# Les enjeux d'une République des « valeurs communes »
**Date de l'événement :** 13/07/2026
* Publié le 13/07/2026

### Date
13/07/2026

## Chapô
**Depuis les années 2000, les références à des « valeurs communes » se multiplient pour définir la citoyenneté et justifier des politiques publiques. Prétendre ainsi ancrer la République dans une communauté morale plutôt que la limiter à une société politique régie par des normes et des procédures risque d'aboutir à l'inverse du but recherché. Si l'on veut préserver la République et l'État de droit, il est essentiel que les principes qui les gouvernent puissent être acceptés de toutes et tous et qu'ils soient donc dissociés des valeurs qui façonnent les identités individuelles et collectives.** **Une analyse de Janie Pélabay, chargée de recherche FNSP au CEVIPOF, pour [la revue _Conférence_ n°5, La Ve République sous tension (juin 2026).](https://www.calameo.com/sciencespo/read/004160454a0c889d28da9)**

## Corps du texte
En France comme ailleurs en Europe et en Amérique du Nord, les tensions entre État de droit et démocratie apparaissent avec force, au détour de controverses aussi diverses que celles portant sur l'indépendance des juges, la liberté académique ou la non-discrimination des personnes LGBTQI+. Ces tensions ne vont pas sans ébranler le cadre du constitutionnalisme moderne qui soutient aussi bien, concernant la France, les institutions de la Ve République que, de manière générale, l'ensemble des institutions des démocraties libérales incarnant l'alliage entre libertés individuelles et autonomie politique du peuple. Ce qui se joue, dans ces tensions, est le respect des droits fondamentaux et des règles d'un gouvernement juste en tant qu'ils encadrent et limitent la souveraineté populaire, le but étant d'éviter qu'au nom d'une démocratie amputée de sa composante libérale adviennent des régimes autoritaires, contraires aux idéaux universalistes de liberté, d'égalité, de justice (y compris de justice sociale) et attentatoires au pluralisme qui en découle forcément.

D'où l'importance accordée par nombre de penseurs contemporains à la question du soutien que les citoyens devraient apporter aux principes constitutionnels, dont le statut normatif supérieur tient justement à ce qu'ils permettent de tenir ensemble État de droit et démocratie.

> _C'est principalement par l'invocation de « valeurs communes » que se déploie actuellement l'appel à renforcer les principes et les normes de la démocratie libérale dans les cœurs et les consciences des citoyens._

En philosophie politique, comme dans les discours des responsables politiques, la réponse consiste souvent à s'en remettre à une culture publique commune, dans laquelle les citoyens puiseraient de quoi soutenir, au plus profond d'eux-mêmes, les idéaux de l'État de droit démocratique. Or, c'est principalement par l'invocation de « valeurs communes » que s'est déployé cet appel à renforcer une culture publique susceptible d'ancrer les principes constitutionnels et les normes juridico-politiques de la démocratie libérale dans les cœurs et les consciences des citoyens. Quoi de plus vibrant et de plus cohésif, en effet, que l'adhésion intime à un socle de valeurs placées au fondement de ce « nous » que forme la « communauté des citoyens », selon la formule éloquente de Dominique Schnapper ? Plutôt qu'un accord précaire autour d'intérêts convergents et de procédures abstraites, n'est-il pas plus sûr, face aux craintes de dé-démocratisation ou de dérives illibérales, d'affirmer et de promouvoir publiquement les principes et les normes de la démocratie constitutionnelle comme étant « nos valeurs » ?

Dans ce qui suit, nous allons explorer les enjeux théoriques et pratiques de cette défense de la citoyenneté libérale-démocratique telle qu'elle est menée dans la France d'aujourd'hui par le biais du langage et de la politique des « valeurs de la République ». Plus précisément, nous verrons qu'un processus d'« épaississement » moral et culturel est impulsé par ce biais et nous l'interrogerons au regard des conceptions du « nous » ainsi promues et des effets potentiellement contreproductifs d'une stratégie de renforcement de la République par les « valeurs communes ».

