# Derrière le mythe Zidane
**Date de l'événement :** 08/06/2026
* Publié le 08/06/2026

### Date
09/06/2026

## Chapô
**La Coupe du monde qui approche ravive inévitablement le mythe Zidane. Premier artisan du sacre de 1998, figure tutélaire de l'entraîneur idéal alors que Didier Deschamps dispute sa dernière compétition, l'ancien numéro 10 demeure une icône nationale hors catégorie. Mais qui est réellement l'homme derrière la légende, et quelle est la portée politique d'une figure aussi unanimement adulée ? Pour soustraire Zidane au récit commode du « don inné » et éclairer sa discrétion face à l'avènement du football-business, le sociologue Stéphane Beaud propose dans son ouvrage [_Zinedine Zidane_](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782348092978-zinedine-zidane-stephane-beaud/) (La Découverte, 2026) une relecture inédite de sa trajectoire en miroir des mutations et clivages de la société française. Entretien.**

## Corps du texte
_**Pourquoi écrire un livre sur Zinedine Zidane en 2026 ?**_

**Stéphane Beaud** : Quand vous vous attaquez à un sujet de ce type, en tant que sociologue, vous le faites avec prudence, en commençant par vous poser une question essentielle : que dire de nouveau sur un tel héros sportif, véritable « icône nationale », qui a été longtemps la « personnalité préférée des Français » ?

Son histoire est, dans les grandes lignes, bien connue grâce aux nombreuses biographies écrites par des journalistes, à de bons films documentaires et d’innombrables articles qui ont jalonné sa carrière sportive (de l’AS Cannes au Real Madrid en passant par la Juventus de Turin). Ainsi, le pari de ce livre est de proposer une perspective sociologique – en prenant comme modèle d’analyse ce petit chef-d'œuvre que le sociologue allemand Norbert Elias a consacré à Mozart – pour éclairer l’ensemble de la carrière de Zidane.

Avec une hypothèse interprétative de départ qui sert de fil principal à l’analyse: à la différence des plus grands joueurs mondiaux (Pelé, Cruyff, Maradona, Messi ou Mbappé aujourd'hui) au talent précocement éclatant, Zidane a construit sa carrière à son rythme, en progressant par palier dans son jeu et ses performances, notamment avec son transfert de l'été 1996 à la Juventus de Turin, où il découvre le meilleur championnat européen.

Enfin, j’avais aussi envie d’écrire un livre qui soit accessible à tous car Zidane apparaît encore aujourd'hui comme un personnage éminemment fédérateur (dans une salle d’attente de France Inter, une dame de la maison commente devant nous : « On n’aime pas trop le football, mais on aime tous Zidane… »). 

_**À l'instar de la démarche du Mozart d'Elias auquel vous faites référence, votre livre arrache Zidane au mythe du "don inné" pour analyser les conditions sociales de sa réussite. De quelles dynamiques sociales et familiales l'acharnement de Zidane sur les terrains était-il l'expression ?**_

**S.B** : Le plus important dans votre question est ce que vous appelez, à juste titre, « l’acharnement de Zidane sur les terrains ». Or il faut essayer de comprendre sociologiquement ce processus central dans sa réussite sportive, cet acharnement à réussir par le foot et par le travail aussi. Par conséquent, il faut étudier de près son éducation, ce qu’on appelle en sociologie sa « socialisation familiale », au principe de beaucoup de ses pratiques et de sa conduite de vie.

Un bref rappel sur sa famille est à cet égard nécessaire. Son père (Smaïl) est un travailleur immigré algérien qui quitte en 1953 son village kabyle à 18 ans pour venir en France, où il travaille durant neuf ans sur les chantiers de Saint-Denis avant de vouloir revenir en Kabylie au moment de l’indépendance de l’Algérie. Finalement, son trajet retour s'arrêtera net à Marseille, ville dans laquelle il s'installera.

