# Le paradoxe du Brexit : l'euroscepticisme après la sortie du Royaume-Uni
**Date de l'événement :** 22/06/2026
* Publié le 22/06/2026

### Date
22/06/2026

## Chapô
_This article is also available in [English](https://conference.sciencespo.fr/content/2026-06-22/euroscepticism-after-britain-left-a-paradoxical-transformation_tLcEcuQMVvikvNXnHfCr)._ 

**Lorsque le Royaume-Uni a voté pour quitter l'Union européenne en juin 2016, les partis nationalistes et populistes du continent y ont vu le signal d'un effondrement imminent du projet européen. Ronja Sczepanski, professeure assistante Sciences Po, se penche sur une décennie de données partisanes pour mesurer l'onde de choc réelle du Brexit sur les euroscepticismes européens. Le Brexit a-t-il finalement servi la cause qu'il était censé incarner, ou a-t-il paradoxalement renforcé l'attachement des Européens à une Union dont ils croyaient vouloir s'affranchir ?**

## Corps du texte
Lorsque les électeurs britanniques ont choisi de quitter l'Union européenne en juin 2016, les commentateurs politiques à travers l'Europe ont retenu leur souffle. Le vote en faveur du Brexit serait-il contagieux ? Allait-il inspirer une vague de référendums de sortie : un Frexit, un Italexit, un Dexit ? Les partis populistes et nationalistes, de Paris à Varsovie en passant par Rome, se sont empressés de déclarer que la Grande-Bretagne avait montré la voie. L'UE, affirmaient-ils, n'était pas le fait politique incontournable que ses partisans prétendaient. On pouvait la quitter. Et tout le monde venait d'en être témoin.

Près d'une décennie plus tard, aucune de ces sorties ne s'est concrétisée. Le soutien à l'appartenance à l'UE à travers le continent s'est même renforcé depuis 2016. Les partis qui applaudissaient jadis le départ de la Grande-Bretagne ont discrètement rangé leurs propres projets de sortie. Que s'est-il donc passé, et qu'est-ce que cela nous dit de l'avenir de l'euroscepticisme en Europe ?

Le tableau qui se dégage est plus complexe que ce qu'optimistes et pessimistes de 2016 avaient prédit. Le Brexit a bien transformé la politique européenne, mais non pas en bouleversant les lignes de fracture existantes, comme beaucoup le craignaient, ni en guérissant durablement l'UE de ses contestations eurosceptiques, comme certains l'espéraient. Il a plutôt aiguisé et intensifié des divisions déjà présentes, sans pour autant redessiner la carte en profondeur.

### L'euroscepticisme n'est pas monolithique

Avant d'examiner les effets du Brexit, il convient de préciser ce que recouvre l'euroscepticisme, car le terme désigne un éventail de positions politiques très diverses.

L'euroscepticisme dur soutient que l'appartenance à l'UE est fondamentalement incompatible avec la souveraineté nationale, et que le pays serait mieux en dehors de l'Union. L'euroscepticisme modéré accepte en principe l'appartenance à l'UE, mais critique le fonctionnement actuel de l'institution — trop bureaucratique, trop peu démocratique, trop éloignée des citoyens — ou les politiques qu'elle produit. Cette position est bien plus répandue et partagée par des partis et des électeurs de tout bord.

Le Brexit importe aux deux variétés, mais de manière différente. Pour les eurosceptiques durs, le référendum de 2016 fut électrisant : la preuve qu'une majorité pouvait être conquise en faveur de la sortie. Pour les eurosceptiques modérés, le chaos qui s'ensuivit livrait une leçon différente et plus cinglante : même si l'on souhaitait réformer l'UE, la quitter entièrement n'était pas une voie réaliste. Cette distinction aide à comprendre l'un des effets continentaux les plus significatifs du Brexit : la migration progressive des partis eurosceptiques durs vers des positions plus souples et réformistes ; non parce qu'ils s'étaient réconciliés avec Bruxelles, mais parce que les difficultés britanniques avaient rendu la sortie bien moins séduisante.

