# Marc Bloch : grand historien jusqu'en Chine
**Date de l'événement :** 22/06/2026
* Publié le 22/06/2026

### Date
22/06/2026

## Chapô
**Alors que la France s'apprête à panthéoniser Marc Bloch, figure tutélaire de l'historiographie mondiale, il n'est pas inintéressant de s'éloigner de l'Europe pour mesurer la portée réelle de son rayonnement. Liwei Xu, chercheuse affiliée à Sciences Po Paris, nous invite à suivre ce rayonnement jusqu'en Chine, où l'œuvre de l'historien a connu une réception aussi tardive que décisive. Comment un pays dont l'historiographie était dominée par le marxisme soviétique a-t-il fini par faire de Marc Bloch l'un des artisans de son propre renouvellement intellectuel ?**

## Corps du texte
Marc Bloch est reçu en Chine principalement comme un grand historien, théoricien de l'histoire et fondateur de l'École des Annales. Les lecteurs chinois sont sensibles à son parcours personnel ainsi qu'à son engagement dans la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, et admirent cette dimension de sa personnalité. Publié en deux volumes entre 1939 et 1940, _La Société féodale_ est la première œuvre de Marc Bloch à être introduite auprès des historiens chinois dans les années 1950 et demeure celle qui a suscité le plus de recherches en Chine. Au cours des années 1980, le recueil _La Terre et les paysans_ figure également parmi les ouvrages de Marc Bloch qui suscitent le plus d'intérêt auprès des historiens chinois. Les problématiques abordées dans ces deux ouvrages trouvent un écho particulier dans l'historiographie chinoise, en raison de l'importance qu'y revêtent les questions agraires et l'étude des sociétés rurales.  

Par ailleurs, sa méthode historiographique expliquée notamment dans son ouvrage _Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien_, ainsi que le courant des Annales, qu'il fonde avec Lucien Febvre en 1929, font l'objet d'une large diffusion en Chine à partir des années 1980, dans le contexte de la politique de réforme et d'ouverture. Cette diffusion contribue à une meilleure connaissance de la nouvelle historiographie française mais aussi au renouvellement des méthodes historiques modernes en Chine. Pourtant, la réception de Marc Bloch en Chine ne fut pas une réception intégrale de son œuvre, mais une appropriation sélective, déterminée par les besoins propres du renouvellement de l'historiographie chinoise après la Révolution culturelle. Comment les œuvres et la méthode historique de Marc Bloch ont-elles été reçues dans la Chine contemporaine ?   

### La réception tardive de Marc Bloch en Chine  

La réception de Marc Bloch en Chine est tardive. Elle ne commence véritablement qu'au début des années 1980, soit plus d'un demi-siècle après la fondation de l'École des Annales. En effet, après la fondation de la République populaire de Chine (1949) et avant les années 1980, l'historiographie chinoise était largement dominée par l'historiographie marxiste. Dans les années 1950, la Chine encourage vivement l'étude des sciences soviétiques, y compris dans le domaine de la théorie historiographique. Marc Bloch et son ouvrage _La Société féodale_ et l'École des Annales sont présentés pour la première fois en Chine en 1956 dans un article rédigé par un historien soviétique traduit en chinois. À cette époque, les chercheurs chinois découvrent les théories historiographiques occidentales essentiellement à travers les travaux de leurs collègues soviétiques. Les ouvrages occidentaux demeurent peu accessibles et les traductions restent rares et fragmentaires. D’autant plus que sous l'influence du contexte idéologique de l'époque, les historiographies occidentales font l'objet de nombreuses critiques inspirées des courants politiques d'extrême gauche. La connaissance de l'œuvre de Marc Bloch demeure donc très limitée. Cette situation se prolonge jusqu'à la Révolution culturelle (1966-1976), durant laquelle l'introduction des historiographies occidentales est presque totalement interrompue.   

C'est dans les années 1980 que l'École des Annales est véritablement introduite en Chine et suscite un vif intérêt parmi les historiens. Grâce à la politique de réforme et d'ouverture engagée en 1978, de nombreux ouvrages classiques d'histoire sont traduits en chinois, et les historiens chinois adoptent progressivement une approche plus ouverte à l'égard des différentes traditions historiographiques occidentales. Les historiens chinois prennent conscience de la nécessité de renouveler les méthodes de leur discipline. L'ouverture du pays et les profondes transformations qu'elle entraîne rendent également nécessaire une réforme des théories et des méthodes. Dans ce contexte, les historiens chinois, notamment les spécialistes d'histoire mondiale, s'appuient sur les principes méthodologiques développés par Marc Bloch et l'École des Annales pour dépasser les cadres d'analyse traditionnels, repenser les objets, les méthodes et les problématiques de la recherche historique, et renouveler l'historiographie chinoise.  

