# Quand la violence se fait au nom du droit
**Date de l'événement :** 02/07/2026
* Publié le 02/07/2026

### Date
29/06/2026

## Chapô
**S'il est bien établi que les régimes autoritaires légitiment l'usage arbitraire de la force par des appels au droit, l'idée que l'État démocratique libéral use lui aussi de son ordre juridique pour justifier — et parfois masquer — la violence apparaît plus dérangeante. C'est cette question que Shoshana Fine et Thomas Lindemann, respectivement maîtresse de conférences en science politique à l'ESPOL et professeur de sciences politiques à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, explorent dans leur dernier ouvrage, [_La violence au nom de la loi_](https://www.pressesdesciencespo.fr/fr/book/?gcoi=27246100735360) (Presses de Sciences Po, 2026), où ils s'attachent à montrer comment le droit peut être mis au service de l'exposition des populations à la violence.**

## Corps du texte
_**Dans votre ouvrage, vous développez la thèse à première vue provocatrice que les démocraties libérales mobilisent le droit pour justifier et dissimuler la violence. À cet égard, que recouvre précisément le processus que vous nommez "nomofication" ?**_ 

Shoshana Fine (S.F), Thomas Lindemann (T.L) : La nomofication désigne la sacralisation du droit par sa forme. Elle renvoie au processus par lequel le droit acquiert une autorité morale quasi sacrée non pas principalement en raison du contenu substantiel de normes particulières, mais en raison de ses qualités formelles, universalité, objectivité, cohérence logique, qui lui permettent d’apparaître comme transcendant les imperfections humaines. La nomofication transforme les individus, les groupes ou les situations en cas juridiques dont la signification morale découle avant tout de leur conformité ou de leur non-conformité au droit. Dans les sociétés de la démocratie « libérale », le droit agit comme un guide suprême, peut-être davantage encore que Dieu. Le jugement humain, l’incertitude et l’hésitation morale sont ainsi relégués au second plan par la force de la forme juridique.

L’originalité de ce concept réside dans le fait que cette réduction n’est pas vécue comme une réduction. Les catégories réifiées ne se contentent pas de décrire le monde ; elles façonnent la manière dont les acteurs sont valorisés, reconnus, jugés dignes de confiance, craints ou exclus. Parce que le droit est associé à l’universalité, à l’objectivité, à la cohérence logique et à l’ordre, la classification juridique des personnes et des actions est présentée comme impartiale et juste. La nomofication se distingue ainsi de la seule réification ou dépersonnalisation. Elle ne consiste pas simplement à transformer des êtres humains en objets abstraits ou en catégories ; elle correspond à une transformation moralement autorisée des êtres humains en cas juridiques. Elle se distingue également de l’instrumentalisation du droit, car la force légitimatrice de la nomofication ne repose pas uniquement sur des usages stratégiques du vocabulaire juridique, mais sur l’autorité formelle du droit lui-même. La violence devient acceptable non parce qu’elle est ouvertement désirée, mais parce qu’elle apparaît comme découlant d’un ordre juridique qui se présente comme universel, objectif, logique et nécessaire.

À l’instar de la notion de réification développée par Lukács, selon laquelle les relations entre les personnes prennent « le caractère d’une chose et acquièrent ainsi une “objectivité fantomatique”, une autonomie qui semble à la fois strictement rationnelle et totalisante », la nomofication décrit un processus par lequel un ordre social historiquement contingent en vient à apparaître comme objectif, naturel et échappant au contrôle humain. Toutefois, alors que la réification permet principalement d’expliquer la naturalisation des relations sociales et économiques, la nomofication renvoie plus spécifiquement à la transformation de la légalité en critère de valeur morale. Le droit ne se contente plus de classifier les individus, les groupes et les situations ; il sert de plus en plus à les évaluer en fonction de leur conformité ou de leur non-conformité à un ordre juridique.

