# 14 Juillet : généalogie d'une fête intranquille
**Date de l'événement :** 14/07/2026
* Publié le 14/07/2026

### Date
14/07/2026

## Chapô
**Que célébrons-nous réellement le 14 juillet ? Derrière les défilés militaires imposants, les lampions des bals populaires et les feux d'artifice se cache une histoire de divisions, de métamorphoses et de réinventions constantes. À l'occasion de la fête nationale de ce mois de juillet 2026, Jean-François Chanet, professeur des universités à Sciences Po, nous propose une traversée lumineuse des mémoires de ce jour unique, de la prise de la Bastille aux tensions géopolitiques contemporaines. Voyage au cœur de notre plus grand miroir républicain.**

## Corps du texte
« En fêtant le premier Quatorze Juillet de la Libération, la France ne pense pas seulement à elle, comme elle serait pourtant bien excusable de le faire. Elle pense aux autres, aux peuples du monde. C’est son habitude. C’est un peu son devoir. Elle leur demande de se réjouir avec elle, et aussi de méditer avec elle. » Ainsi commence l’éditorial de Jules Romains dans L’Aurore du 14 juillet 1945. Le lien natif de la fête nationale à la liberté et sa vocation universaliste ne s’étaient plus imposés avec cette évidence depuis que, neuf ans auparavant, le Front populaire avait fêté ensemble, dans l’euphorie encore palpable de sa victoire électorale, « le peuple, l’armée, la France ». C’était d’ailleurs la réplique attendue du 14 juillet 1935, démonstration de l’unité du Rassemblement populaire face à la menace fasciste.

La place centrale de l’armée ne doit pas surprendre. Les circonstances la justifiaient – le gouvernement Blum est celui qui a engagé dès 1936 les plus fortes dépenses militaires que la France ait consenties depuis 1919 – mais, plus encore, la tradition républicaine depuis 1880. Le choix du 14 juillet pour célébrer la fête nationale s’est imposé par élimination d’autres dates possibles. Les dates de naissance des Républiques précédentes n’avaient pu être retenues : en 1792, la victoire de Valmy avait suivi de trop près les massacres de septembre ; le 24 février 1848, date hivernale, était né un régime dénaturé dès le mois de juin avant d’être trahi, le 2 décembre 1851, par le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte ; quant au 4 septembre 1870, il était indissociable du 2, date de la défaite de Napoléon III devenue celle du Sedanstag pour l’Empire allemand renaissant. Entre les dates possibles du cycle révolutionnaire, le 14 juillet offrait l’avantage de la dualité entre la prise de la Bastille et la fête de la Fédération, qui en commémorant l’événement fondateur de 1789 avait promis la concorde autour de la Constitution à venir. Des cocardes répandues autour de la Garde nationale, actrice centrale de la fête du Champ-de-Mars en 1790, aux drapeaux, désormais emblèmes officiels, distribués aux régiments par le président Grévy lors de la première fête nationale, le 14 juillet 1880, la filiation est directe et revendiquée.

Elle ne doit pas faire oublier les divisions persistantes. Unitaire, la fête ne fait pas l’unanimité. Elle doit compter avec tout ce qui, dans la société française, renouvelle à chaque génération depuis 1789 ce qu’Arno Mayer a appelé « la persistance de l’Ancien Régime ». Triomphante, elle oppose ses symboles à ceux de ses contestataires. En 1889, la tour Eiffel est ainsi érigée en fleuron du progrès, à l’occasion de l’Exposition universelle du centenaire de la Révolution, contre les monuments parisiens de la France « fille aînée de l’Église », de Notre-Dame au Sacré-Cœur en construction.

Le théâtre de la revue militaire est alors l’hippodrome de Longchamp, suivant une tradition née le 29 juin 1871, pour panser les plaies de la Commune de Paris. La chanson En revenant de la revue, créée par Paulus en 1886, l’a fixée dans la mémoire populaire, au-delà même du 14 juillet 1919, jour du défilé de la Victoire sur les Champs-Élysées et date de naissance de la nouvelle tradition républicaine. Ce jour-là est aussi le dernier où l’Arc de Triomphe a joué son rôle initial : le cortège, en tête duquel figuraient un millier de mutilés, suivis par les maréchaux Foch et Joffre à cheval, est passé sous l’Arc, ce qui n’a plus été possible à partir de l’inhumation du Soldat inconnu le 11 novembre 1920.

Le temps de l’entre-deux-guerres est celui où le cinéma offre de nouveaux moyens d’expression à la symbiose entre solennité patriotique et liesse populaire. Le 14 juillet de René Clair, sorti en 1933, illustre la poésie des faubourgs au son des accordéons, avant que Jean Renoir ne reprenne en 1939 le refrain de Paulus dans La Règle du jeu – en témoin cruel de son inactualité. À l’été 1940, en effet, le gouvernement de Vichy éteint les lampions pour faire place au deuil et au recueillement. Si Renée Lebas, réfugiée en Suisse, chante au passé, en 1943, le « soir de fraternité », dès 1942 la France libre et la Résistance intérieure appellent à manifester en zone non-occupée et l’affluence, dans un grand nombre de localités, donne une idée de leur capacité de mobilisation. « Mais il a fallu vous attendre / Chanson tendre pour entendre / La voix des anciens jours / Au quatorze juillet de l’amour », se souvient Charles Trenet dans On danse à Paris en 1945.

