# Blackout à Cuba : que cherchent Trump et Rubio ?
**Date de l'événement :** 28/05/2026
* Publié le 28/05/2026

### Date
28/05/2026

## Chapô
**Sous la pression de l'administration Trump, la radicalisation du blocus historique contre Cuba plonge l’île dans des blackouts permanents et un effondrement humanitaire inédit. Portée par les faucons de Washington et le lobby des exilés, que cherche réellement à produire cette stratégie d'asphyxie ? David Recondo, chercheur au CERI-Sciences Po, livre une mise en perspective historique indispensable pour saisir cette crise caribéenne et décrypter les manœuvres de survie que le régime castriste orchestre en coulisses.**

## Corps du texte
_**Les récentes sanctions américaines imposent une privation énergétique drastique à Cuba, radicalisant par des blackouts lourds et un effondrement humanitaire un blocus qui dure depuis 1962. Comment analysez-vous cette radicalisation de la stratégie de blocus de Washington ?**_

**David Recondo (D.R)** : Cette dynamique résulte avant tout de l'influence politique du lobby des exilés cubains aux États-Unis. Il s'agit de personnalités profondément ancrées dans les réseaux de l'exil et viscéralement opposées au régime castriste. Bien que la décision formelle ait été prise sous l'administration de Donald Trump, elle a été fortement guidée par ce lobby. Elle s'explique également par l'anticommunisme doctrinal de Donald Trump et, surtout, par sa volonté de faire de l'Amérique latine et des Caraïbes une zone sous contrôle exclusif des États-Unis.

Ce projet d'expansion globale à l'échelle du continent marque une rupture majeure avec ses prédécesseurs, dont la politique étrangère était essentiellement focalisée sur le Proche et le Moyen-Orient. Ces administrations antérieures appliquaient une doctrine que l'on qualifie en anglais de « benign neglect » (négligence bienveillante) à l'égard de l'Amérique latine. Certes, Cuba demeurait un « caillou dans la chaussure » de Washington, et le Venezuela tenait une rhétorique fermement anti-américaine ; toutefois, les échanges commerciaux – notamment les exportations de pétrole brut vénézuélien vers les États-Unis – étaient maintenus. Les tensions relevaient donc principalement de la posture rhétorique.

_**Qu’est-ce qui a changé sous ce deuxième mandat de Donald Trump ?**_

**D.R** : Avec Donald Trump, nous assistons à un positionnement qui réactive, du moins en apparence, le répertoire de la guerre froide. Si l'argument anticommuniste est systématiquement mis en avant, il sert avant tout d'habillage idéologique et de justification. La stratégie structurelle sous-jacente répond à un impératif géopolitique crucial pour le président étasunien : endiguer la présence croissante de la Chine en Amérique latine. Le moteur essentiel de cette politique demeure économique, bien que les impératifs de sécurité nationale soient également invoqués, les Caraïbes étant un véritable “hub” du trafic de drogue à destination des États-Unis et de l’Europe, ce qui en fait un repère de bandes criminelles 

Dans cette configuration, Cuba pâtit de la situation selon des modalités différentes de celles du Venezuela, même si les deux dossiers s'inscrivent dans une même séquence logique. La solidarité historique entre Caracas et La Havane, matérialisée par l'exportation de pétrole vénézuélien vers l'île et divers mécanismes d'entraide, complexifie la donne.

Pour Washington, Cuba conserve une charge symbolique unique. C'est l'incarnation d'un régime qui a résisté aux États-Unis, qui se réclame toujours de la révolution communiste et qui s'est construit, au détriment des intérêts américains et des élites locales de l'époque, comme avant-poste du bloc soviétique dans la région.

Aujourd'hui, cette dimension symbolique est réactivée par le lobby de l'exil cubain, qui dispose d'un poids économique considérable via de nombreux chefs d'entreprise et d'une influence politique directe. L'une des figures les plus significatives de ce courant est Marco Rubio, aujourd'hui numéro deux du département d'État, qui incarne une ligne intransigeante et véhémente contre le régime de La Havane.

