# L'énigme de l'inaction climatique
**Date de l'événement :** 06/07/2026
* Publié le 06/07/2026

### Date
06/07/2026

## Chapô
**Face à cinquante ans de certitudes scientifiques, l’inaction climatique demeure une énigme absolue. Quelles sont les barrières qui nous empêchent d'agir collectivement face à la catastrophe, et comment les briser ? Frédéric Samama, enseignant à Sciences Po et auteur de [The Enigma of Climate Inaction](https://www.routledge.com/The-Enigma-of-Climate-Inaction-Why-Are-We-Doing-Nothing-or-Almost-Nothing-in-the-Face-of-Catastrophe/Samama/p/book/9781041030645), déplie dans cet article les différentes composantes de ce qui constitue le mystère social de notre siècle au carrefour du cognitif, de l'économique et du social, pour suggérer des pistes de sortie.**

## Corps du texte
Le manque de mobilisation générale pour lutter contre le dérèglement climatique est une énigme. Alors que collectivement, nous connaissons le problème [depuis plus de 50 ans](https://www.clubofrome.org/publication/the-limits-to-growth/?utm_source=chatgpt.com), alors que nous avons créé le problème, et alors qu’il nous menace en tant qu’[espèce](https://www.nature.com/articles/nclimate3322?utm_source=chatgpt.com) les efforts mis en place sont largement [insuffisants](https://www.ipcc.ch/report/ar6/syr/summary-for-policymakers/?utm_source=chatgpt.com).

Cette énigme se renforce lorsque l’on songe que face à d’autres défis, tels que celui de l’appauvrissement de la couche d’ozone, le passage à l’an 2000 ou encore le Covid, les êtres humains ont su déployer des moyens parfois considérables et réagir avec célérité. 

Cette énigme est telle qu’elle oblige à questionner les cadres de pensée établis, et invite à poser de nouvelles hypothèses.

Celle selon laquelle nos sociétés et leurs représentations mentales fonctionneraient comme [le cerveau](https://www.penguin.co.uk/books/289825/the-book-of-why-by-judea-pearl-and-dana-mackenzie/9780141982410). Les recherches récentes mettent en avant que celui-ci crée des modèles de représentation du monde en fonction de signaux, et les actualise, ou non.

Prenons un exemple qui nous replonge dans le tennis mondial des années 90 : Andre Agassi venait de subir trois défaites consécutives face à Boris Becker, un nouveau venu sur le circuit. Becker disposait d'un service innovant et efficace. [Agassi](https://www.youtube.com/watch?v=ja6HeLB3kwY.%20%20%20Samama,%20Fr%C3%A9d%C3%A9ric.%20The%20Enigma%20of%20Climate%20Inaction:%20Why%20Are%20We%20Doing%20Nothing%20\(or%20Almost%20Nothing\)%20in%20the%20Face%20of%20Catastrophe?%20\(p.%2010\).%20Taylor%20&%20Francis.%20Kindle%20Edition.) a décidé d’étudier de près la mise en jeu de son nouvel adversaire en s’asseyant parmi les spectateurs pendant ses matchs. Il découvrit alors que le joueur allemand positionnait sa langue différemment selon son intention : lorsqu’il voulait servir à droite, il plaçait sa langue du côté droit, et au milieu lorsqu’il visait le T. Cette information était évidemment inestimable, compte tenu du temps de réaction très court dont dispose un joueur de tennis pour contrer un service. Le fait d’avoir percé à jour le schéma comportemental de son adversaire — dont Boris Becker lui-même n’avait pas conscience — a permis à Agassi de remporter neuf de leurs onze matchs suivants. Pour ne pas le mettre sur la piste, Agassi a même choisi de perdre délibérément quelques points, s’assurant ainsi que son adversaire ne se rende pas compte que son schéma comportemental avait été percé à jour.

Prenons maintenant l’exemple [d’un rat dans un labyrinthe avec un morceau de fromage](https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8594962/pdf/neco-33-2-398.pdf). Tout d’abord, il erre, ensuite se forge un itinéraire sur la base de l’expérience, puis se dirige mécaniquement vers la nourriture. Il s’enferme alors dans ce schéma, très confiant dans son modèle qui est simple, exact, et qui correspond à sa motivation, qui est celle de survivre.

L’humanité aurait eu trois « moments fromage », ou « bulles sociétales ».