**Pour étayer votre propos, vous mettez en perspective deux objets politiques : la gestion policière des migrants dans la Manche et l'intervention militaire de l'OTAN en Libye. Comment le même outil juridique parvient-il à produire deux effets affectifs si opposés : la neutralisation de l'empathie d'un côté, et l'activation de l'indignation de l'autre ?**

S.F ; T.L : Dans les deux cas, la nomofication canalise les émotions plutôt qu'elle ne les supprime. La référence au droit active certaines émotions (indignation, colère, identification, sentiment de devoir, fierté morale) tout en neutralisant d'autres (empathie, culpabilité, tristesse ou honte). Cependant, le dosage de ces émotions varie. Dans le cas de l'intervention de l'OTAN en Libye, la légitimation repose principalement sur l’évocation d'un ordre juridique universel fondé sur la responsabilité de protéger. Le droit apparaît alors non seulement comme légal, mais comme moralement supérieur. Comme nous le montrons dans notre analyse de Benjamin, l'universalité du droit tend à être assimilée à la justice elle-même : ce qui protège l'ordre juridique universel apparaît comme bon, tandis que ce qui le menace apparaît comme mauvais. Dans ce contexte, les dirigeants occidentaux peuvent se présenter comme les défenseurs d'une humanité universelle et comme les gardiens d'un progrès moral. Cette mise en récit favorise des émotions telles que l'indignation face aux violences du régime de Kadhafi, l'identification aux victimes supposées et parfois même une forme de fierté liée au rôle de protecteur de l'ordre international. La violence militaire cesse alors d'apparaître comme une violence pour devenir l'expression nécessaire d'un principe universel. Les souffrances produites par l'intervention tendent à être reléguées à l'arrière-plan au profit de la défense du droit lui-même.

Dans le cas des politiques migratoires dans la Manche, le mécanisme est différent. L'appel à l'universalisme juridique est certes présent notamment lorsque les autorités françaises se présentent comme attachées aux droits humains et à l'État de droit mais il occupe une place beaucoup moins centrale. Cette différence s’explique par le fait que les morts des populations civiles en Libye sont invisibilisés et donc peu discutés alors que dans le cas de morts de migrants il s’agit de justifier les « tragédies » très médiatisées. La légitimation repose davantage ici donc davantage sur la nécessité de neutraliser les émotions comme l’empathie. Les migrants sont avant tout construits comme des personnes qui enfreignent une règle juridique en traversant irrégulièrement la frontière. La question morale de leur vulnérabilité, de leur histoire ou de leur souffrance est progressivement remplacée par une logique de conformité et de non-conformité à la règle. Dans ce cas, la fonction émotionnelle de la nomofication consiste moins à susciter l'indignation qu'à produire une forme de distance affective et de désengagement émotionnel.

  
Autrement dit, les deux cas ne s'opposent pas entre émotion et absence d'émotion. Ils illustrent deux modalités différentes de la canalisation émotionnelle par le droit. En Libye, la nomofication produit une forte mobilisation affective au service de l'universalisme juridique. Dans la Manche, la nomofication favorise au contraire la mise à distance émotionnelle en transformant des trajectoires humaines singulières en simples cas de non-conformité à la règle. Dans les deux situations, les victimes réelles tendent à disparaître derrière la défense d'un ordre juridique présenté comme universel, objectif et nécessaire.

**Vous analysez la manière dont les discours officiels saturent l'espace public avec les figures du "passeur criminel" ou du "migrant illégal". En quoi ce syllogisme juridique permet-il aux démocraties occidentales d'opérer une véritable décharge de responsabilité morale ?** 

