# Agriculture : les leçons du détroit d’Ormuz
**Date de l'événement :** 02/06/2026
* Publié le 02/06/2026

### Date
03/06/2026

## Chapô
**Au moment où la Commission européenne dévoile ses propositions de réforme de la politique agricole commune pour 2028-2034, le blocage du détroit d'Ormuz met en lumière avec acuité la vulnérabilité stratégique de l'agriculture européenne face aux tensions géopolitiques. Elsa Régnier, spécialiste des politiques agricoles européennes, chercheuse à l'Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI) et enseignante à Sciences Po, analyse, dans la continuité de récentes publications sur les [dépendances](https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/billet-de-blog/tirer-les-lecons-de-la-dependance-de-lagriculture) et les [risques](https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/propositions/ameliorer-la-gestion-des-risques-agricoles-propositions) agricoles, les ressorts de cette dépendance aux importations d'engrais azotés et les leviers disponibles pour en sortir.** **Dans un contexte où la marge des céréaliers français pourrait être divisée par deux en 2026, quelles réponses politiques permettraient d'accompagner les agriculteurs vers un modèle moins exposé aux aléas des marchés mondiaux ?**

## Corps du texte
Le blocage du détroit d’Ormuz, où transitent 30% des engrais et un cinquième du trafic mondial de gaz naturel liquéfié (utilisé pour la production d’engrais azotés), met en lumière la forte vulnérabilité du secteur agricole aux chocs géopolitiques. Le prix des engrais a augmenté de près de 40% en quelques mois sur le marché européen faisant craindre des retombées négatives pour la production et le revenu des agriculteurs. Dans un contexte de plus en plus conflictuel, ces aléas sont amenés à se multiplier et des réponses politiques s’imposent pour aider les agriculteurs à s’adapter à cette nouvelle donne.

### **Une forte dépendance aux importations d’engrais azotés de synthèse**

Chaque année, l’Union européenne (UE) consomme environ 10 millions de tonnes d’engrais azotés de synthèse, dont près de la moitié est directement importée, principalement de Russie, d’Egypte et d’Algérie. La dépendance de la France, premier importateur d’engrais azotés de l’UE, est encore plus significative : elle ne couvre qu’un tiers de ses besoins _via_ la production nationale.  

Les engrais de synthèse produits sur le sol européen reposent également sur l’importation : sous forme d’ammoniac, base industrielle des produits azotés, ou sous forme de gaz naturel, utilisé pour produire de l’ammoniac et qui représente 90% de son coût de production. Ainsi, bien que l’Europe n’importe que peu d’engrais transitant par le détroit d’Ormuz, l’augmentation du prix du gaz (+50% depuis fin février) a eu des répercussions sur le marché européen. Le prix des engrais azotés est passé de 416€ la tonne en février 2026 à 554€ en avril de la même année. Certaines formes d’engrais azotés ont connu une augmentation plus marquée encore, comme l’urée (de 540€/t en début d’année à 822€/t en mai 2026).

Ces hausses font suite à une précédente envolée des prix : en 2022, au moment de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, deux pays producteurs et exportateurs d’engrais et de gaz naturel pour la Russie, la tonne d’azote avait atteint les 920€.

Dans un contexte où les achats d’engrais représentent en moyenne 16% des charges d’exploitation des céréaliers européens, ces fortes augmentations, si elles ne s’accompagnent pas d’une hausse du prix des céréales comme en 2022, représentent un choc économique. Selon Agriculture Stratégies, la marge des céréaliers français pourrait ainsi être divisée par deux en 2026 en raison de l’augmentation du prix des engrais. Ces chocs sont d’autant plus difficiles à absorber par les agriculteurs quand leur revenu a déjà été affecté dans les mois précédents par des hausses de charges ou des baisses de productions, elles-mêmes étant de plus en plus souvent le fait d’aléas climatiques.

### **Les engrais azotés de synthèse : des intrants au cœur du système de production actuel aux coûts environnemental et climatique élevés**

Les engrais minéraux sont une composante essentielle du système agricole européen tel qu’il s’est construit au sortir de la seconde guerre mondiale. Ils permettent d’assurer des rendements élevés : le rendement moyen des blés français est ainsi passé de 15 quintaux par hectare (q/ha) dans les années 1950 à plus de 70 q/ha dans les années 1990, valeur autour de laquelle les rendements stagnent depuis – même si d’autres facteurs ont contribué à cette forte augmentation (par exemple, le développement du machinisme ou des produits phytosanitaires). Les engrais azotés de synthèse permettent également de garantir des productions végétales conformes aux standards des industries agro-alimentaires ; ils assurent notamment un taux protéique suffisant des graines. Ils sont ainsi un élément clé de la sécurisation du revenu des agriculteurs.

Mais l’usage d’engrais de synthèse a également des impacts négatifs sur l’environnement et le climat. Il est source de pollution de l’air (via l’émission de molécules précurseurs de particules fines) et d’émissions de gaz à effet de serre (sous forme de protoxyde d’azote, 300 fois plus puissant que le CO2). Par ailleurs, quand les engrais sont appliqués en quantité excessive par rapport à ce que la plante peut absorber ou dans des conditions défavorables, ils génèrent également une pollution des sols et de l’eau en raison d’une concentration excessive en nitrates. Sans oublier que la production d’engrais azotés de synthèse repose actuellement sur les énergies fossiles – principalement du gaz naturel en Europe.