### Le Brexit comme point de référence

Les citoyens n'évaluent pas leur appartenance à l'UE dans l'abstrait. Ils comparent, en se demandant si leur pays serait mieux ou moins bien loti en dehors, et en s'appuyant sur les exemples disponibles pour y répondre. Avant 2016, ces comparaisons étaient hypothétiques. Après 2016, elles ne l'étaient plus. La Grande-Bretagne était devenue une expérience en temps réel de ce que signifie quitter l'UE, conduite sous les yeux de tous sur une période de plusieurs années.

Cette expérience s'est déroulée en deux phases distinctes. La première court du résultat du référendum en juin 2016 à l'accord de retrait à la fin de 2019. Ce que l'Europe continentale observa pendant ces trois années n'était pas un départ ordonné, mais une crise politique au ralenti : trois Premiers ministres, un Parlement paralysé, des reports de délais à répétition, et le Parti conservateur se déchirant sur les termes de son propre accord. La question de la frontière irlandaise devint le symbole de l'écart entre la rhétorique de la souveraineté et la réalité de quatre décennies d'imbrications juridiques et économiques. La leçon était difficile à ignorer : la sortie n'est pas une rupture nette, mais une entreprise d'une complexité et d'un coût considérables.

La deuxième phase a commencé avec la sortie effective en janvier 2020 et se poursuit jusqu'à aujourd'hui. Elle est plus difficile à interpréter. L'économie britannique a connu de réelles difficultés depuis la sortie, mais elle ne s'est pas effondrée. Les partisans du Brexit peuvent arguer que ses effets à long terme restent à venir, et que les perturbations les plus sévères tenaient à une mauvaise gestion plutôt qu'au départ lui-même. Cette ambiguïté a son importance : l'effet dissuasif du Brexit est réel, mais il n'est pas permanent. Sa force dépend de la manière dont l'expérience britannique continuera à se dérouler.

### La réaction des Européens

La réaction continentale immédiate alla nettement à l'encontre de ce qu'avaient prédit les leaders eurosceptiques. Plutôt que d'inspirer l'imitation, le résultat du référendum suscita une vague visible de sentiment pro-européen. Les sondages enregistrèrent une hausse mesurable du soutien à l'appartenance à l'UE dans les États membres restants. En France et en Italie, où environ la moitié de la population soutenait auparavant l'appartenance à l'UE, l'adhésion progressa sensiblement. En Allemagne, en Pologne et en Espagne, où elle atteignait déjà environ 70 %, elle se renforça davantage.

Il ne s'agissait pas d'une simple réaction émotionnelle passagère. Le soutien à l'UE sur le continent se stabilisa à un niveau légèrement supérieur et s'y maintint au fil des années suivantes. Cela ne produisit pas pour autant une spirale auto-entretenue d'europhilie croissante. Le Brexit a relevé le plancher sans transformer les opinions publiques européennes en fédéralistes convaincus.

Les effets se manifestèrent le plus nettement lors des élections européennes de 2019. La participation atteignit un peu moins de 51 %, le plus haut niveau depuis 1994, inversant un déclin qui durait depuis des décennies. Plus d'un électeur sur cinq cita le Brexit comme raison de voter. Pour la première fois depuis longtemps, ces élections avaient l'air de vraiment compter : un vrai choix sur l'orientation de l'Europe, et non plus un vote protestataire à faibles enjeux contre les gouvernements nationaux. Les partis aux deux extrêmes du débat européen progressèrent — les Verts et la gauche pro-intégration d'un côté, la droite radicale de l'autre. Le Brexit n'avait pas résolu la question européenne dans la politique de l'UE. Il l'avait rendue plus centrale et plus disputée qu'à aucun moment depuis une génération.

### L'effet dissuasif et ses limites

Le mécanisme de dissuasion repose sur la perception. Là où les populations voient le départ de la Grande-Bretagne comme chaotique et économiquement préjudiciable, le soutien à l'appartenance à l'UE de leur propre pays progresse. La tourmente des négociations, les perturbations commerciales subies par le Royaume-Uni, et l'instabilité des gouvernements britanniques successifs ont alimenté cette perception. Des États membres (Allemagne, France, Pologne, Espagne, Irlande) ont aussi maintenu un front uni tout au long des négociations, renforçant le sentiment que l'UE tenait le rôle fort.