**S.F ; T.L** : Le raisonnement prend la forme d'une chaîne déductive : puisqu'une frontière existe, elle doit être protégée ; puisqu'une traversée est illégale, elle doit être empêchée ; puisque les migrants choisissent d'emprunter des « small boats », les conséquences tragiques de cette décision apparaissent comme la conséquence logique de leur propre illégalité. L'attention se déplace ainsi de la souffrance concrète des personnes vers la cohérence du dispositif juridique. Ce syllogisme produit ce que nous appelons une décharge de responsabilité morale. Les décès ne sont plus interprétés comme le résultat de choix politiques relatifs au contrôle des frontières, mais comme la conséquence automatique d'une violation préalable de la loi. Les migrants apparaissent comme responsables de leur propre sort. La violence exercée par les États est dissoute dans la nécessité juridique : la frontière doit être protégée parce qu'elle existe, et son application est présentée comme une exigence objective plutôt que comme une décision politique contingente. La référence au droit permet ainsi de transformer des choix humains en fatalités juridiques. Cette dynamique correspond à ce que nous appelons l'attraction logique du droit : une fois le cas subsumé sous la catégorie de l'illégalité, la conclusion semble naturellement découler des prémisses, tandis que les alternatives possibles disparaissent du champ de vision. La souffrance des migrants est alors reléguée à l'arrière-plan au profit de la cohérence de l'ordre juridique.  
Un mécanisme comparable est observable dans le cas de la Libye, mais sous une forme différente. Ici, la décharge de responsabilité morale ne passe pas principalement par la culpabilisation des victimes, mais par la moralisation du droit lui-même. L'intervention militaire est présentée comme la conséquence nécessaire d'un principe juridique universel : la responsabilité de protéger. Dès lors que le régime de Kadhafi est défini comme violant les droits fondamentaux de sa population, l'usage de la force apparaît non comme un choix politique parmi d'autres, mais comme une obligation morale découlant du droit. Les dirigeants occidentaux peuvent alors se présenter comme les exécutants d'un impératif universel plutôt que comme les auteurs d'une guerre. Les morts causés par l'intervention, le chaos politique qui suit ou les souffrances produites par le conflit tendent à être marginalisés au profit d'une interrogation beaucoup plus étroite : l'action est-elle conforme au principe juridique invoqué ? Comme nous le montrons dans l'ouvrage, le problème n'est pas tant l'invocation des droits humains que la hiérarchie implicite qui place la défense de l'ordre juridique au-dessus de la protection concrète des vies humaines. La conformité à la règle devient alors le principal critère de jugement moral. Dans les deux cas, la nomofication déplace donc la responsabilité morale loin des décideurs politiques. Dans la Manche, les victimes sont rendues responsables de leur propre mort parce qu'elles ont enfreint la loi. En Libye, les décideurs apparaissent comme déchargés de responsabilité parce qu'ils agissent au nom d'une loi universelle présentée comme moralement nécessaire.

**Dans _État d’exception (2002)_, Giorgio Agamben posait l’horizon qu’un jour, "l’humanité jouera avec le droit comme les enfants jouent avec les objets hors d’usage". Dans cette même veine benjaminienne, vous plaidez pour une approche refusant un droit fétichisé au profit d'un droit ancré dans l'expérience vécue. Concrètement, comment un tel droit peut-il exister et s'articuler sans retomber dans l'arbitraire que l'État de droit cherchait précisément à fuir ?**

**S.F ; T.L :** Le problème n'est pas l'existence de règles, mais le moment où la conformité à la règle devient le seul critère d'évaluation morale, indépendamment de ses conséquences pour les êtres humains. Dans ce cas, le droit cesse d'être un instrument au service des personnes pour devenir une fin en soi. Contrairement à une lecture parfois attribuée à Benjamin, nous ne plaidons pas pour un monde sans normes. Benjamin lui-même se démarque explicitement de ce qu'il appelle « l'anarchisme infantile » et reconnaît la possibilité de règles, de commandements ou d'accords informels, à condition qu'ils ne soient jamais sacralisés et qu'ils demeurent ouverts à la discussion et à la réinterprétation.