_**Quels sont les objectifs fondamentaux de cette réorientation stratégique ?**_

**D.R** : La stratégie du blocus ne vise pas nécessairement un changement de régime politique immédiat, mais plutôt un changement dans le régime. L'idée est de favoriser l'émergence d'interlocuteurs avec lesquels les États-Unis pourraient faire affaire, et d'induire une transition vers une économie de marché ouverte aux investissements américains.

Bien qu'un basculement politique reste souhaitable pour Washington, il ne constitue pas la priorité absolue. À l'instar de sa politique envers le Venezuela, Donald Trump n'a jamais placé la démocratisation au cœur de son agenda. Au début de son mandat, il avait explicitement affirmé que la question des élections n'était pas urgente. Cette posture s'explique par les engagements du président envers son électorat : ne pas engager les États-Unis dans des opérations extérieures de longue durée, telles que des missions d'accompagnement à la transition politique ou des tâches de gouvernance dans des territoires tiers.

Même si des actions comme l'intervention face à l'Iran suggèrent parfois un interventionnisme accru, la logique reste identique : pousser les dirigeants en place à la chute pour laisser émerger des acteurs plus enclins au dialogue et à la coopération économique avec Washington. Les allusions à la démocratie demeurent périphériques.

La question des droits humains apparaît aussi de manière très ciblée. On peut mentionner la mission menée par des fonctionnaires du gouvernement américain le 10 avril dernier pour négocier la libération de prisonniers politiques. Cette démarche répond à la pression de groupes d'influence aux États-Unis qui exigent la libération de proches ou de militants ciblés par la répression.

Cette politique répressive s'est particulièrement intensifiée en 2021, lors des manifestations d'ampleur qui ont secoué la capitale et plusieurs provinces de l'île. Elles ont donné lieu à des vagues d'arrestations massives, et ce sont précisément ces prisonniers qui font aujourd'hui l'objet de négociations ciblées entre les deux États.

_**La récente inculpation de Raúl Castro par la justice américaine pour une affaire datant de 1996, conjuguée au déploiement d'un porte-avions dans les Caraïbes, prépare-t-elle le terrain à une intervention militaire ?**_ 

**D.R** : Bien qu'il soit difficile de faire des projections définitives, les éléments disponibles incitent à la prudence : une intervention militaire directe demeure peu probable. La stratégie principale est une stratégie de pression psychologique et politique. Les déclarations répétées de Donald Trump affirmant qu'il traitera le dossier cubain comme le dossier vénézuélien remplissent avant tout cette fonction de dissuasion.

Il convient toutefois de rappeler que l'administration américaine n'est pas un bloc monolithique. Des acteurs comme Marco Rubio et les réseaux de l'exil cubain misent ouvertement sur l'option militaire, et certains secteurs du gouvernement partagent cette inclination. Néanmoins, Donald Trump ne semble pas s'orienter vers cette voie. Sa doctrine privilégie l'envoi de délégations officielles, à l'instar de la visite discrète du directeur de la CIA, en mai dernier. Présentée officiellement comme une discussion sur les enjeux économiques et de sécurité géopolitique, cette rencontre avec des représentants du gouvernement cubain démontre que des canaux de négociation bilatérale restent actifs.

L'absence de résultats rapides ou de « retour sur investissement » après l'intervention en Iran vaut à Donald Trump des critiques de la part de sa base électorale, hostile aux interventions à l’étranger. S'engager militairement à Cuba est donc difficilement tenable, même si certains faucons pourraient y voir un prix de consolation.

De surcroît, le président américain ne peut agir de manière totalement unilatérale en raison d'un cadre juridique strict. Au-delà du blocus historique instauré en 1962, la loi Helms-Burton de 1996 (Helms-Burton Act) lie juridiquement l'exécutif. Ce texte stipule explicitement que la levée des sanctions est conditionnée à l'amorce d'une transition démocratique réelle et à l'installation d'un gouvernement démocratiquement élu, à Cuba. Cette contrainte légale limite considérablement la marge de manœuvre de Trump.