### Le langage et la politique des « valeurs communes »

Depuis le tournant des années 2000, on a vu se multiplier les usages politiques de la référence à des « valeurs communes », non seulement sous la forme d'un langage pour parler de la citoyenneté, mais aussi sous la forme de politiques publiques destinées notamment aux futurs citoyens, qu'il s'agisse des jeunes ou des étrangers.

La France n'y fait pas exception. On ne compte plus les discours publics invoquant les « valeurs de la République » comme fondements non négociables de la communauté politique – discours qui se prolongent, depuis une vingtaine d'années, par la mise en œuvre de politiques publiques touchant à la citoyenneté. C'est le cas des programmes d'éducation à la citoyenneté – dont l'enseignement moral et civique assuré depuis 2015 – ainsi que des législations et des dispositifs relatifs à l'immigration, à l'intégration des étrangers et à l'acquisition de la nationalité française (par exemple, le contrat d'intégration républicaine régissant le séjour ou encore l'entretien d'assimilation et l'examen civique, quant à lui récemment introduit, dans le cadre de la naturalisation). Dans le cas spécifique de la France, l'affirmation et la promotion des « valeurs de la République » s'étendent aussi à la sphère intermédiaire que représentent la société civile et le monde associatif par le truchement de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République, plus connue sous le nom de loi contre le séparatisme. 

À chaque fois, il s'agit de définir les conditions d'exercice de la citoyenneté républicaine et d'accès aux droits et aux bénéfices qui s'y rattachent, en faisant de l'adhésion aux « valeurs communes » ce qui permet de tracer les frontières du « nous » civique. L'obligation, de plus en plus contractualisée, de respecter des valeurs déclarées « nôtres » vient déterminer les critères à satisfaire non seulement pour être ou devenir (un « bon ») citoyen, mais aussi, au-delà de la nationalité, pour être considéré comme un membre de la communauté politique digne d'y être accueilli et pleinement inclus.

### La République comme « communauté de valeurs » ou l'« épaississement » de la citoyenneté

Ce langage et cette politique des « valeurs communes » sont devenus si présents qu'ils semblent aller de soi. Leur analyse philosophique permet cependant de montrer qu'ils activent un processus d'« épaississement » moral et culturel de la citoyenneté, posant des problèmes qui ne sont pas seulement théoriques mais aussi pratiques, notamment au regard du but visé. 

Le concept d'épaisseur est ici à entendre au sens que lui donne le philosophe américain Michael Walzer à l'appui de la critique communautarienne du libéralisme politique, qui a culminé pendant les années 1990. Tandis que les penseurs libéraux, John Rawls en tête, soutiennent une vision universaliste de la morale, qualifiée de « fine » ou « mince » (thin) en ce qu'elle détache la citoyenneté de tout substrat identitaire particulier pour la relier à des procédures garantissant la justice, les communautariens revendiquent une vision « épaisse » (thick) de la morale. Selon la définition de Walzer, celle-ci « renvoie à un héritage culturel solide, et relève tout entière d'un système symbolique ou d'un réseau de significations eux-mêmes tributaires d'un contexte local ».

Ainsi les communautariens enracinent-ils le « nous » civique dans l'identité substantielle de cette communauté morale où la culture publique trouve son point d'appui le plus.

Loin de se résumer à des obligations juridiques ou des procédures politiques, la citoyenneté est, d'après eux, alimentée, vivifiée par les valeurs « chaudes et épaisses » de la communauté particulière où elles recouvrent une signification partagée. S'ensuit un épaississement (thickening) moral et culturel, puisque les valeurs mobilisées expriment des visions du bien et du monde toujours propres à une culture donnée. C'est d'ailleurs de là que ces valeurs tirent leur valeur : elles incarnent « nos » façons d'appréhender la vie, le bien et le monde, qui ne sont précisément pas celles des autres, lesquels épousent et cultivent leurs propres systèmes de valeurs.