L'alternative que nous proposons repose donc sur une compréhension plus modeste et plus réflexive du droit. Le droit devrait être considéré comme une création humaine, historiquement située, toujours révisable, plutôt que comme une instance transcendante placée au-dessus du jugement moral. Lorsqu'une règle produit de la souffrance, de la domination ou de la violence, la question pertinente ne devrait pas être seulement : « Cette action est-elle conforme au droit ? », mais aussi : « Que fait concrètement cette règle aux personnes concernées ? » et « Permet-elle aux individus de développer leur singularité et leur capacité d'agir ? ». Notre approche s'inscrit ici dans la tradition critique qui, de Benjamin à Honneth, place au centre de la réflexion morale la possibilité pour les êtres humains de réaliser leur potentiel dans des relations sociales non dominatrices. En ce sens, nous ne proposons pas de remplacer l'État de droit par la subjectivité individuelle. Nous suggérons plutôt de compléter le raisonnement juridique par une attention constante à l'expérience vécue des acteurs. Une règle demeure nécessaire pour éviter l'arbitraire, mais elle ne doit jamais être immunisée contre la critique au nom de son universalité supposée. La légitimité d'un ordre juridique dépend alors moins de sa prétention à l'absolu que de sa capacité à rester contestable, révisable et sensible aux conséquences humaines de son application.

Cette perspective conduit à déplacer le regard moral dans les situations que nous avons étudiées. Ainsi, face aux morts de migrants dans la Manche, la nomofication morale caractéristique des démocraties libérales tend à ériger en bien juridique universel le droit souverain de contrôler les frontières. Dans cette logique, les mesures de dissuasion, refoulements, surveillance renforcée ou criminalisation des acteurs du sauvetage apparaissent moralement justifiées du seul fait qu'elles sont conformes au droit. Une approche plus réflexive partirait au contraire de l'expérience vécue des personnes en migration. Elle reconnaîtrait l'écart entre la légalité abstraite et la justice substantielle : l'application uniforme des lois frontalières ignore les inégalités radicales de sécurité, de ressources et de mobilité juridique. La question morale ne serait alors plus seulement : « Les migrants ont-ils respecté la loi ? », mais surtout « Le droit lui-même contribue-t-il à produire ou à perpétuer une situation injuste ? » et « Que requiert la responsabilité morale lorsque la légalité expose certaines personnes à un risque disproportionné de mort ? ».

Le même déplacement du regard vaut pour le cas libyen. La nomofication morale y a pris la forme de la « responsabilité de protéger » (R2P), fondée sur la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies. L'intervention a été largement présentée comme morale parce qu'elle était légale. Une approche plus attentive aux conséquences concrètes distinguerait cependant l'autorisation juridique de la légitimité morale. Elle s'interrogerait sur la manière dont différents groupes de la société libyenne, élites urbaines, acteurs tribaux, populations marginalisées ou civiles exposées aux combats, ont vécu à la fois le régime de Kadhafi et l'intervention militaire. Elle examinerait également si des moyens alternatifs, tels que la médiation diplomatique, la négociation régionale ou d'autres formes de résolution du conflit, auraient pu être privilégiés. L'enquête morale ne s'arrêterait donc pas à la question de savoir si l'action était juridiquement autorisée ; elle porterait aussi sur les voix qui ont été exclues, les alternatives qui n'ont pas été envisagées et les formes de souffrance qui ont pu être produites au nom même du droit.

C'est peut-être sur ce point que nous rejoignons le plus Agamben. Lorsque celui-ci imagine une humanité capable de « jouer avec le droit comme les enfants jouent avec les objets hors d'usage », nous n'y voyons pas la disparition de toute normativité. Nous y voyons plutôt la possibilité de se libérer d'un rapport sacralisé au droit, de cesser de le considérer comme un destin. Un droit non fétichisé est un droit que l'on peut interroger, discuter et transformer à partir des expériences concrètes de ceux qui vivent sous son autorité.

### Thématique
`#Démocratie` `#Europe` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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