# Pour un nouvel imaginaire politique du pouvoir
**Date de l'événement :** 16/06/2026
* Publié le 08/07/2026

### Date
08/07/2026

## Chapô
**_Alors que la brutalité des rapports de force semble redevenir l’horizon des relations internationales, la notion de puissance occupe à nouveau le centre du débat politique. Dans ce texte, Yaël Gambarotto, enseignant en philosophie politique à Sciences Po, interroge l’imaginaire de la toute-puissance qui façonne nos représentations du pouvoir. Comment penser une autre forme de puissance politique, compatible avec les exigences démocratiques et fondée sur la reconnaissance de la vulnérabilité plutôt que sur le fantasme de l’invulnérabilité des chefs ?_**

## Corps du texte
Ces derniers mois, une expression semble s’être imposée à peu près partout pour qualifier l’état présent des relations internationales : celle d’un supposé « retour de la puissance ». Pour le philosophe politique, une telle affirmation a de quoi surprendre ; le mot est en effet profondément intriqué à la grammaire fondamentale de la discipline, qui en fait un usage pour le moins fréquent, aux côtés notamment des notions de force et d’autorité, lorsqu’il s’agit par exemple de définir la nature du pouvoir.

Ce dont témoigne cette expression, c’est donc peut-être moins du retour d’un concept qui n’avait jamais disparu que de la réactivation violente d’une certaine modalité de cette puissance, dont les principaux attributs seraient la brutalité, l’absence de mesure et l’assomption débridée. Non plus la puissance mais la toute-puissance.

Il est vrai que l’heure semble sourire aux « prédateurs » et à leur exercice d’une domination brute . A l’aune des relations interétatiques, la puissance politique se donne à voir comme seule démonstration de force, jusqu’à en devenir sa propre fin. Comme si nous en étions revenus à la conception hobbesienne des relations internationales, où « la loi du plus fort » tient lieu de règle unique. Comme si l’efficacité politique exigeait la maximisation de la puissance, son usage excessif et féroce. 

Or, si le rapport de force a toujours gouverné les relations internationales, il pouvait sembler jusqu’à récemment encore être l’apanage exclusif des régimes autoritaires, tyranniques et totalitaires dont les sociétés démocratiques cherchaient au contraire à se prémunir. Le second mandat de Donald Trump a au moins le mérite de dissiper ce mirage : l’usage débridé de la force – contre les autres États aussi bien que contre sa propre population – n’est pas le triste privilège des régimes autoritaires.

Pour autant, ce constat ne délivre pas à lui seul la pleine compréhension de ce qui se joue actuellement sous nos yeux. La philosophie politique, parce qu’elle s’autorise à faire un pas de côté pour mieux déplier les événements contemporains, peut nous aider dans cette entreprise. À l’appui de cette discipline, j’aimerais montrer comment ce rapport à la toute-puissance répond en réalité à un certain imaginaire politique du pouvoir qu’il s’agit de commencer par définir.

### L’imaginaire politique du pouvoir tout-puissant

On doit au philosophe Cornelius Castoriadis le recours à cette notion d’imaginaire. Dans _L’institution imaginaire de la société_, il affirme ainsi que l’imagination n’est pas seulement une faculté de l’esprit et du psychisme individuel mais qu’elle joue également un rôle essentiel dans le devenir des sociétés humaines. Pour en saisir toute la portée, on peut lier cette notion à celle de politeia, dont l’usage antique renvoie aux constitutions fondamentales des sociétés humaines, non pas tant du point de vue juridique qu’en tant que manière d’être collectivement au monde. Ce que Claude Lefort, autre philosophe proche de Castoriadis, définissait ainsi comme « un ensemble de principes générateurs des relations que les hommes entretiennent entre eux et le monde » \[1\].

Or, cette mise en forme symbolique des sociétés suppose précisément la production collective d’un imaginaire politique du pouvoir, autour duquel ces sociétés se structurent et gagnent leur unité. Et cet imaginaire, s’il imprègne l’ensemble du social et ne saurait se réduire à une seule dimension, s’incarne néanmoins dans un lieu bien spécifique : le corps souverain.

Le souverain donne au pouvoir son efficacité, sa puissance effective et concrète. Il est celui qui manifeste la force et l’autorité nécessaires à l’application des lois qui conditionnent le maintien d’un espace social. Mais il est aussi et peut-être avant tout celui qui doit parvenir à donner une visibilité à ce pouvoir, à le performer. Cette performance peut se jouer sous différentes modalités, mais s’inscrit toujours dans l’objectif de rendre visible l’imaginaire politique qui structure la société en profondeur. 

Toute communauté humaine se constitue en effet dans la représentation qu’elle se fait d’elle-même, et le corps du chef est l’espace où s’actualise cette représentation. Agissant à la manière d’un miroir de la société, donnant à voir dans son propre corps la projection collective d’un imaginaire politique, il rend concret le principe de cette cohésion, le passage de la multiplicité du social à l’unité politique. 