Zinedine, appelé Yazid dans sa famille et par ses amis de quartier, est le benjamin d’une fratrie de cinq enfants, trois frères et une sœur. Dans cette famille ouvrière (le père est magasinier puis veilleur de nuit) du quartier de la Castellane à Marseille, aussi idéal-typique de l’immigration algérienne de l’après-guerre, les valeurs transmises par les deux parents sont simples et fortes, constamment répétées sous la forme de ce triptyque : « travail, respect et humilité ».

L’intériorisation de ces valeurs semble avoir été particulièrement forte chez les cinq enfants et cette éducation a véritablement guidé Z.Z. tout au long de ses années d’apprentissage du football. Pour le dire synthétiquement, lui comme tous ceux qui l’ont vu évoluer dans sa jeunesse (camarades de « foot de rue » de la Castellane, du centre de formation de l’AS Cannes, tous ses entraîneurs de cette période) nous apprennent qu’il était tout entier centré sur son rêve et son obsession : devenir un jour footballeur professionnel, en délaissant le reste (les études comme les sorties entre jeunes), ne cessant de vouloir s'améliorer footballistiquement.

_**Vous inscrivez la trajectoire de Zidane dans l'avènement de la "génération Bosman" après 1995, qui ouvre l'ère du football-business à une échelle planétaire. Comment analysez-vous la tension, chez Zidane, entre une certaine pudeur issue de son milieu d'origine et les exigences de ce vedettariat capitaliste naissant dont il est devenu l'une des icônes ?**_

**S.B :** Il faut commencer par préciser ce qu’on entend communément par « génération Bosman » à laquelle appartient effectivement Zidane. C’est cette génération sociale qui a pu bénéficier de la totale libéralisation du marché du travail des footballeurs européens qu’a permis cet arrêt de 1995 de la Cour de justice européenne.

Pour les joueurs français, cela s'est traduit très vite par un exode massif des meilleurs d’entre eux à l’étranger, en particulier vers le Calcio, le championnat italien le plus difficile et le plus réputé à l'époque et la Premier League (le championnat anglais). C’est notamment le cas des futurs champions du monde de 1998 (Barthez, Dugarry, Zidane, Djorkaeff, Karambeu, Petit, etc.) qui ont rejoint ceux déjà installés en Italie (Deschamps, Desailly, Thuram). En résumé, cette « génération Bosman » a pu, d’un côté, s'aguerrir sportivement dans ces championnats très relevés (au contact des meilleurs joueurs européens) et, de l’autre côté, bénéficier d’une véritable envolée de leurs salaires qui s'en est suivie.

C’est dans ce contexte que se déploie la tension centrale, chez Zidane, entre sa pudeur sociale et les exigences du vedettariat. J’y ai consacré, dans le livre, un encadré intitulé « Composer avec la célébrité », en reprenant une réflexion du sociologue Jean-Claude Passeron qui fait remarquer, dans [_Un itinéraire de sociologue_](https://editions.ehess.fr/ouvrages/ouvrage/un-itineraire-de-sociologue/) (Éditions EHESS, 2026), que « la plupart des créateurs, savants, écrivains ou artistes \[très reconnus\] doivent se débattre avec la gestion difficile de leur célébrité ». En France, comme ailleurs, j’ai toujours eu l’impression que les médias et les commentateurs du football de l’ère qui suit l’arrêt Bosman ont eu tendance à sous-estimer la très grande difficulté pour beaucoup de ses joueurs d’assumer ce statut de « personnes publiques », devenu une composante essentielle de leur identité sociale.

Aujourd'hui les joueurs doivent impérativement honorer leurs obligations face aux médias et ce n’est pas, pour un certain nombre d’entre eux, une tâche aisée. C’est même ce que j’ai appelé une « épreuve sociale » car leur embarras, leurs hésitations, leurs possibles fautes de langage ou leur comportement trop fermé sont repérés et peuvent être déplorés ou même moqués.

Pour Zidane, deux éléments apparaissent essentiels à ce sujet. D’une part, il faut rappeler qu’il a effectué presque toute sa carrière de footballeur à l’abri des réseaux sociaux (une véritable chance pour lui comme pour ses camarades de l’EDF 1998). D’autre part, il a toujours voulu, avec son épouse Véronique, se protéger au maximum, lui et sa famille, des médias grâce à un entourage chargé de gérer au mieux ses relations avec l’extérieur et de filtrer drastiquement les innombrables sollicitations qui ont fleuri depuis le sacre de l’équipe de France de 1998 et ses deux « buts vainqueurs ». En 2001, il réitère son aveu de simplicité : « Moi, dans ma tête, je suis Monsieur tout le monde » – phrase qui correspond bien au fond aux valeurs d'humilité transmises par ses parents.