Le premier serait le moment de l'accès aux ressources naturelles, né de l’agriculture et de la science moderne. Avec l’agriculture, naît un premier moment de contrôle de la nature, qui s’illustre notamment par [l’invention de la verticalité et des sacrifices](https://www.seuil.com/ouvrage/le-prix-de-la-verite-le-don-l-argent-la-philosophie-marcel-henaff/9782020510509) dans une logique de don-contre-don appelant donc de l’eau pour les cultures ou du fourrage pour les animaux. Avec la science moderne émerge [la géométrisation de la nature](https://www.gallimard.fr/catalogue/etudes-d-histoire-de-la-pensee-scientifique/9782070703357?TSPD_101_R0=08bd3ff4dbab20007646e6de449cbe835dd18645b2b5991de822858aa07692e49d1d8fc5e319c6f208caf54b6d14300015f25fb43fa4c3b5663d476185875baced05f2dc6d2b8341e6b36620279e92fcb705cf9639466ede09462a37f2810987), qui appelle à sa domination, puis [sa possession](https://www.vrin.fr/livre/9782711601806/discours-de-la-methode). Cette exploitation va asseoir l’avantage compétitif des sociétés agro-pastorales sur les sociétés nomades.

Le deuxième serait celui du capitalisme puis du néolibéralisme, caractérisé par l’accès à des ressources humaines à travers le monde. Le capitalisme émerge alors même que les anciens systèmes de coordination humaine se heurtent à la découverte de la Chine, qui combine une opportunité avec l’accès à une puissance économique considérable avec le défi de [valeurs insolubles](https://www.gallimard.fr/catalogue/moise-ou-la-chine/9782073047137?TSPD_101_R0=08bd3ff4dbab20003f3ed4748b0c0d0e6df0e96ee76dec4121acb2b2cc4e41fb01d78d3460885c40080f4a106c14300053f6f8f38fbac61b0b7102b9b74f27509f1530352701e974eb7a2f002daa0ce4c6257fc6a29775d4395ac8bab2ba3689) dans celles de l’Europe d’alors. Les penseurs d’alors [bâtissent un nouveau cadre de pensée qui en réduisant l’importance du lien à l’autre](https://www.puf.com/les-passions-et-les-interets) permet l’interaction avec l’étranger. Le néolibéralisme émerge aussi certes comme une réponse au système communiste, mais aussi comme correspondant à [la révolution du commerce international due aux conteneurs](https://press.princeton.edu/books/paperback/9780691170817/the-box?srsltid=AfmBOooQLId11tZgfrFkR6D10f9PXeFU1UcxDEQFX0rSkRNXdt6jxJM9) et à l’essor de la Chine.

Le troisième, et certainement le plus caché, serait celui de la modélisation du monde. Cet outil a initialement émergé comme un moyen pour améliorer l'accès aux ressources : en chassant jusqu’à épuisement des animaux, ce qui nécessitait [de créer un modèle de leur comportement](about:blank) ; il est désormais devenu notre rapport premier au monde, à travers la raison, qui peut se lire comme [un moyen de coopération faisant l’économie de la confiance](https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/philosophie/enigme-de-la-raison_9782738157591.php?srsltid=AfmBOor2grOM2AoCXwAQyrt5yO_tzUP--ZkDHPQuyY5DTDcstFNbYhQf).

Trois moments qui sont autant de moments clefs d’amélioration des conditions de vie des êtres humains. Mais, justement du fait même de leurs succès, ces moments créent une surconfiance conduisant à une rigidification des représentations du monde, à l’instar du rat dans le labyrinthe.

Et, désormais, surgit le défi du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité. Malheureusement, il y a une inadéquation totale entre ces bulles sociétales et les spécificités du défi posé. Là où il y a une exploitation de la nature, il faudrait une relation acceptant les limites naturelles. Là où l’on recourt aux marchés financiers comme moyen premier de coordination sociétale, il faudrait des mécanismes de coopération. Là où nous modélisons, il faudrait agir. 

Ensuite, alors qu’il y a déjà une rigidification du modèle qui nous rend peu disposés à entendre un nouveau signal, celui du climat est faible à l’aune du défi.

Enfin, pour la première fois dans l’histoire humaine, un frein à l’accès à des ressources se présente à nous, alors même que tous ces modèles de représentation du monde ont été sélectionnés pour y accéder.

Tout cela dit la profondeur d’un défi qui puise aux racines mêmes de l’aventure humaine.

Sommes-nous condamnés ? L’étions-nous en 1940-1941 ? Est-ce que la situation d’alors a empêché la création de la Résistance, et parmi les plus grands esprits analytiques tels que Canguilhem, [Cavaillès](https://www.librairie-gallimard.com/livre/9791030408966-vie-et-mort-de-jean-cavailles-georges-canguilhem/) ou [Jacob](https://www.odilejacob.fr/catalogue/medecine/medecine-generale/statue-interieure_9782738104717.php) de se faire hommes d’action ?

