# La France peut-elle imposer une intelligence artificielle écologique ? 
**Date de l'événement :** 10/07/2026
* Publié le 10/07/2026

### Date
10/07/2026

## Chapô
**L'essor de l'intelligence artificielle repose sur une course mondiale aux infrastructures numériques, qui soulève des interrogations croissantes en matière de souveraineté et d'impact environnemental. Théophile Lenoir, chercheur postdoctoral à l'Université d'Amsterdam, affilié au médialab de Sciences Po et Senior Fellow à l'Institut IA et Société de l'ENS, où il coordonne [l'Observatoire sur l'impact environnemental de l'IA](https://fondation.ens.psl.eu/chaires-de-recherche/observatoire-sur-limpact-environnemental-de-lia/), analyse les tensions entre ambitions industrielles, transition écologique et politiques publiques. La France peut-elle devenir une puissance de l'intelligence artificielle sans renoncer à ses exigences environnementales ?**

## Corps du texte
Bosquel est un village de la Somme, au nord de Paris, qui compte environ 300 habitants. C'est là que le groupe japonais SoftBank et l'opérateur français Sesterce doivent construire, dans le cadre des annonces du sommet Choose France de juin 2026, un campus de data centers dédiés à l'intelligence artificielle d'une capacité de 1 gigawatt (GW). Pour donner un ordre de grandeur, cela représenterait la consommation électrique annuelle d'environ 1,2 million de foyers français. Bosquel n'est qu'une pièce d'un ensemble plus vaste. SoftBank a annoncé à cette occasion un investissement pouvant atteindre 75 milliards d'euros pour développer 5 GW de capacité en France, dont une première tranche de 45 milliards d'euros et 3,1 GW à horizon 2031, répartie entre Dunkerque, Bouchain et Bosquel.   

Ces annonces ont tout pour séduire. Les montants mobilisés aux États-Unis pour l’intelligence artificielle (à l'image des 500 milliards de dollars annoncés pour le projet Stargate), le rôle moteur de l'IA et des géants de la tech dans l’économie américaine, le contrôle de l'administration sur l'accès aux modèles de pointe : tout fait planer la menace d'un déclassement de la France et de l'Europe. La France se félicite donc de ces projets considérables et y lit le signe d'une attractivité qui la place sur l'échiquier technologique mondial. Mais ces infrastructures ont un coût environnemental important, à commencer par leur consommation d'énergie. Or la France et l'Europe se sont érigées en cheffes de file sur ces questions et l'implantation de ces centres sur le sol français est précisément l'occasion de faire valoir ces exigences. Peut-on assumer sa souveraineté en reléguant les préoccupations environnementales au deuxième plan ?  

### La France, terre d’accueil des centres de données européens ?   

Les centres de données tels que celui de Bosquel sont utilisés pour le déploiement de l'intelligence artificielle. À l'intérieur de ces bâtiments austères sont installés des serveurs qui contiennent les fameuses GPU (graphics processing units), des puces électroniques adaptées aux calculs nécessaires au fonctionnement de l'IA. Chacune de ces puces consomme de l'énergie et dégage de la chaleur, ce qui nécessite de les refroidir, et donc de consommer de l'énergie supplémentaire et de l’eau.   

Le développement de l'IA est donc intimement lié à celui des infrastructures de calcul et à l’accès à l’énergie. Pas d'IA sans centres de données, et donc pas d'IA sans électricité pour les faire fonctionner. Aux États-Unis, les entreprises d'IA signent des contrats pour sécuriser au plus vite leur accès à l'énergie, avec des projets d’investissement dans le nucléaire, ou le lancement de recherches pour envoyer des centres de données dans l’espace pour avoir accès à une énergie solaire illimitée. Anthropic, de son côté, a opté pour une voie plus controversée en [louant](https://x.ai/news/anthropic-compute-partnership) la totalité de la capacité du datacenter Colossus 1 de SpaceX/xAI, en partie alimenté par des turbines à gaz. L’électricité n'est d’ailleurs que la partie la plus visible de l'empreinte de ces infrastructures. Tout au long de leur cycle de vie, les équipements utilisés pour l’intelligence artificielle mobilisent des métaux critiques, de l'eau, génèrent des émissions de CO₂, contribuent à l'artificialisation des sols, créent des îlots de chaleur et posent des enjeux pour la biodiversité.  