_**En 1998, Zidane est devenu le visage de la France "Black-Blanc-Beur", érigé en symbole d'une intégration réussie par l'excellence. Alors que la France est aujourd’hui traversée par de profondes tensions autour des questions du racisme et de la justice sociale, comment le sociologue lit-il l'héritage de ce consensus ? La trajectoire de Zidane s'inscrit-elle dans une période socio-historique révolue?**_  

**S.B :** Il s’agit en effet d’une période révolue, qu’il faut à ce titre historiciser. Zidane, né en 1972 à Marseille, appartient par toute son histoire à une génération sociale singulière qu’on a appelée « beur » (terme aujourd'hui considéré comme « raciste » par une certaine sphère militante qui méconnaît dramatiquement l’histoire sociale de ce mot).

Il faut donc retracer brièvement, d’une part, son histoire de « Franco-algérien » et, d’autre part, son histoire de « petit Marseillais ». En premier lieu, son père, comme beaucoup d’immigrés kabyles de sa génération, a toujours prôné, sans complexe, dans le mode d’éducation de ses enfants, une véritable politique d'« assimilation » ; il n’employait sans doute pas ce mot mais celui-ci résume bien ses propos, tels qu’ils ont été reproduits dans [le très riche livre consacré par SO FOOT à Z.Z.](https://www.marabout.com/livre/zidane-9782501158619/) :

> « Si nous voulions vivre dans un pays qui n’était pas celui de nos pères, il fallait en accepter les lois. Pour moi, ça tombe sous le sens. Nous nous sommes adaptés à la France, naturellement, sans perdre notre identité et sans oublier nos racines ». (p.183)

Il y aurait beaucoup d’exemples mobilisables à l’appui de cette affirmation, retenons-en ici quelques-uns. Musulmans, ils fêtent Noël en famille ; les deux derniers de la fratrie (Nadia et Zinedine) se sont mariés avec des « Français(es) » (comme on dit souvent dans les quartiers d’immigrés), Zinedine a pu au cours de sa carrière développer son goût pour le bon vin. Ayant toujours voulu rester très discret sur son rapport à la religion (c'est-à-dire sa « vie privée »), Z.Z a coutume de se définir comme « musulman non pratiquant », sans ressentir le besoin d’expliciter. Comme cela semble avoir été le cas pour d’assez nombreux membres de cette génération sociale d’enfants d’immigrés algériens en France.

Sur ce dernier point, l’enquête MGIS (_Mobilité géographique et insertion sociale_), menée en 1992 par l’INED, apporte un éclairage statistique étonnant en offrant pour la première fois des données objectives sur l'intégration des enfants d'immigrés en France. À cette date, environ 30 % des descendants d'immigrés algériens se déclaraient "sans religion", alors qu'ils n'étaient plus que 8 % dans l'enquête _Trajectoires et Origines_ réalisée en 2008 par le même institut. Dans mon livre, je propose à ce titre une comparaison entre les trajectoires de Zinédine Zidane et de Karim Benzema (né en 1987), qui s'avère particulièrement éclairante pour analyser l'évolution historique de ce rapport à l'islam.

En second lieu, Z.Z a grandi au cours des années 1970-1985 dans les quartiers Nord de Marseille qui, certes à cette époque, étaient des quartiers HLM assez pauvres et « difficiles », mais où il y avait encore des formes de mixité sociale, où subsistait une vie associative relativement riche, où la « vie des gamins » dans cet entre-soi du quartier était pour beaucoup, malgré tout, assez joyeuse.

La question de la délinquance et de la drogue y était certes posée, mais sans commune mesure avec ce qu’est devenue la cité de la Castellane, aujourd'hui marquée négativement par l’expansion incontrôlée du trafic de drogue et les dégâts du narcotrafic.

