# La lecture comme rébellion, un discours de l'écrivain Juan Gabriel Vásquez
**Date de l'événement :** 18/06/2026
* Publié le 18/06/2026

### Date
18/06/2026

## Chapô
**Le journaliste et écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez s'est adressé aux invités du gala des partenaires et donateurs de Sciences Po qui s'est tenu le 16 mai 2026 dans le cloître du campus du 1, place Saint-Thomas à Paris. Son thème ? La lecture comme rébellion. Pour résister aux puissances narratives – politiques, religieuses et technologiques – qui « tentent sans cesse de nous imposer leur version de notre passé et de notre présent afin de nous conduire vers leur vision préférée de l’avenir », l'écrivain parie sur la force subversive de la fiction et de son lecteur.** **Retrouvez son discours en intégralité.**

## Corps du texte
_Il y a quelques semaines, Madame la présidente (NDLR : Laurence Bertrand Dorléac, présidente de la Fondation nationale des sciences politiques à Sciences Po) m’a demandé de vous parler de la lecture ; j’ai répondu sur le moment que le problème serait, une fois que j’aurais commencé, de me forcer à m’arrêter._

_Depuis plus de 45 ans, je consacre une grande partie de mon énergie à cette activité qui me semble tout sauf normale : celle d’assister, à travers les mots des autres, au mystère des vies qui, pour la plupart, n’ont jamais existé. Eh bien, je continue à me demander pourquoi nous le faisons ; et, comme je crois que la place de la lecture de fiction dans nos sociétés est en train de changer radicalement, comme je crois que la lecture de fiction exige de nous des choses que nous ne sommes plus disposés à lui donner, comme je crois parfois que nous assistons aujourd’hui à la fin de toute une façon de comprendre le monde née il y a quatre ou cinq siècles avec quatre ou cinq livres que nous appelons aujourd’hui des romans, comme je crois tout cela, je me demande aussi s’il n’y aurait pas un lien entre la lente éviction de la littérature vers les marges de notre conscience et le détriment de notre conversation citoyenne, de notre vie politique et de tout ce dont nous parlons quand nous parlons de liberté._

_Le lecteur de fiction, tel que je le conçois, est un éternel insatisfait. Cette insatisfaction est intime, mais elle est aussi profondément politique. Elle est intime car derrière le vice de la lecture se cache une raison que tout lecteur sérieux reconnaît dès ses débuts : la frustration que nous cause le fait de n’avoir qu’une seule vie, dans le sens où la vie – à moins d’avoir les consolations de la foi, ce qui n’est pas mon cas – s’achève avec la mort biologique ; mais aussi parce que nous n’avons qu’une seule vie dans le sens où nous sommes fatalement enfermés dans une seule identité. Pour le meilleur ou pour le pire, certains d’entre nous ne se résignent pas à cette camisole de force ; notre soif d’expérience, notre curiosité inépuisable pour ce que sont les autres, ne s’éteint pas au cours du parcours mesquin d’une seule vie : nous voulons en vivre d’autres, et la fiction est, comme le disait l’écrivaine George Eliot, « the nearest thing to life », ce qui se rapproche le plus de la vie. Non, nous ne sommes pas Raskolnikov assassinant deux femmes puis aux prises avec la culpabilité ; mais presque. Nous ne sommes pas Madame Bovary et nous ne mourrons pas avec le goût de l’arsenic sur la langue ; mais presque. Et c’est dans ce « presque » que tout se joue. Ce qui se passe dans ce « presque » est un élargissement de notre notion de l’humain, une découverte persistante de tout ce que l’être humain peut contenir, de la diversité vertigineuse et parfois terrifiante de ce que nous sommes : ce que nous sommes capables de penser et ce que nous sommes capables de faire. Nous, lecteurs de fiction, nous nous aventurons dans les coins les plus sinistres des autres ; et si nous ne mourons pas de peur, c’est parce que la lecture nous a appris que ces coins sinistres existent aussi en nous._  