Dans le triptyque [États/Entreprises/Société](https://www.aeaweb.org/issues/592), nous avons essayé la régulation par une taxe carbone devant compenser la plus grande des externalités négatives et entrainer la mobilisation des entreprises. Au cœur de la seconde bulle, nous avons positionné un défi qui porte sur les plus faibles et les prochaines générations, et donc à dimension morale forte, en une question économique.

Reste le troisième pilier, celui de la société. Une réflexion doit se poursuivre sur les objectifs des entreprises, qui sont issus d’un consensus sociétal, ainsi que sur les moyens de leur permettre de poursuivre [des objectifs de long terme](https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jacf.12033). 

On peut aussi reconnaître que la coordination humaine passe par des valeurs partagées et donc, à défaut d’un grand homme les incarnant, de rechercher un signal qui nous permettrait d'actualiser nos représentations mentales collectives. Ce qui permettrait de réactiver des valeurs éthiques porteuses de mobilisation et de coordination. 

Pour cela, [les astronautes](about:blank) ont rapporté que leur perception de la Terre depuis l’espace a changé leurs représentations mentales. Certainement parce que ce moment dans l’espace active trois mécanismes. Tout d’abord, ils ont perçu la fragilité de la Terre. Or, face au fragile, notre mouvement naturel est de prendre soin de l’autre. Les [anthropologues](https://www.editionspoints.com/ouvrage/l-effet-darwin-patrick-tort/9782757865262) nous disent que c’est notamment du fait de la spécificité des nouveau-nés humains qui [naissent](https://librairie.institutdefrance.fr/livre/9782221276365-la-tyrannie-du-cerveau-un-nouveau-recit-de-l-evolution-humaine-jean-jacques-hublin/) prématurés, créant une asymétrie unique dans la coopération, et Emmanuel [Levinas](about:blank) d’en faire le fondement de l’éthique humaine. Ensuite, ils ont trouvé la Terre belle, ce qui active le concept de beauté désintéressée, ce qui selon Immanuel [Kant](about:blank) prépare à la morale. Et déjà les Grecs, en rendant la beauté des temples visible, en faisaient [un mécanisme de coordination sociale](https://www.seuil.com/ouvrage/le-prix-de-la-verite-le-don-l-argent-la-philosophie-marcel-henaff/9782020510509). Enfin, cette vue nous rappelle l’unicité du vivant, et nous renvoie à Baruch [Spinoza](about:blank) selon qui « nous sommes nature ». En observant la Terre, belle, fragile et vivante, au milieu de l'immensité glaciale et morte de l'espace, l’être humain revient à sa place : nous ne sommes pas au-dessus de la nature, mais en faisons partie.

Certes, il ne s’agit pas d’envoyer huit milliards de personnes dans l’espace, mais de nous réancrer dans la nature. On pourrait ainsi enseigner à l’école comment [certaines plantes](https://www.editionspoints.com/ouvrage/eloge-de-la-plante-francis-halle/9782757842263) émettent des gaz pour prévenir des attaques de prédateurs, les codes de famille des animaux, etc. Il s’agit donc de recréer un lien avec la nature qui ne soit ni exploitation, ni sacralisation, mais sociabilisation, notamment par [des droits donnés à la nature](https://www.amazon.fr/Contrat-naturel-Michel-Serres/dp/2876860414).

Et dès lors, la focale peut s’élargir. Comme nous le rappellent Hannah [Arendt](https://social-ecology.org/wp/wp-content/uploads/2024/03/Hannah-Arendt-The-Origins-of-Totalitarianism-Harcourt-Brace-Jovanovich-1973.pdf) et Karl [Polanyi](https://www.inctpped.org/spiderweb/pdf_4/Great_Transformation.pdf), les fascismes du XXᵉ ont leurs racines dans une perte de lien social au XIXᵉ. Les êtres humains quittent les campagnes pour les villes et les usines, des flux migratoires considérables s’établissent, de nouvelles technologies comme le télégraphe ou la photographie permettent des relations que seule la proximité permettait avant. Autant de bouleversements sur les relations à l’autre, générant une force de rappel avec la recherche de structures sociales englobantes, avec pour corollaire l’exclusion destructrice de celui perçu comme étranger. Nul besoin de souligner le parallèle. Dès lors, là où les religions ont créé des mécanismes de coordination à grande échelle, mais avec une mise en compétition ne permettant pas d’atteindre l’universel, et là où le capitalisme a atteint l'universel, mais au prix d'un individualisme qui efface la morale, le climat pourrait alors être une première valeur universelle de responsabilité. 

Dans un monde en voie de fractionnement, le climat ne serait plus alors seulement un immense défi, mais aussi une formidable opportunité de réinventer un lien social à l’échelle de la planète.

### Thématique
`#Environnement` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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