Pour revenir à l'exemple français, on comprend à présent que l'usage politique du langage des « valeurs communes » vise à ne pas limiter la République à une « société politique » d'individus porteurs de droits et d'intérêts, régie seulement par un ensemble de procédures et de règles, mais plutôt à l'ancrer dans une véritable « communauté morale » dotée non seulement de profondeur historique, mais aussi et surtout d'épaisseur culturelle.

Un tel épaississement est sans doute moins étranger à la conception républicaine – depuis très longtemps habitée par la figure morale du « bon citoyen » et attachée à son ancrage culturel au sein de l'État nation – que ne le sont d'autres traditions de pensée, telles que le libéralisme des droits prévalant (du moins jusqu'il y a peu) dans les pays anglo-américains. Toujours est-il que l'épaississement moral et culturel de la citoyenneté, ainsi induit par le recours tous azimuts aux « valeurs de la République », ne va pas sans opérer un glissement dans la conception de la culture publique républicaine et qu'il peut même s'effectuer à rebours de ses piliers principiels les mieux établis, à commencer par la séparation entre privé et public.

### Du flou sémantique au brouillage pratique de la citoyenneté républicaine

Malgré la solution qu'il paraît offrir pour soutenir les principes et institutions de la République, l'usage public des « valeurs communes » soulève pourtant un ensemble de problèmes.

> _Les valeurs mobilisées incarnent « nos » façons d'appréhender la vie, le bien et le monde, qui ne sont précisément pas celles des autres._

Le premier, d'ordre sémantique, est l'immense flou qui caractérise ce langage. Celui-ci englobe une série de compréhensions desdites valeurs, classées ci-après selon leur degré croissant d'épaisseur (i. e. de particularisme et de substantialisme) : grands principes de portée universaliste définissant l'État de droit démocratique ; normes juridiques et corpus de lois instituant les droits et devoirs des citoyens ainsi que les libertés individuelles ; préceptes moraux issus d'une doctrine particulière, religieuse ou non ; racines historiques et héritages forgeant une civilisation spécifique ; mœurs et traditions d'un groupe ethnoculturel donné.

C'est à tout cela que peut renvoyer la référence à des « valeurs communes ». Prenons l'exemple des deux « valeurs de la République » les plus fréquemment invoquées dans les discours publics : la laïcité et l'égalité entre les femmes et les hommes. Certains les conçoivent comme des principes politiques ou, plus modestement, comme des instruments de politiques publiques garantissant aux individus leurs droits et leurs libertés, alors que d'autres en font la substance de l'identité nationale, le cœur d'un mode de vie reçu en héritage, à chérir et à protéger en tant qu'il engage ce que « nous » sommes authentiquement.

On pourrait certes considérer un tel flou sémantique comme l'un des grands atouts de ce langage, chacun pouvant investir dans la référence à des « valeurs communes » la conception du « nous » civique de son choix. Le problème, qui est cette fois d'ordre pratique, provient du brouillage qu'implique cette indétermination conceptuelle à propos de ce qui relève, ou non, du registre de la citoyenneté. Ce qui est tout d'abord altéré, et même peu à peu effacé, c'est la différenciation entre, d'un côté, un domaine public régulé et intégré par des principes et des normes juridico-politiques, de l'autre, une sphère privée irriguée par des valeurs faisant l'objet de convictions personnelles. À ce sujet, John Rawls distingue entre l'identité que l'on cultive à titre privé à travers ses projets de vie et appartenances, qui est faite de « visions du bien » adossées à des « doctrines compréhensives » morales ou religieuses, et celle que l'on possède en tant que citoyen, qui est faite de droits et devoirs s'appliquant à tous, conformément à des principes de justice sur lesquels tout un chacun peut raisonnablement s'accorder, quelles que soient par ailleurs ses valeurs personnelles.

> _L'absence d'unanimité, la dissension et même le conflit sur les « valeurs » sont la meilleure preuve que les libertés individuelles de pensée, de conscience, d'expression sont respectées._

Même lorsqu'il est envisagé, comme le font ces auteurs, que les valeurs privées viennent « colorer » les normes publiques, jamais les principes constitutionnels ne sont entièrement confondus avec un système de valeurs particulier, ni surtout avec un mode de vie spécifique, tenu pour constitutif du « nous » civique. Et c'est pour des raisons démocratiques, ayant trait à la préservation des libertés de base et de l'État de droit, que le libéral Rawls et le républicain Habermas tiennent tous deux à éviter ce type de confusion. 