Sept ans plus tard, l’un des jeunes artistes qui ont subi son influence, Georges Brassens, place en tête de son premier disque La mauvaise réputation, chanson interdite de diffusion à la radio. « La musique qui marche au pas / Cela ne me regarde pas » : ce couplet met au goût du jour un vieux fonds libertaire et antimilitariste. L’un de ses organes les plus influents, Le Père peinard, lancé en 1889, avait publié le 12 juillet 1891, sous le titre « Le 14 juillet des pauvres bougres », une gravure où une mère souffrante, alitée dans un lit qui n’avait rien de douillet, et ses enfants assis à son chevet regardaient d’un air las, par la fenêtre de leur mansarde, la tour Eiffel illuminée, tandis que le père tournait ostensiblement la tête du côté opposé.

Jamais sans doute le 14 juillet n’a été si près de faire l’unanimité qu’après le retour au pouvoir du général de Gaulle et l’installation de la Cinquième République. Le 14 juillet 1959, Le Monde note que « les bals ont précédé les cérémonies militaires qui marqueront la fête de la Communauté », forme éphémère donnée à ce qui restait de l’empire colonial. Le lien entre la danse et la guerre se renouvelle alors sans s’affaiblir : « le plus grand de tous les bals parisiens » a lieu sur l’esplanade des Invalides, « immense fête populaire organisée au profit des œuvres sociales de la 2e D.B. » et que la maréchale Leclerc honore de sa présence.

La revue militaire a certes perdu au cours des décennies suivantes de sa valeur démonstrative, à mesure que l’ère de paix et de prospérité promise par l’Alliance atlantique et la construction européenne favorisait une démilitarisation des esprits, voire ce que le général Lecointre a qualifié de « refus de considérer que la guerre était une possibilité ». Quant au patrimoine révolutionnaire auquel la fête doit son origine, il a connu l’éclatante reviviscence du 14 juillet 1989. Si la célébration du bicentenaire a réveillé les anciennes discordes, le défilé mis en scène par Jean-Paul Goude sur les Champs-Élysées fut un immense succès populaire. Événement habilement syncrétique, tour à tour régionaliste et internationaliste, ponctué par la Marseillaise de Jessye Norman drapée de tricolore, mais dont l’impact ne peut laisser plus d’illusions sur ses effets durables que la première victoire de l’équipe de France en finale de la Coupe du monde de football à Saint-Denis, le 12 juillet 1998. Le président de la Mission du Bicentenaire, Jean-Noël Jeanneney, s’est fait, au tome II de ses Mémoires, le chroniqueur lucide et de l’enthousiasme immédiat, et du désenchantement.

L’internationalisation s’affirme depuis lors, du côté de l’État et de ses chefs successifs, à la fois comme un mode de réactivation de l’universalisme républicain et une attestation de réalisme face à l’instabilité du monde, tandis que la mouvance libertaire rassemble à la Bastille des organisations dont le mot d’ordre commun est la solidarité avec les migrants sans-papiers et les peuples en lutte contre la guerre et le colonialisme. L’ambition de conserver à la France, dans les relations internationales, le poids qui lui avait valu d’obtenir, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’un des cinq sièges permanents au Conseil de sécurité des Nations unies a pu conduire à des invitations singulières. C’est ainsi qu’au lendemain de la création de l’Union pour la Méditerranée à Paris, le président Sarkozy a souhaité voir, parmi la quarantaine de chefs d’État et de gouvernement rassemblés dans la tribune, le 14 juillet 2008, le président syrien Bachar el-Assad. Le 14 juillet 2017, le premier après son élection, le président Macron a invité son homologue Donald Trump et 150 soldats américains ont participé au défilé militaire, pour commémorer l’entrée en guerre des États-Unis du côté de l’Entente en 1917. Le défilé du 14 juillet 2026, le dernier de son second mandat, témoigne de sa volonté de faire converger réarmement national et « coalition des volontaires » décidés à défendre l’Ukraine, représentés, dans le défilé, par des détachements de trente-cinq pays et, à la tribune, par vingt-cinq chefs d’État et de gouvernement autour du président Zelensky. L’histoire retiendra la coïncidence de cette volonté d’adaptation aux circonstances avec celle de commémorer le 10ᵉ anniversaire de l’attentat terroriste de Nice.

Après tant de batailles et de métamorphoses, les ressorts anciens de l’attachement des Français à leur fête nationale demeurent-ils intacts ? Marcel Aymé s’exprimait à ce sujet avec quelque ironie dès 1934, dans un article de Marianne : « Les réjouissances du 14 juillet ne ménagent guère de surprises, \[…\] mais leur caractère traditionnel en mesure justement le succès, et le public a eu largement le temps de s’y adapter. » On peut préférer la recommandation de Mona Ozouf : « ne ricanons pas trop de nos nostalgies. Elles disent nos appartenances. ». On voudrait aussi faire fond sur une volonté de transmission entre générations qui laisse à la jeunesse la liberté de réinventer à sa manière, pour reprendre les mots de Victor Hugo, le « jour populaire, / Où l’on vit un chant d’amour / Sortir d’un cri de colère ».

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