Dans un livre précédent, j’ai essayé de montrer, à partir des travaux de Claude Lefort, comment l’imaginaire des sociétés prémodernes comme modernes se constituait dans l’affirmation quasiment systématique de leur invulnérabilité politique \[2\]. 

Le _Leviathan_ de Thomas Hobbes est à cet égard particulièrement révélateur. Hobbes a en effet durablement contribué à lier la modernité politique au processus d’incarnation du pouvoir comme transfert d’un imaginaire politique – celui de l’invulnérabilité du corps politique – dans le corps bien visible et concret du Souverain.

Le « Dieu mortel » hobbesien est à la fois le signe d’une transcendance irréductible du pouvoir et le moyen par lequel la société donne corps à la représentation qu’elle se fait d’elle-même : une société infaillible et toute-puissante, garante de la sécurité de chacun.

Cette conception, qui ne s’inaugure certes pas avec Hobbes, a profondément colonisé nos représentations du pouvoir politique et de l’ethos du chef politique. Toute une tradition de la philosophie politique en témoigne : depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, c’est l’idéal du corps politique infaillible qui paraît très largement organiser nos représentations collectives. Et le corps du Souverain devient l’écran sur lequel se projette cet imaginaire d’invulnérabilité. Conduit à performer cette toute-puissance, il devient celui qui l’incarne en toute occasion, que ce soit par la démonstration de sa force physique et morale, par sa vitalité et son énergie permanente, par l’infaillibilité de son savoir. 

### Le retournement violent du fantasme

Évidemment, cet imaginaire ne résiste pas à l’épreuve du réel. Et c’est précisément pourquoi il tend systématiquement à dériver vers le déni de celui-ci, devenant par là-même, au sens strict du terme, un fantasme. Ou pour reprendre la belle expression d’Etienne de La Boétie, une « fascination » qui ensorcelle le peuple et l’empêche de voir le tyran pour ce qu’il est réellement . Il s’agit bien d’un fantasme en effet, car tout, dans l’expérience politique et sociale, vient en contredire l’effectivité. Pourtant, le chef politique qui en performe la toute-puissance finit par s’enfermer dans ce jeu d’interprétation. Il se retrouve contraint à en assurer constamment la manifestation, à renouveler perpétuellement la preuve de son infaillibilité aux yeux de tous.

Hier comme aujourd’hui, les exemples de ces apories ne manquent pas. Parmi les plus récents,  le cas Trump est certainement le plus frappant. Le Président des États-Unis d’Amérique ne cesse en effet de proclamer l’efficacité de sa toute-puissance, notamment dans le champ des relations internationales. La guerre en Ukraine ? Il la règlera en 24 heures. Le conflit à Gaza ? Même chose. Quant à la guerre avec l’Iran, il promet chaque jour de rouvrir le détroit d’Ormuz, la signature imminente d’un accord de paix.

La multiplication erratique de ces déclarations dopées aux superlatifs est le symptôme d’un pouvoir intoxiqué par son propre fantasme de toute-puissance. Elles peuvent nous paraître grotesques et dangereuses, mais elles ne sont en définitive que la manifestation pathologique d’un imaginaire du pouvoir sur lequel le réel n’a plus prise (alors même qu’il en subit de plein fouet les effets néfastes).

Par ailleurs, l’exemple Trump montre également quelles sont les limites à la performativité de l’infaillibilité du pouvoir. Car la mise en scène par le discours ne suffit pas ; son actualisation est tôt ou tard requise. Si celle-ci ne vient pas, la parole politique perd rapidement de sa puissance. Ne performant plus, elle se démonétise. L’acronyme associé à Trump n’est plus « MAGA » (Make America Great Again), mais « TACO » (Trump always chickens out). Là même où il croyait trouver la source de sa puissance, il éprouve son affaiblissement inexorable.  

Pourtant, c’est précisément à ce moment que la parole du pouvoir redouble d’intensité. A mesure que le fantasme se brise contre le réel et que le peuple se libère de son « ensorcellement », le pouvoir politique cherche à tout écraser de sa voix fracassante et brutale. Le déni prend alors des formes violentes et finit par se retourner contre le corps social. 

### Pour un imaginaire démocratique du pouvoir vulnérable

Ainsi, l’imaginaire politique du pouvoir, fondé sur la toute-puissance, peut sembler efficace à court-terme, mais s’avère en réalité inefficace et profondément dangereux. C’est pourquoi il est nécessaire de travailler à l’émergence d’un nouvel imaginaire politique du pouvoir, qui s’enracinerait non plus sur l’infaillibilité du pouvoir mais sur sa dimension profondément vulnérable. 

Un pouvoir vulnérable est un pouvoir qui se sait exposé à l’erreur, qui ne se prétend pas invincible. C’est un pouvoir parfois faillible, souvent modeste, mais ce n’est pas non plus un pouvoir faible ; simplement, il se propose de convoquer d’autres conceptions de la force, d’autres modalités de la puissance délivrées du fantasme de la toute-puissance. 