Mais l'effet dissuasif a ses limites évidentes. Si la trajectoire britannique venait à s'infléchir, si les performances économiques du Royaume-Uni devaient clairement dépasser celles des États membres de l'UE, ou si le chaos politique de 2016–2020 venait à passer pour un accident de parcours plutôt que pour une conséquence structurelle du départ, le calcul pourrait changer. Les griefs qui alimentent l'euroscepticisme, comme l'immigration, la souveraineté, la responsabilité démocratique et de la gouvernance économique, n'ont pas disparu. Ils ont été temporairement relégués au second plan par le spectacle des difficultés britanniques. S'ils y resteront ou non dépend, dans une large mesure, d'évolutions en Grande-Bretagne que la politique continentale ne peut pas maîtriser.

### La réaction des partis : une division intensifiée, non renouvelée

Le Brexit n'a pas fondamentalement modifié la compétition partisane en Europe sur les questions européennes. Il n'a pas créé de nouvelles lignes de fracture, ni déplacé les thèmes du débat, ni produit de grand réalignement. Il a en revanche intensifié une division existante, accentuant le contraste entre les formations les plus pro-européennes et les plus eurosceptiques, tout en laissant les autres partis globalement indifférents.

Pour comprendre pourquoi, il faut rappeler la manière dont les différents types de partis se positionnaient sur les questions européennes avant 2016. Les partis centristes, socio-démocrates, conservateurs, libéraux, dominants avaient longtemps traité l'Europe comme une source de tension interne plutôt que comme une opportunité électorale. Incapables de s'accorder en interne sur le rythme et l'ampleur de l'intégration, mais globalement favorables à celle-ci, ils préféraient maintenir la question hors du débat. Les partis de la droite radicale n'avaient pas ces scrupules : l'euroscepticisme était leur argument de vente, et le Brexit était, dans leur lecture initiale, la validation de tout ce qu'ils avaient promis. Les partis pro-européens, essentiellement les Verts et la gauche progressiste, soutenaient globalement l'UE, mais discrètement, faute d'y voir un atout électoral.

### La vague initiale

Au lendemain immédiat du vote, les partis de la droite radicale agirent vite. L'AfD en Allemagne ouvrit son programme électoral de 2017 en citant la Grande-Bretagne comme modèle, appelant le peuple allemand à suivre « l'exemple britannique » et à se prononcer sur le maintien dans la zone euro et dans l'UE. Le Rassemblement national en France plaça l'exigence d'un référendum sur l'appartenance en toute première mesure de son programme de 2017, la présentant comme une question de restauration de la souveraineté française. À y regarder de plus près, ces passages révèlent néanmoins une prudence notable : même à leur moment de plus grande assurance, ces partis appelaient à des référendums plutôt qu'à un départ unilatéral. La sortie restait conditionnelle à l'approbation populaire.

### Le repli

Au fil du chaos des négociations sur le Brexit, les partis de la droite radicale commencèrent à revoir discrètement leur position. Les références au Brexit se firent plus rares. Les appels à des référendums sur l'appartenance furent atténués ou enfouis. Le départ pur et dur céda de nouveau le pas au langage de la réforme.

Au moment des élections françaises de 2022, la revendication référendaire du RN avait été reléguée à la page 25 de son programme, plus vraiment une promesse phare, mais une aspiration lointaine. L'AfD résista plus longtemps : son programme de 2022 contenait encore des appels à quitter l'UE. Mais en 2025, le retrait avait disparu du programme, remplacé par un appel à transformer l'UE en une « Confédération d'États européens souverains ». Le Brexit n'y était pas mentionné une seule fois.

Ce recul ne peut s'expliquer par le seul effet dissuasif du Brexit. Les gains considérables de la droite radicale aux élections européennes de 2024 donnèrent à ces partis, pour la première fois, un poids suffisant pour former des majorités de travail avec la droite classique. Cette influence parlementaire créa de nouvelles incitations : il devenait plus profitable de peser sur la législation européenne de l'intérieur que d'exiger la sortie de l'extérieur. Les partis dominants, de leur côté, ne bougèrent guère dans un sens ni dans l'autre. Leurs discours parlementaires devinrent légèrement plus pro-européens dans la période qui suivit immédiatement le vote, mais leur ambiguïté de longue date sur les questions européennes persista sur l'ensemble de la période. Le Brexit n'a pas déplacé le centre.