> _« Le libéralisme politique part de l'hypothèse que, d'un point de vue politique, l'existence d'une pluralité de doctrines raisonnables, mais incompatibles entre elles, est le résultat normal de l'exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d'un régime démocratique constitutionnel. » John Rawls, dans Libéralisme politique (1993)._

Cette séparation est affinée par Jürgen Habermas et, à ses côtés, par Jean-Marc Ferry au moyen de la différenciation entre « valeurs » et « normes ». Exprimant des préférences quant aux façons de voir le monde et ce qu'est une existence valant la peine d'être vécue, les « valeurs » sont ce à quoi on adhère dans l'intimité de sa conscience, ce qui n'empêche pas de les exprimer et de les poursuivre collectivement au travers d'appartenances communautaires et d'engagements associatifs. Étant toujours historiquement et culturellement ancrées, les valeurs, souligne Habermas, « ne valent pas comme universelles ». Les « normes », au contraire, engagent inconditionnellement tous leurs destinataires de la même manière, car elles représentent des obligations légales rationnellement acceptées par les citoyens à l'issue d'une délibération démocratique ouverte à tous les concernés.

Comme le rappelle Rawls, le pluralisme et les désaccords sur les « valeurs », au sens de visions particulières du bien et du monde, s'imposent comme « le résultat normal de l'exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d'un régime démocratique constitutionnel ». Pour le dire autrement, l'absence d'unanimité, la dissension et même le conflit sur les « valeurs » sont la meilleure preuve que les libertés individuelles, notamment de pensée, de conscience, d'expression, sont respectées et que l'État se garde de faire un usage autocratique du pouvoir.

Aussi, la volonté d'épaissir moralement et culturellement la citoyenneté républicaine en recherchant un consensus sur des « valeurs », voire en exigeant l'adhésion unanime à une « communauté de valeurs » définie et défendue d'en haut par l'autorité publique, risque-t-elle de produire des effets contreproductifs.

Plusieurs écueils sont, à cet égard, à redouter : une homogénéisation du « nous » résultant de l'obligation de mettre en conformité les conduites individuelles avec le système de valeurs officiel ; une exclusion des autres sur la base de leur divergence d'avec « nos » valeurs, quand bien même ils s'acquitteraient de toutes leurs obligations légales ; un affaiblissement du potentiel cohésif et de la portée universaliste des idéaux républicains de liberté, d'égalité, de solidarité ainsi que du respect du pluralisme dès lors qu'ils sont eux-mêmes ramenés au niveau de l'identité substantielle d'une communauté nationale particulière.

On aboutirait finalement à l'inverse du but recherché, qui est de répondre aux défis de la stabilité et de la légitimité des institutions républicaines et de l'État de droit démocratique. S'il convient pour cela de renforcer le soutien démocratique à leur socle de principes constitutionnels et de normes juridico-politiques, ce doit être en gardant à l'esprit que ces principes et ces normes tirent leur force de la possibilité d'être acceptés par toutes et tous, à la condition d'être soigneusement disjoints des valeurs et du mode de vie façonnant les identités individuelles et collectives, fussent-elles celles de la majorité

## Notes
Ferry J.-M., _Valeurs et normes. La question de l'éthique_, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2002.

Habermas J., _Théorie de l'agir communicationnel_, Tome I, Paris, Fayard, 1987. 

Habermas J., _L'Intégration républicaine_, Paris, Fayard, 1998.

Rawls J., _Libéralisme politique_, Paris, PUF, 1995, p.4.

Schnapper D., _La Communauté des citoyens_, Paris, Gallimard, 1994.

Walzer M., _Morale maximale, morale minimale_, Paris, Bayard, 2004, p. 14, note 2.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Langue :** `#Français` 



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