Outre ces aspects environnementaux et climatiques, la dépendance des agriculteurs aux importations d’engrais azotés de synthèse est un facteur majeur de vulnérabilité comme le montre le blocage du détroit d’Ormuz.

### **Sobriété, pratiques agronomiques et nouvelles formes de fertilisation**  

On peut identifier trois types de leviers pour réduire la dépendance des agriculteurs aux importations d’engrais : la sobriété, l’adoption de certaines pratiques agronomiques mobilisant d’autres sources d’azote et le développement de nouvelles formes de fertilisation.

La sobriété consiste à utiliser moins d’engrais, en optimisant la dose épandue (mettre la bonne dose au bon endroit au bon moment), voire en acceptant une réduction de la fertilisation, dans une logique non pas de recherche du rendement maximal, mais d’équilibre économique entre une baisse de production et une diminution des charges d’engrais. 

Les pratiques agronomiques qui mobilisent d’autres sources d’azote reposent principalement sur deux méthodes : l’inclusion de plantes fixatrices d’azote (les légumineuses) dans les rotations et la circularité qui vise à recycler au maximum les éléments nutritifs présents dans le système agricole à travers une meilleure valorisation des différents « co-produits » riches en matières fertilisantes (effluents d’élevage, déchets organiques). Cela implique une reconnexion des systèmes de culture et d’élevage contraire à la dynamique de spécialisation des territoires qui a accompagné les révolutions agricoles en Europe depuis la fin du XIXe siècle et continue aujourd’hui.

Enfin, le développement de nouvelles formes de fertilisation s’appuie sur différentes technologies, telles que la production d’ammoniac à partir d’hydrogène vert, d’engrais organiques issus de la transformation d’effluents d’élevage, la valorisation d’excreta humains ou des boues d’épuration. Toutefois, ces technologies ont des stades de développement inégaux et souffrent d’un déficit d’attractivité, notamment économique, par rapport aux engrais chimiques.

Ces trois leviers impliquent des changements structurels et coûteux pour les agriculteurs. S’ils sont pertinents économiquement sur le long terme, _a fortiori_ dans un contexte de hausse des aléas, ils impliquent sur le court terme une prise de risque de la part des agriculteurs et une hausse des coûts de production liée à la complexification du travail, une potentielle baisse des rendements, des débouchés peu structurés, l’achat de nouveaux matériels, etc. C’est donc une transformation importante qui est demandée aux agriculteurs qui implique notamment de repenser leur modèle économique.

De plus, ces changements ne sont pas du seul ressort des agriculteurs ; ils supposent également des transformations majeures à l’amont et l’aval des exploitations agricoles.

### **Quelle réponse politique ?**

L’action publique apparaît ainsi nécessaire pour offrir un soutien économique aux agriculteurs et accompagner les transformations au niveau des autres maillons de la chaîne alimentaire (amont et aval). La Commission européenne a présenté en juillet 2025 un ensemble de propositions législatives pour la période 2028-2034, dont une réforme de la politique agricole commune (PAC). Cette dernière mentionne l’importance de renforcer la résilience des agriculteurs, sans traiter spécifiquement des dépendances stratégiques du secteur qui, outre les engrais azotés développés ici, concernent également d’autres intrants (par exemple, le soja pour l’alimentation animale), ni proposer de solutions concrètes pour accompagner les agriculteurs dans cette voie.

La Commission européenne a également présenté le 19 mai un plan engrais qui vise à pallier les problèmes de disponibilité et de coût des engrais sur le sol européen. Cette communication offre une boite à outils aux Etats membres, faisant pour partie écho aux trois leviers susmentionnés, mais les mesures proposées ne sont pas obligatoires et ne bénéficient pas d’un budget propre. De plus, elles se concentrent principalement sur le maillon des fermes, sans prendre en compte l’ensemble des acteurs impliqués dans ces transformations, si bien qu’elles apparaissent comme insuffisantes au vu des transformations systémiques requises.

Toutefois, les parcours politique et législatif de ces textes ne sont pas encore aboutis. Les Etats membres et le Parlement, qui discutent et négocient actuellement ces textes, pourraient saisir l’opportunité de la réforme de la PAC, structurante pour le monde agricole, pour soutenir les changements de modèle nécessaires à la réduction des dépendances stratégiques, dont font partie les engrais azotés de synthèse ; un enjeu majeur dans le contexte actuel comme le rappelle le blocage du détroit d’Ormuz.

_Pour approfondir ces enjeux, nous renvoyons les lecteurs aux deux notes de recherche de l'IDDRI :_ 

*   [Améliorer la gestion des risques agricoles : propositions pour la PAC et le CFP 2028-2034](https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/propositions/ameliorer-la-gestion-des-risques-agricoles-propositions)
*   [Tirer les leçons de la dépendance de l’agriculture européenne aux importations d’engrais](https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/billet-de-blog/tirer-les-lecons-de-la-dependance-de-lagriculture)

### Thématique
`#Europe` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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