Par conséquent, la voie de la négociation reste privilégiée. Dans la perspective d'une transition, un personnage apparaît systématiquement dans les espaces de dialogue discrets avec les émissaires américains ou lors du dernier  sommet de la CARICOM (Communauté de la Caraïbe), du 24 au 27 février dernier : Raúl Guillermo Rodríguez Castro.

À 42 ans, le petit-fils de Raúl Castro est devenu le représentant officiel du noyau dur du régime. Longtemps perçu comme le simple garde du corps de son grand-père, il est en réalité dépêché par le pouvoir pour établir les bases d'une négociation directe avec Washington.

Si on voit que des réponses politiques s’organisent “par le haut”, comment s'articulent les réactions de la population cubaine “par le bas”, notamment face à l’asphyxie économique que produit la radicalisation du blocus ?

L'analyse de la société civile cubaine se heurte à d'importantes contraintes méthodologiques dues aux restrictions de la liberté d'expression sur l'île. Malgré un accès élargi à Internet ces dernières années, l'évaluation de l'opinion repose encore en partie sur les témoignages des dissidents de l'intérieur et les réseaux de l'exil.

Il est indéniable que la population subit une dégradation dramatique de ses conditions de vie. Les blackouts récurrents plongent des régions entières dans le noir pendant plusieurs jours le blocus et l’interruption de la livraison de carburant vénézuélien paralyse les transports. Cette crise humanitaire alimente une colère croissante et libère la critique sociale contre les dirigeants.

Cette rupture est devenue particulièrement visible lors de la crise du Covid-19, culminant avec les mobilisations massives de 2021. Ces manifestations n'ont pas été le fait des dissidents historiques, mais de secteurs de la société et, en particulier, de la jeunesse qui ne s'était jamais mobilisée auparavant. Ce mécontentement populaire a pris une tournure politique que l'on peut qualifier de « dégagisme », s'inscrivant dans la dynamique globale observée en Amérique latine et dans le monde entre 2020 et 2023, où la rue exigeait le départ d'élites jugées corrompues et incompétentes.

Historiquement, le blocus fonctionnait comme le principal vecteur de légitimation du pouvoir : l'argument de l'asphyxie économique par l'impérialisme américain permettait de souder le sentiment patriotique et d'assurer la survie du régime. Aujourd'hui, cet argument ne suffit plus. La population postule désormais que si le blocus est la source des maux de l'île, il incombe aux dirigeants de négocier, et que leur incapacité ou leur refus de le faire justifie un changement de régime.

Pour comprendre la cristallisation des critiques, il convient de distinguer deux structures au sein de l'appareil d'État cubain :

*   Le régime formel : incarné par le président Miguel Díaz-Canel, le gouvernement  et l'Assemblée nationale du Pouvoir populaire.
    
*   Le régime informel : structuré autour de la famille Castro, d’un cercle de technocrates loyaux envers Raúl Castro, et d’un partie des forces armées.
    

Cette élite qui fonctionne sur un mode népotique et clientéliste contrôle la réalité des affaires publiques et économiques de l'île. Les protestations populaires se dirigent explicitement contre ce second ensemble, perçu comme une caste de privilégiés prédateurs qui captent les ressources de l'État tout en contredisant l'idéologie égalitaire officielle. Cette perception d'une élite corrompue brise définitivement l'unité nationale et le chauvinisme qui protégeaient autrefois le régime.

_**Dans ce contexte de mécontentement grandissant, comment l’opposition cubaine accueille-t-elle la rhétorique de Donald Trump ou de Marco Rubio qui rejette la responsabilité première du blocus sur les élites de l'île ? Les citoyens cubains sont-ils poreux à ce discours de Washington, ou assiste-t-on plutôt à une reconfiguration autonome de leur méfiance ?**_

**D. R** : L'incapacité de l'opposition à capitaliser sur ce mécontentement populaire s'explique par son ultra-fragmentation. Les dissidences sont profondément divisées, tant à l'intérieur de l'île qu'au sein de l'exil aux États-Unis, et d'importantes lignes de fracture séparent les militants de l'intérieur de ceux de l'extérieur.