### Ce que montrent les données

L'analyse des programmes de partis dans vingt-cinq États membres de l'UE entre 2011 et 2025 dresse un tableau cohérent. Chez les partis de la droite radicale, le soutien explicite à la sortie de l'UE connut un pic après le vote sur le Brexit avant de décliner régulièrement à mesure que l'expérience britannique s'assombrissait. Chez les partis dominants, l'euroscepticisme dur était à peine présent avant 2016 et ne bougea pratiquement pas. Chez les partis Verts et écologistes, une frange non négligeable, quoique minoritaire, d'énoncés eurosceptiques durs, présents avant 2016, disparut pratiquement après, ce qui est cohérent avec l'interprétation selon laquelle le Brexit poussa ces partis à adopter une position plus clairement pro-européenne. Les partis de la gauche socialiste affichèrent une tendance similaire, quoique plus faible, à la réduction de l'euroscepticisme dur après 2016.

L'euroscepticisme modéré, via la critique du fonctionnement de l'UE, plutôt que le rejet de l'appartenance, raconte une histoire différente : il est largement répandu dans l'ensemble du spectre partisan. Même les partis centristes consacrent une part non négligeable de leur contenu programmatique européen à critiquer les institutions européennes, à remettre en question le rythme de l'intégration ou à appeler à des réformes. Le Brexit n'a pas significativement perturbé ce schéma. Le seul glissement notable concerne la droite radicale, qui a temporairement troqué les propositions de réforme contre des demandes de sortie avant de se retirer des deux.

Le constat sans doute le plus révélateur porte sur les thèmes autour desquels les partis expriment leur euroscepticisme. En dépit de tout ce qui s'est produit au cours de cette période, pandémie, crise migratoire, choc énergétique, guerre en Europe, la répartition des thèmes eurosceptiques dans les programmes partisans a à peine varié. La gouvernance économique est restée le cadre dominant tout au long de la période. La souveraineté et la responsabilité démocratique ont représenté de manière constante environ 30 % du contenu critique. L'immigration, malgré sa saillance politique, n'en représentait qu'une faible part, les partis ayant tendance à l'appréhender comme un problème de gouvernance nationale plutôt qu'européenne. Le Brexit n'a pas donné aux partis de nouvelles raisons d'être sceptiques envers l'UE. Il a redistribué l'intensité avec laquelle ils exprimaient leurs griefs existants, sans en changer la nature.

### Le paradoxe de l'héritage du Brexit

Le Brexit était, en un sens, une opportunité. Il est survenu à un moment où l'euroscepticisme progressait et où la légitimité de l'UE était sous pression, et il a fourni une démonstration concrète de ce que coûte réellement le départ. Les forces pro-européennes gagnèrent un argument qu'elles n'avaient jamais eu auparavant : non plus « l'intégration européenne est bonne en théorie », mais « regardez ce qui arrive quand on essaie de partir ».

Pourtant, le Brexit constitue aussi un avertissement quant aux limites de la dissuasion comme stratégie politique. La relative popularité actuelle de l'UE n'est pas le produit d'une résolution véritable des tensions qui rendent l'intégration européenne contestée. Ces tensions, sur la souveraineté, l'équité économique, la responsabilité démocratique et l'immigration, restent d'actualité. Elles constituent les principaux enjeux à traiter et elles sont réellement déterminantes pour le soutien populaire au projet européen.

La droite eurosceptique s'est adaptée, apprenant à poursuivre ses objectifs de l'intérieur des institutions européennes, à formuler son opposition en termes de réforme plutôt que de sortie, et à choisir des batailles qu'elle peut gagner. L'euroscepticisme dur n'a pas disparu. Il a évolué.

Le Brexit a transformé la politique européenne de manière tangible : il a produit une hausse mesurable du soutien à l'UE sur le continent, transformé les élections au Parlement européen en véritables joutes sur l'orientation de l'intégration, et contraint les partis aux extrêmes à clarifier leurs positions. Mais il n'a pas brisé le moule. La fracture fondamentale entre ceux qui voient la solution dans l'approfondissement de l'intégration européenne et ceux qui voient dans la souveraineté nationale la bonne réponse existait avant 2016, et elle est toujours présente. Le Brexit a intensifié cette division sans la résoudre. Le départ de la Grande-Bretagne a offert aux institutions européennes un moment. Ce qu'elles en feront reste une question ouverte.

### Thématique
`#Europe` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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