### Pourquoi Marc Bloch a-t-il d'abord été reçu à travers l’ouvrage _La Société féodale_ ?   

Parmi les ouvrages de Marc Bloch, _La Société féodale_ est celui qui a suscité le plus de recherches en Chine. La question de la société féodale occupait en effet une place centrale dans l'historiographie chinoise au cours des trois premières décennies de la République populaire de Chine. Dès les années 1920, les historiens chinois s'interrogent sur la nature et la périodisation de la société féodale en Chine. Après la fondation de la République populaire de Chine en 1949, ces débats connaissent un nouvel essor sous l'influence de l'approche marxiste, qui fait de la notion de « société féodale » une catégorie fondamentale de l'interprétation du passé chinois.   

Les problématiques abordées par Marc Bloch faisaient également écho au cadre d'interprétation marxiste adopté par la Chine maoïste. En chinois, la notion de _fengjian_ (封建) désignait à l'origine le système politique de concession de fiefs et d'établissement de principautés héréditaires sous la dynastie des Zhou. Par convention historiographique marxiste, l'expression « société féodale » en est progressivement venue à désigner toute la période comprise entre les Royaumes combattants (475 av. J.-C.) et la Première guerre de l'Opium (1840). Après 1840, la Chine est généralement considérée comme étant entrée dans une période de société semi-coloniale et semi-féodale, qui prend fin avec la fondation de la République populaire de Chine en 1949. Dans le langage courant, le mot « féodal » est également employé pour qualifier des pratiques jugées archaïques ou dépassées. Enfin, dans le discours politique issu du marxisme chinois, la notion de féodalisme a servi à désigner l'un des principaux adversaires de la révolution, comme en témoigne le mot d'ordre de la lutte « contre l'impérialisme et le féodalisme » (_fan diguo zhuyi_, _fan fengjian_). Elle exprimait ainsi l'idée que l'histoire obéit à des lois de développement et que la société chinoise était appelée à progresser vers la modernité.  

Dans l'interprétation du marxisme proposée par Staline et largement adoptée par l'historiographie soviétique, le développement historique est conçu comme une succession de cinq formations sociales : la société primitive, la société esclavagiste, la société féodale, la société capitaliste et la société socialiste. Les historiens soviétiques considèrent ce schéma comme un modèle universel permettant d'interpréter l'histoire de toutes les sociétés. Introduit en Chine dans les premières années de la République populaire, il exerce une profonde influence sur l'historiographie chinoise. Les historiens cherchent alors à inscrire l'histoire de la Chine dans ce cadre d'interprétation universel. Une telle conception tend cependant à réduire la diversité et la complexité des sociétés historiques à un modèle d'évolution prédéfini. Les réalités historiques sont alors simplifiées, réorganisées, voire parfois réinterprétées afin de correspondre à ce schéma, au risque de perdre de vue la diversité des sociétés et des expériences humaines dans le temps.  

Dans _La Société féodale_, Marc Bloch n'aborde pas la féodalité comme un simple stade universel du développement historique ni comme une catégorie abstraite. Il en propose une conception sensiblement différente, fondée sur l'analyse des relations sociales et de leur évolution. À travers une documentation riche et diversifiée, il cherche à restituer toute la complexité des sociétés historiques, à mettre en lumière les tensions qui les traversent et à redonner toute leur place aux hommes et aux relations sociales que les concepts abstraits tendent souvent à occulter.  

En effet, loin de considérer la féodalité comme un stade de l'histoire, Marc Bloch l'analyse comme une forme d'organisation sociale fondée sur un ensemble de relations sociales et de structures mentales, c'est-à-dire sur un « environnement social dans sa globalité », susceptible d'apparaître dans des contextes historiques différents. En comparant l'Europe occidentale et le Japon, il montre que celui-ci a lui aussi connu une évolution féodale, tout en soulignant les profondes différences qui distinguent les deux sociétés. Plus précisément, au-delà de la notion de féodalité, il cherche à comprendre la formation des liens de dépendance, progressivement constitués au cours de l'histoire, au sein desquels s'entrecroisent les rapports à la terre, les relations de pouvoir, les liens de fidélité et les différentes formes de dépendance.   

Que l'on emploie ou non le terme de « féodalisme », cette réalité partagée ne fait guère de doute. La véritable question consiste plutôt à comprendre, au-delà de ces traits communs, les spécificités propres à chaque région, chaque pays ou chaque civilisation, afin d'approfondir notre connaissance de ce type de société à l'échelle mondiale. Dans une grande partie de l'Asie et de l'Afrique, la manière de résoudre les problèmes liés à la coexistence de la grande propriété foncière et de la petite économie paysanne demeure en outre un enjeu essentiel du processus de modernisation. En outre, la comparaison pénétrante que Marc Bloch établit entre l'Europe occidentale et le Japon a ouvert une nouvelle voie à l'histoire comparée des systèmes politiques féodaux en Orient et en Occident.  

Enfin, la méthode comparative de Marc Bloch dépasse les comparaisons institutionnelles ou économiques. Elle consiste à confronter les sociétés dans leur ensemble, en prenant en considération leur environnement social, économique et culturel. Cette perspective l'amène à intégrer à son analyse des dimensions longtemps négligées par les historiens, telles que les coutumes, les mentalités et les représentations collectives, parce que la majorité des historiens chinois appréhendent le féodalisme avant tout comme une formation socio-économique. Cette démarche trouve son fondement théorique dans la célèbre définition que Marc Bloch donnera plus tard dans Apologie pour l'histoire : « L'histoire est la science des hommes dans le temps. ».    

