaire de l'ensemble des membres du gouvernement, y compris le sien. Parallèlement, le Sénat a  adopté un texte visant à abroger une loi qui limitait jusqu'ici le recours à l'état d'exception. Cela démontre que le pouvoir cherche à se doter d'outils juridiques de répression, d'autant que les quelques opérations policières menées pour briser les blocus se sont soldées par des échecs.

La situation est en effet en train d'escalader. Lors des crises des années 2000, le président Gonzalo Sánchez de Lozada avait été contraint à la démission, laissant le pouvoir à son vice-président Carlos Mesa à titre intérimaire. Aujourd'hui, un tel scénario est plus complexe : si Rodrigo Paz démissionnait, le pouvoir reviendrait à son vice-président, Edmand Lara, avec lequel il est en conflit ouvert. Une démission volontaire reste donc peu probable, un avis partagé par la plupart des analystes boliviens sur place, même si la dynamique de la rue pousse explicitement dans cette direction.

_**Vos travaux portent sur l'autochtonie et les structures territoriales en Bolivie. Comment le modèle de l'État plurinational, théorisé et sanctuarisé par la gauche, s’actualise au cœur de la crise politique actuelle ?**_

**P.B** : Ce lundi, Rodrigo Paz a accordé une interview à une chaîne de télévision argentine. Il est frappant de voir qu'il attribue la responsabilité de la crise à une focalisation excessive des mouvements sociaux sur les conflits ethniques et territoriaux – c'est-à-dire l'opposition historique entre l'Est (la région de Santa Cruz, perçue comme blanche, bourgeoise et aisée) et l'Ouest (les hautes terres de l'Altiplano, paysannes, autochtones et plus pauvres).

Pourtant, dans la réalité du mouvement actuel, les revendications liées à la plurinationalité ou à la reconnaissance des droits spécifiques des peuples autochtones sont singulièrement absentes. La Bolivie possède une structure juridique très particulière : la Constitution de 2009 ne sépare pas les droits des peuples autochtones de ceux des paysans. Elle a formalisé une catégorie juridique inédite et indissociable : la catégorie de "paysan autochtone originaire" (indígena originario campesino). Dans la structure sociale bolivienne, ces trois identités se recoupent fréquemment, même si l'on observe aujourd'hui une forte urbanisation des populations autochtones, qui s'éloignent du monde agricole.

Aujourd'hui, ce ne sont pas les droits culturels ou identitaires qui mobilisent, mais bien les questions socio-économiques. Ce sont d'ailleurs ces mêmes enjeux économiques qui avaient permis à Rodrigo Paz de faire campagne auprès des classes populaires d'origine autochtone. Ces secteurs ont connu une ascension sociale importante sous l’ère du MAS, formant une classe moyenne émergente. Sans être opulents, ces groupes vivent du commerce formel ou informel, de l'import-export avec les pays voisins comme le Pérou ou le Chili, et sont sortis de la pauvreté paysanne historique grâce aux programmes sociaux de la décennie précédente.

Dès lors, Rodrigo Paz a un intérêt politique évident à recadrer le conflit autour de la question raciale et de la manipulation des mouvements autochtones. En agissant ainsi, il tente de masquer les failles de sa politique économique. Son argument de campagne reposait sur l'idée que le MAS avait ruiné l'État et que le modèle extractiviste public était à bout de souffle. Sa promesse était de relancer la croissance par l'exploitation du lithium et des ressources naturelles du sous-sol en ouvrant la porte aux privatisations, affirmant que les nationalisations passées avaient freiné le développement. En dénonçant une prétendue manipulation ethnique, il cherche à délégitimer les revendications matérielles des mouvements sociaux et à détourner l'attention de son incapacité à redresser l'économie.

_**Comment se positionnent les acteurs internationaux dans cette crise ? Le gouvernement de droite bénéficie-t-il de soutiens extérieurs, alors que l'on sait que les tensions restent fortes dans la région, notamment autour des pressions américaines sur Cuba ou le Venezuela ?**_

**P.B** : Récemment, Evo Morales a publié un message dénonçant l'ingérence des États-Unis. Cette sortie fait référence à une supposée opération militaire destinée à l’arrêter ou à le tuer, notamment dans le cadre d'accusations de traite de mineurs et de corruption en Bolivie – des affaires assez sombres qui entourent l'ancien président. Morales utilise cette situation pour dénoncer la "main de Washington".