Selon moi, il ne s’agit là ni plus ni moins que du projet démocratique lui-même. La démocratie moderne s’affirme en effet comme une forme de société dont les principes fondateurs la conduisent à reconnaître sa vulnérabilité politique constitutive. A sa manière, Machiavel fut le premier à mettre en évidence deux de ces principes majeurs, qui définissent la modernité politique et dont la démocratie représente en quelque sorte l’accomplissement : les principes de division et de changement.

Le changement implique à la fois le mouvement et le nouveau. C’est le principe d’une exposition à l’imprévisibilité des événements, autrement dit à l’histoire elle-même. Dans cette conception, une société ouverte au changement est donc un corps politique confronté à la nouveauté et qui fait l’épreuve de son indétermination constitutive \[3\]. 

Quant au principe du conflit, il donne à la société démocratique sa nature de corps divisé, traversé par la pluralité et le divers. Un corps dont l’unité n’est pas donnée mais qui s’élabore dans le conflit et non dans son effacement. La démocratie moderne est en ce sens une société instable parce que divisée, exposée cette fois à la remise en cause de son unité.  

Cette double expérience du changement et du conflit en fait ainsi une société ontologiquement vulnérable. Cet ethos vulnérable est ce qui la définit en propre, ce qui la met constamment à l’épreuve d’elle-même et qui en fait en réalité la grandeur.

De tout ce qui précède, on en déduira donc logiquement que cette représentation bien spécifique du corps politique exige d’autres logiques d’incarnation du pouvoir, d’autres manières de le performer. Autrement dit, ce dont nous avons besoin, c’est de faire coïncider un imaginaire du pouvoir vulnérable avec une représentation politique adéquate. Bref, de rendre possible l’émergence de la figure démocratique du chef vulnérable. 

### L’émergence de la figure du chef vulnérable 

Dans mon dernier essai, j’ai tenté d’identifier quelques caractéristiques de cette incarnation spécifique du pouvoir vulnérable \[4\]. Trois d’entre elles m’apparaissent particulièrement essentielles : tout d’abord, il doit accepter d’être le miroir de la vulnérabilité constitutive du politique. Le chef vulnérable doit assumer jusqu’à un certain point la vulnérabilité de sa propre personne, convenir qu’il ne sait pas tout et peut se tromper. Autrement dit, reconnaître sa faillibilité humaine. C’est à cette seule condition qu’il pourra fidèlement mettre en scène la vulnérabilité du corps politique, et permettre à l’imaginaire du pouvoir vulnérable de se déployer au plan collectif. L’exercice démocratique du pouvoir ne peut se déployer que dans l’intrication de ces deux modalités individuelle et politique.  

Ensuite, il faut au chef démocratique assumer la vulnérabilité qui habite le principe même de représentation et qui se manifeste dans son imperfection fondamentale. L’épreuve du vulnérable se joue aussi dans cette incarnation nécessairement imparfaite de l’image du corps politique. L’écart qui s’installe entre le représentant (le corps du chef) et le représenté (le corps politique et social) est constitutif de la nature vulnérable du politique. La représentation, en démocratie, est toujours « mal-représentation » \[5\]. 

Enfin, il faut au Souverain démocratique parvenir à rendre cette vulnérabilité du pouvoir politiquement et socialement soutenable. Elle doit être mise en forme et mise en scène pour ne pas apparaître comme pure faiblesse. Pour autant, elle ne doit pas non plus être purement construite et instrumentalisée, déliée d’un vécu réel et sincère de l’exercice du pouvoir. Comme l’avait bien compris Machiavel, l’art de gouverner exige de savoir naviguer dans cet entre-deux fragile de l’être et du paraître qui est l’espace du pouvoir politique. 

Tel est sans doute l’enjeu majeur de notre temps. Déconstruire le fantasme de la toute-puissance et lui substituer l’imaginaire politique du pouvoir vulnérable. Faire de cette nouvelle politeia un projet politique commun, la désigner comme expérience démocratique fondatrice. Apprendre à en rendre l’épreuve acceptable. Ou comme aurait pu l’écrire La Boétie : désirable.

**_Notes_**

\[1\] Claude Lefort_, Essais sur le politique, XIX-XXème siècles_, Paris : Seuil, 1986.

\[2\] Yaël Gambarotto, _Claude Lefort et la vulnérabilité du politique. Penser l’expérience moderne_, Paris : L’Harmattan, 2024.

\[3\] Alexis de Tocqueville, dans _De la démocratie en Amérique_, fait la démonstration de ce lien essentiel entre société démocratique et principe de changement.

\[4\] Yaël Gambarotto, _La main qui tremble. Éloge du pouvoir vulnérable_, Paris : L’Observatoire, 2026. 

\[5\] Myriam Revault d’Allonnes, _Le miroir et la scène. Ce que peut la représentation politique_, Paris, Seuil, 2016.

## Notes


### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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