_Et cette insatisfaction est aussi politique, car le lecteur de fiction est un rebelle et un dissident, toujours conscient que nous, citoyens, vivons à la merci de puissantes forces narratives : des forces qui sont politiques, certes, mais aussi religieuses ou technologiques, voire un mélange des trois, et qui tentent sans cesse de nous imposer leur version de notre passé et de notre présent afin de nous conduire vers leur vision préférée de l’avenir. La littérature est dérangeante car elle crée des dissonances dans les vérités officielles, brise l’unanimité et provoque des fissures dans le conformisme, ce qui s’avère souvent intolérable pour les pouvoirs qui contrôlent nos sociétés. Autrement dit : si le pouvoir politique est la capacité d’imposer un récit à une société à un moment donné, la fiction, qui est amorale et indocile, qui a la mauvaise habitude de proposer un autre récit ou de remettre en question les valeurs du récit orthodoxe, finit toujours par ouvrir des espaces que je ne peux appeler que des espaces de résistance. Et cela est aujourd’hui plus important que jamais, car nous assistons, depuis quelques années, à un nouveau type d’autoritarisme qui menace nos libertés de manière imprévisible, un autoritarisme difficile à percevoir et donc à combattre, mais extrêmement dangereux._

_Vous devinez tous, j’imagine, de quoi je parle. Le succès économique des plateformes technologiques repose sur leur capacité à capter l'attention de l'utilisateur et à ne plus la lâcher ; pour y parvenir, elles mentent, manipulent, exploitent la haine, le ressentiment et la peur, le tout à travers des mécanismes qui s'inspirent délibérément de la dépendance au jeu ou à la drogue. Or, l'attention que requiert la lecture d'un roman et les conditions dans lesquelles nous lisons (silence, lenteur, concentration, volonté obstinée d'imaginer l'autre) s'accordent mal avec les caractéristiques dominantes des nouvelles technologies : le bruit et la fureur, la rapidité, le narcissisme, l'attention fragmentée, la méfiance envers ce que l'autre représente. Dans le monde des nouvelles technologies, les valeurs de la lecture de fiction ne sont pas seulement rebelles : elles sont subversives. Dans ce monde qui nous demande de réduire l’autre à son identité fabriquée par des algorithmes, il est subversif de consacrer dix ou vingt heures à pénétrer jusqu’aux replis les plus profonds de sa conscience ; dans ce monde qui juge et condamne avec tant d’enthousiasme dans les tribunaux numériques, il est subversif de tenter de comprendre les actions d’autrui jusqu’à leurs dernières ambiguïtés, jusqu’à leurs dernières contradictions, jusqu’à leurs derniers démons. À ce propos, je me souviens souvent de Milan Kundera lorsqu’il parle du roman comme d’un « territoire où le jugement moral est suspendu ». La morale du roman, dit Kundera, s'oppose à « cette pratique humaine indéracinable qui consiste à juger tout de suite, sans cesse et tout le monde, à juger avant et sans comprendre ». Cet essai a été écrit en 1993, mais je n'ai pas trouvé, au cours de ces vingt dernières années, de meilleure définition de ce que sont les réseaux sociaux._

_Theodor Adorno disait que le fascisme surgit lorsqu’il y a un manque d’introspection. Il voulait dire qu’il est bien plus difficile pour un mouvement autoritaire de séduire une personne qui se tourne vers son for intérieur. Or, les nouvelles plateformes prétendent nous priver même de notre vie intérieure, coloniser notre conscience 24 heures sur 24 et, par ce biais, faire avancer le projet politique le plus pernicieux de notre époque : le contrôle total du citoyen, sa surveillance constante et sa réduction à une demi-volonté crédule, dépendante, trompée et désorientée, incapable de distinguer la vérité du mensonge et infiniment vulnérable aux manipulations les plus grotesques. Face à ce projet, qui bénéficie du soutien sans faille de forces politiques très puissantes, que pouvons-nous faire, nous, les individus ? Au minimum, conserver la souveraineté sur notre attention, qui est le patrimoine le plus précieux dont nous disposons : si précieux que chaque jour, des millions de dollars sont investis pour tenter de la dominer. Lire un livre sans que le livre ne nous lise : voilà un petit acte de résistance qui peut avoir d’énormes conséquences. Dans cette guerre qui se livre pour dominer la conscience des citoyens, dans cette guerre invisible que tant de gens méprisent ou dédaignent parce qu’elle ne se déroule nulle part et ne semble pas faire de victimes, un lecteur comme celui que j’imagine – maître de sa solitude et des voix qui parlent dans sa tête, en communion silencieuse avec les révélations d’un Tchékhov, d’un Proust, d’une Virginia Woolf – exerce un acte minimal de liberté qui est aussi un acte d’insoumission, voire de rébellion : c’est, comme le voulait Camus, un homme qui dit non. Et je pense que nos démocraties en ont besoin plus que jamais._

### Thématique
`#Démocratie` `#Numérique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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