Plusieurs raisons expliquent le choix de la France pour l’installation de ces nouveaux centres de données. La première est l'accès à une énergie décarbonée : ayant vu leur bilan carbone s'alourdir avec le développement de l'IA, des entreprises comme Google et Microsoft recherchent des implantations bas-carbone, et l'électricité française [l'est à plus de 95 %](https://analysesetdonnees.rte-france.com/production/synthese#:~:text=La%20production%20totale%20d'%C3%A9lectricit%C3%A9,maintient%20%C3%A0%20plus%20de%2095%25.). La distance aux utilisateurs joue aussi, les opérateurs cherchant à réduire le temps de réponse : le nord du pays, proche de Bruxelles, Amsterdam, Londres et Francfort, constitue un site idéal.  

À cela s’ajoute un atout régulièrement mis en avant côté français, puisque le pays dispose d'un surplus d'énergie. La France a enregistré un nouveau record d'exportation nette d'électricité en 2025 ([+92,3 TWh](https://analysesetdonnees.rte-france.com/bilan-electrique-2025/synthese), un volume supérieur à la consommation totale de la Belgique), du fait de l’augmentation de la production d’électricité en vue de l’électrification des transports qui n’a pas eu lieu au rythme escompté. Ce surplus ne restera cependant pas disponible indéfiniment. [Le Shift Project évoque une part pouvant atteindre 7,5 %](https://theshiftproject.org/publications/intelligence-artificielle-centres-de-donnees-rapport-final/) de la consommation électrique nationale en 2035, contre environ 2 % actuellement. D'après [l'Agence internationale de l’énergie](https://www.iea.org/reports/energy-and-ai/executive-summary), plus de 50 % de la croissance de la demande d'électricité aux États-Unis au cours des cinq prochaines années devrait être portée par les data centers.  

### La France face à ses contradictions  

La France s'était placée dès 2018 en chef de file sur les questions environnementales de l'IA, avec l'IA frugale inscrite comme axe prioritaire de l[a stratégie nationale pour l'intelligence artificielle](https://www.entreprises.gouv.fr/priorites-et-actions/autonomie-strategique/soutenir-linnovation-dans-les-secteurs-strategiques-de-6#:~:text=Phase%202%20\(2021%2D2025\),frugale%20et%20l'IA%20g%C3%A9n%C3%A9rative.) depuis sa deuxième phase, en 2022. Le pays participe à la standardisation des sujets environnementaux à travers les [travaux](https://www.afnor.org/actualites/intelligence-artificielle/referentiel-reduire-impact-environnemental-ia/) de l'Association française de normalisation (Afnor), et a mis le sujet à l'agenda du Sommet pour l'action sur l'IA en 2025, avec la création de [la Coalition pour une IA durable](https://www.ecologie.gouv.fr/presse/nouvelle-coalition-vise-placer-lintelligence-artificielle-trajectoire-plus-ecoresponsable). Enfin, des agences comme l'Ademe et l'Arcep jouent un rôle central pour faire avancer la compréhension de l'impact environnemental du numérique, et le pays dispose d'un écosystème actif de chercheurs sur ces questions.  

Mais la crainte de manquer le tournant de l'IA pousse l'État à accélérer le déploiement des centres de données et à mettre les considérations environnementales de côté. La loi de simplification de la vie économique, définitivement adoptée le 15 avril 2026 et promulguée le 26 mai, permet désormais de qualifier par décret un data center de « projet d'intérêt national majeur », afin de rendre possible plus rapidement la construction de nouveaux centres de données..  

Pourtant, les préoccupations environnementales émergent dans plusieurs instances. L'Autorité de la concurrence a publié en décembre 2025 une étude alertant sur un risque de préemption des ressources électriques par un petit nombre de grands acteurs, et recommandant de faire de la frugalité énergétique un critère de sélection des opérateurs. De son côté, le conseil régional d'Île-de-France a adopté le 25 juin 2026 une stratégie pour non plus seulement attirer les projets, mais choisir ceux qu'elle accepte d'accueillir, en exigeant des contreparties nommées (emploi, formation, valorisation énergétique) et en demandant que les opérateurs assument eux-mêmes les coûts de raccordement et de renforcement du réseau, aujourd'hui en partie répercutés sur l'ensemble des consommateurs via le tarif d'usage du réseau.  

Ces contre-feux restent toutefois dispersés. Bosquel en donne la mesure. En échange de l'implantation, le territoire a obtenu la promesse d'environ 400 emplois et un fonds de dotation de dix millions d'euros, cogéré avec la région Hauts-de-France (ce qui semble peu au regard des dizaines de milliards engagés). L'État avait fléché le site pour un raccordement électrique accéléré et il s’est mobilisé pour attirer et faciliter. Cependant, d’un point de vue environnemental le résultat des négociations peut décevoir.  