Ainsi, si _La Société féodale_ fut d'abord reçue en Chine pour la réflexion qu'elle apportait sur le féodalisme, les historiens chinois découvrirent progressivement que l'apport majeur de Marc Bloch résidait moins dans son interprétation de la féodalité que dans sa manière de penser les sociétés historiques. Fondée sur la comparaison, l'analyse des relations sociales et une conception de l'histoire comme « science des hommes dans le temps », cette démarche méthodologique contribua profondément au renouvellement de l'historiographie chinoise.  

### Le renouvellement de l'historiographie chinoise à travers l'appropriation de la méthode de Marc Bloch  

Les historiens chinois ne reprennent pas seulement les objets étudiés et commentés par Marc Bloch ; ils s'approprient surtout sa manière de poser les problèmes historiques.  

En premier lieu, depuis les années 1980, l'histoire sociale connaît un développement important en Chine. Les historiens élargissent progressivement leurs objets d'étude à la vie quotidienne, aux coutumes, à l'alimentation, aux structures familiales, aux pratiques funéraires, aux croyances, aux formes de sociabilité ainsi qu'aux groupes sociaux longtemps négligés.  

En deuxième lieu, les historiens chinois développent des recherches comparatives  qui présentent des convergences méthodologiques avec celles de Marc Bloch, notamment par l'étude parallèle de plusieurs civilisations et par une approche problématisée des phénomènes historiques. Wu Yujin a notamment replacé l'histoire de la Chine dans une perspective mondiale en confrontant différentes civilisations afin de mettre en évidence leurs spécificités et leurs évolutions respectives.   

En troisième lieu, Marc Bloch a contribué à promouvoir une histoire ouverte aux autres sciences sociales. Sans renoncer à la critique des sources, les historiens chinois ont davantage recours à la sociologie, à l'anthropologie, à la géographie, à la démographie, à l’économie,  ou encore à l'écologie afin de mieux comprendre les réalités historiques. Cette démarche se retrouve, par exemple, dans les recherches développées depuis les années 1980 sur les généalogies chinoises (zupu), le commerce maritime sous les Yuan, les sociétés rurales sous les Han ou encore la société civile et la culture politique de la Révolution française.   

En quatrième lieu, les historiens privilégient une approche relationnelle des phénomènes historiques. Ils ne considèrent plus une ville ou une région comme un objet isolé, mais analysent les relations qu'elles entretiennent avec leur environnement géographique, économique et social. Cette évolution de la recherche historique est également liée au contexte de l'ouverture de la Chine à partir de 1978, qui favorise une réflexion plus large sur les interactions entre les sociétés et les espaces. Elle s'inscrit plus largement dans l'héritage de l'École des Annales, tout en prolongeant l'attention portée par Marc Bloch aux relations entre les phénomènes historiques.  

Enfin, les historiens chinois ont progressivement adopté une approche davantage centrée sur les populations ordinaires, dans le prolongement de l'attention que Marc Bloch portait aux sociétés rurales et aux hommes ordinaires. Le regard des historiens s'est ainsi déplacé des élites politiques vers les paysans, les communautés villageoises, les structures familiales, les croyances populaires et les pratiques de la vie quotidienne. Paradoxalement, dans un pays dont la majorité de la population était rurale, l'historiographie chinoise est longtemps restée principalement centrée sur les institutions, les structures politiques et les grands événements, laissant relativement peu de place à l'étude des pratiques sociales et de la vie quotidienne. Cette réorientation a favorisé le développement de nombreuses recherches consacrées aux sociétés rurales, aux communautés locales, aux modes de vie et aux cultures populaires.  

Ainsi, la réception de Marc Bloch en Chine ne relève pas d'une simple diffusion de l'historiographie française. Elle correspond à un processus de réappropriation répondant aux besoins du renouvellement de l'historiographie chinoise. Ce processus s'inscrit dans une période où les historiens chinois cherchent à porter un regard nouveau sur le passé de leur pays, sur une société en profonde mutation et sur la place de la Chine dans le monde. La problématisation des phénomènes historiques, la méthode comparative, l'ouverture aux autres sciences sociales ainsi que l'attention portée aux relations sociales et aux groupes sociaux ordinaires ont offert à l'historiographie chinoise de nouvelles ressources méthodologiques. Ces principes méthodologiques ont également contribué à faire évoluer la recherche historique d'une histoire principalement centrée sur le politique vers une approche plus ouverte, plus diversifiée et plus attentive à la complexité des sociétés historiques. Plus que les objets qu'il étudiait, les historiens chinois ont retenu chez Marc Bloch sa manière de penser les sociétés historiques. C'est sans doute là que réside l'héritage le plus durable de Marc Bloch en Chine.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