Bien que certaines plateformes de coalition existent légalement sur l'île – le régime tolérant une opposition identifiée sous surveillance constante –, leurs positionnements idéologiques sont hétérogènes. On y trouve des courants conservateurs proches de la démocratie chrétienne, mais également des voix critiques s'exprimant depuis une sensibilité de gauche.

La divergence majeure porte sur la stratégie de transition. Tandis qu’un courant réformiste/gradualiste préconise un travail de transformation de l'intérieur en négociant avec le régime, le courant radical (majoritaire à l'extérieur de l’île) refuse tout compromis et appelle de ses vœux une intervention directe des États-Unis. Ces derniers accusent fréquemment les opposants de l'intérieur de trahison ou de complicité, rendant impossible l'élaboration d'un programme commun.

_**Comment cette crise recompose-t-elle les alliances géopolitiques régionales et globales, notamment face au tarissement de l'aide vénézuélienne, aux soutiens d'urgence russes ou mexicains ?**_

**D.R** : Sur le plan international, le tarissement de l'aide vénézuélienne constitue le facteur le plus préjudiciable pour La Havane. L'Amérique latine apparaît polarisée : d'un côté, les gouvernements alignés sur Washington ; de l'autre, des États cherchant à préserver leur autonomie. Le Brésil exprime une solidarité diplomatique régulière en s'opposant fermement à toute option militaire. Le Mexique, dirigé par Claudia Sheinbaum, maintient son aide humanitaire traditionnelle par fidélité historique à la révolution de 1959, bien que sa marge de manœuvre soit contrainte par la renégociation difficile du traité de libre-échange (ALÉNA/ACEUM) et les pressions sécuritaires de l'administration Trump.

En dehors de ces soutiens, Cuba ne figure plus au rang des priorités des grandes puissances. Si l'île s'aligne diplomatiquement sur un axe anti-américain aux côtés de la Russie, de l'Iran et de la Chine, sa faiblesse structurelle demeure économique.

Cuba ne dispose pas de ressources stratégiques majeures : pas de pétrole ni ressources minières, et un secteur touristique traversant une crise profonde. Pour les investisseurs internationaux, y compris pour les entreprises américaines, le marché cubain présente un faible intérêt à court terme, le retour sur investissement ne s'envisageant qu'à très lointain horizon.

_**Face à cet isolement, quels scénarios politiques se dessinent pour Cuba ?**_

**D.R** : L'alternance politique s'organise déjà au cœur du régime informelle , autour de la famille Castro et de l'appareil militaire. Trois figures clés incarnent ces scénarios : d'abord, Raúl Guillermo Rodríguez Castro, le petit-fils, omniprésent à l'international et pressenti comme le visage présentable (voire l'homme de paille) d'une transition dynastique.

En coulisses, le pouvoir réel pourrait échoir à son père, Alejandro Castro Espín, fils aîné de Raúl et éminence grise du régime. Enfin, le général Ramón Romero Curbelo, chef des services de renseignement, devrait jouer un rôle central dans un éventuel changement au sein du régime, car il contrôle le réseau de surveillance articulé autour du G2 (la direction du renseignement) dont les agents infiltrent toutes les organisations d’opposition, et les _Comités de défense de la révolution_, présents, au niveau local, dans toute l’île. 

Cette configuration rappelle que le pilier du régime demeure l'appareil militaro-sécuritaire. Toute négociation stratégique avec Washington devra obtenir l'aval de cette caste. Cuba semble donc bien s'orienter vers un renouvellement du personnel politique interne plutôt que vers un changement immédiat de la nature même du régime.

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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