Par ailleurs, l'argument de souveraineté brandi pour justifier ces implantations est plus mince qu'il n'y paraît. Un data center sur le sol français n'est pas un data center français, et cela présente plusieurs risques. À Bosquel, le site sera exploité par une coentreprise contrôlée en partie par le japonais SoftBank ; la capacité pourrait être louée à des entreprises d'IA le plus souvent étrangères, et les revenus d'exploitation quitteraient pour l'essentiel le territoire. Quant aux données hébergées, si elles étaient traitées pour le compte d'un acteur américain, elles demeureraient atteignables par le Cloud Act, quel que soit le pays où sont posés les serveurs. Si les modalités concrètes d'exploitation (qui contrôle l'allocation de la capacité, à qui elle est vendue, qui accède aux données) ne sont pas rendues publiques à ce stade, elles représentent un enjeu majeur. En l'état, l'échange ressemble moins à une conquête de souveraineté qu'à la mise à disposition d'une ressource rare (l’énergie décarbonée) au service d'infrastructures que le pays ne maîtrise pas.  

### La France peut-elle imposer ses conditions ?  

La France peut-elle faire valoir ses exigences environnementales dès la construction des infrastructures numériques ? Le moment est opportun. Pour accélérer le développement de l'IA et préserver une forme de souveraineté, l'Union européenne a dévoilé [un paquet de souveraineté technologique](https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/la-commission-presente-un-paquet-pour-renforcer-la-souverainete-technologique-de-leurope-2026-06-03_fr), qui fait de l’enjeu de la création de centres de données et d’accès à l’énergie une priorité. Dans ce cadre, le 3 juin 2026, elle a adopté sa [feuille de route stratégique pour la digitalisation et l'IA dans le secteur de l'énergie](https://energy.ec.europa.eu/publications/strategic-roadmap-digitalisation-and-ai-energy-sector_en). Cette feuille de route prévoit notamment des accords tripartites entre opérateurs de data centers, énergéticiens et pouvoirs publics pour intégrer durablement la demande croissante du numérique dans le système électrique européen.   

Ces accords présentent un avantage politique. À l'heure où le dialogue climatique avec Washington est au point mort (l'administration américaine ayant fait de la dérégulation environnementale une orientation assumée), le format tripartite déplace la négociation vers les acteurs privés. Il permet de discuter d'empreinte environnementale directement avec ceux qui construisent et exploitent les infrastructures, là où le canal intergouvernemental est bloqué.  

La France pourrait servir de pilote pour négocier les conditions auxquelles les acteurs étrangers ont accès à son énergie décarbonée. Prenons l'argument de compensation selon lequel les bénéfices environnementaux permis par l'IA (dans l'optimisation des réseaux électriques ou des bâtiments, par exemple) finiraient par dépasser ses coûts. En l'état des connaissances, l'argument reste largement invérifiable : il suppose de comparer des catégories d'impacts hétérogènes, comme le carbone et l'eau, et d'agréger des usages aux effets très contrastés, certains positifs, d'autres neutres ou directement négatifs. Puisque ces bénéfices justifient en partie l'implantation, elle pourrait ainsi être conditionnée à l'atteinte d'objectifs de réduction d'émissions clairement définis, à charge pour les opérateurs de collaborer avec les acteurs industriels de l'IA au développement de cas d'usage documentés et de méthodologies d'évaluation partagées.   

De manière générale, la France peut aussi faire de l'accès aux données une exigence à part entière. C'est une préoccupation récurrente des chercheurs, qui peinent aujourd'hui à documenter l'empreinte réelle de l'IA faute de chiffres vérifiables. À l'échelle du modèle, le règlement européen sur l'IA impose depuis 2025 aux fournisseurs de modèles à usage général de documenter la consommation énergétique liée à leur entraînement. À l'échelle de l'infrastructure, la directive européenne sur l'efficacité énergétique oblige les centres de données au-delà d'un certain seuil de puissance à déclarer chaque année leur consommation d'électricité et d'eau, ainsi que leur efficacité, à une base de données européenne. Mais ces deux dispositifs laissent un angle mort puisqu’on ignore quelle part de la consommation d'un centre revient à l'IA, et pour quels usages elle est mobilisée (par exemple secteur par secteur). Négocier l'accès à ces informations placerait la France à l'avant-garde de la compréhension des enjeux environnementaux de l'IA  : c’est le message que nous avons porté dans le cadre des travaux de l’Observatoire sur l’impact environnemental de l’IA à l’Institut IA et société de l’ENS. 

La France dispose d'une ressource rare et convoitée, d'un cadre européen en train de s'écrire, et d'une expertise reconnue sur l'empreinte environnementale du numérique. Elle peut poser des conditions ambitieuses mais elle doit le faire avant que le béton ne soit coulé et les serveurs installés.

### Thématique
`#Numérique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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