Au-delà de cette rhétorique, Rodrigo Paz a effectivement reçu le soutien explicite des États-Unis, de l'Organisation des États américains (OEA) et des gouvernements conservateurs de la région (comme le Chili ou l'Argentine de Javier Milei), qui appellent tous au respect des résultats électoraux et de la légitimité institutionnelle. Cependant, la pression internationale directe reste faible. Les États-Unis soutiennent le régime en place mais n'interviendront pas activement en Bolivie en cas de chute du gouvernement. Bien que la politique américaine actuelle puisse s'avérer imprévisible, la Bolivie ne se trouve pas dans la même configuration géopolitique que le Venezuela ou Cuba.

Du côté des gouvernements de gauche de la région, l'administration de Lula au Brésil, par exemple, ne cherche pas du tout à déstabiliser le processus bolivien. Il a même apporté son soutien au chef d'État bolivien face aux soulèvements populaires. En réalité, personne n'a intérêt à une situation chaotique en Bolivie, d'autant plus qu'il n'existe pas d'alternative claire ou de leader politique évident susceptible de capitaliser sur la crise actuelle.

Certains observateurs se demandent si Evo Morales manipule les manifestations actuelles en sous-main. L'analyse de terrain montre qu'il est en réalité très déconnecté de ces mouvements. La perte du pouvoir par le MAS a provoqué un phénomène intéressant : les organisations sociales, qui étaient sous la tutelle et le contrôle du parti de gouvernement, se sont émancipées. Elles ont retrouvé leur autonomie de représentation sectorielle. Les fédérations paysannes et ouvrières ne répondent pas aux consignes de Morales, et ce dernier ne semble pas en mesure de s'immiscer pas dans la gestion de leurs mots d'ordre. 

Au regard de ce regain d’autonomie des forces sociales et des divisions fratricides au sein du MAS, comment s'articulent les liens entre la rue et l'espace institutionnel ? Ne fait-on pas face à un vide de médiation politique qui pourrait pousser le mouvement vers une radicalisation extrême, réactivant le spectre de la révolution de 1952 ?

La référence à la révolution de 1952 est complexe. C’est une date fondatrice qui a posé les bases de la Bolivie républicaine moderne, notamment par l'instauration du suffrage universel.  La situation actuelle s'apparente davantage, selon moi, aux crises de l'an 2000 : une dynamique capable de paralyser et de déstabiliser un gouvernement, mais qui ne vise pas à renverser le régime institutionnel en soi. D'ailleurs, les mouvements sociaux actuels se positionnent en défenseurs de la Constitution de 2009 et des acquis institutionnels de l'époque du MAS.

Le paradoxe est là : il y a un désaveu politique du parti MAS en tant que structure partisane, mais pas de son héritage constitutionnel. Le parti-mouvement est usé et divisé, ce qui rend la traduction institutionnelle de la contestation dans la rue extrêmement ardue. Il n'y a plus de relais politiques clairs au sein des institutions de l'État pour porter ces voix.

Ce manque de médiation est à double tranchant. D'un côté, il peut effectivement mener à une radicalisation des modes d'action par frustration. De l'autre, il laisse une marge de manœuvre importante à Rodrigo Paz pour tenir sur la durée. Faute d'une opposition institutionnelle unie et structurée en face de lui, il peut agiter le spectre du "moi ou le chaos".

Le véritable danger pour le président pourrait venir d'une alliance de contraires, ou plutôt d'un effet de tenaille. S'il est pris pour cible à la fois par les mouvements populaires des hautes terres et par les élites économiques de Santa Cruz (les basses terres) s'estimant mal défendues, sa position deviendra intenable.

Initialement, Paz pensait pouvoir s'affranchir de sa base électorale populaire une fois élu, pour gouverner au profit des grands intérêts agro-exportateurs de l'Est, perçus comme le moteur de la croissance. La réalité de la rue le force aujourd'hui à donner des gages à la population qui a voté pour lui.

La revendication de sa démission s'est installée, mais un débouché institutionnel, à l’instar d’élections anticipées, est juridiquement bloqué. La Constitution bolivienne interdit au président de convoquer un tel dispositif avant d'avoir accompli au moins deux ans de mandat.

Le pouvoir est donc condamné à naviguer à vue. Rodrigo Paz va devoir multiplier les concessions économiques et sociales envers les classes populaires, tout en essayant de rassurer l'élite économique de Santa Cruz et de gérer une assemblée sans majorité stable. La résolution de la crise demeure difficile à discerner, mais l'option de la démission ou d'une transition balisée paraît tout aussi bloquée à court terme.

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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