Zidane a, à plusieurs reprises, raconté la profonde joie qu’a été pour lui le fait de pouvoir, en 1995 alors qu’il avait 23 ans, acheter à ses parents une maison avec jardin dans une petite ville tout près de Marseille. Son père lui confiait régulièrement ne plus supporter la dégradation de son quartier (le bruit, les petites incivilités qui le minaient progressivement, etc.) et il aspirait fortement à quitter La Castellane où ils avaient emménagé en 1971.

La façon dont il a pu, grâce à ses premiers gros revenus perçus aux Girondins de Bordeaux, éviter à ses parents la déréliction de leur quartier était sans doute, à ses yeux, la plus belle des récompenses de son travail acharné de footballeur professionnel, une manière aussi de régler pour partie la dette contractée à l’égard de ses parents pour l’éducation qu’il a reçue de leur part. 

_**Vous consacrez les dernières pages de votre ouvrage au rapport de Zidane au politique. Quelle est la nature de son positionnement en la matière, et quels enseignements peut-on en tirer aujourd’hui à l’approche de la Coupe du monde ?**_ 

L’image qui prédomine en la matière est celle d’un Zidane qui a tenu durant tout sa carrière sportive à se présenter comme « apolitique », refusant toujours de jouer un rôle de « porte-parole » malgré les nombreuses sollicitations qui lui ont été faites. Il a par la suite argumenté cette position de principe en affirmant qu’il n’était qu’un simple joueur de football, ne pensant pas avoir les compétences pour se prononcer publiquement sur le plan politique, laissant volontiers cette question aux spécialistes.

C’est d’ailleurs ce qui l’a fait être perçu par des gens de gauche et artistes engagés (par exemple Joey Starr ou Magyd Cherfi…) comme quelqu'un de trop timoré et frileux, voire « vendu aux forces de l’argent », via ses nombreuses et lucratives campagnes de publicité. Rappelons qu’en janvier 2011 il avait même été violemment pris à partie par l’humoriste Christophe Alévêque, qui avait déclaré dans une interview au magazine SportMag : « Ce mec est un panneau publicitaire qui a trois neurones (…) et qui maintenant profite de son image à outrance » ; c’est l’une des rares fois où Zidane avait porté plainte (pour « insultes ») en gagnant d’ailleurs son procès en appel.

La manière pour Zidane, comme joueur ou comme entraîneur, de se tenir fortement à l’écart du jeu politique n’est pas intangible ; elle a pu connaître des exceptions comme lors des élections présidentielles d’avril 2002 (Jean-Marie Le Pen au second tour) et de mai 2017 (idem pour Marine Le Pen) où il a appelé à faire barrage aux candidats de l’extrême droite.

Pour évoquer la période plus récente, vous avez raison de poser la question de savoir si le football d’élite peut encore aujourd'hui continuer à neutraliser le politique. Si l’on prend le cas de l’équipe de France de football, j’aurais tendance à dire non. Pour au moins deux raisons. La première est que, comme on le sait, son capitaine Kyllian Mbappé, n’entend pas rester silencieux sur ce sujet et possède toute la légitimité intellectuelle pour prendre la parole (rappelons que sa mère, fille d’immigrés algériens, a fait des études supérieures et a été une citoyenne très engagée dans la vie associative de Bondy). La seconde tient à la forte poussée électorale du RN et de Reconquête depuis 2020 (presque 40% de votants aux dernières élections françaises), qui est en outre conjuguée à la diffusion d’une véritable propagande xénophobe sévissant constamment sur CNews et dans une partie des médias possédés par Vincent Bolloré. La plupart des joueurs de l’EDF, majoritairement issus de l’immigration postcoloniale (notamment subsaharienne), ne peuvent pas en retour ne pas se sentir inquiets pour leur pays – la France – et profondément atteints dans leur cœur et dans leur intimité sociale par les discours anti-immigrés et sur la « préférence nationale » tenus constamment par l’extrême droite en France. Avec une légitime volonté de parfois « réagir » publiquement. Qui pourrait les en blâmer ?

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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