# La gauche et la Vᵉ République, une ambiguïté fondamentale
**Date de l'événement :** 23/07/2026
* Publié le 23/07/2026

### Date
23/07/2026

## Chapô
**Depuis la naissance de la Vᵉ République en 1958, les partis de gauche n'ont cessé de dénoncer les travers de sa Constitution et les risques de dérive autoritaire associés. Paradoxalement, ils ont aussi appris, au fil des décennies, à en accepter les logiques institutionnelles et politiques, au point de faire de l'élection du chef de l'État leur terrain d'action privilégié. Bien qu'une critique plus affirmée du régime s'élève dans ses rangs depuis les années 2000, la gauche continue de se diviser sur les changements à apporter aux institutions pour susciter un véritable renouveau démocratique.**

## Corps du texte
Lorsque l'on observe aujourd'hui l'attitude de la gauche française ou, plus exactement, des gauches françaises, à l'égard des questions institutionnelles, on ne peut qu'être frappé par leur ambiguïté.

D'un côté, ces gauches, qu'elles se disent réformistes ou radicales, convergent vers la critique d'une Vᵉ République considérée comme essoufflée, peu ouverte aux nouvelles aspirations démocratiques et en proie à une logique d'hyper-présidentialisation perçue comme de plus en plus délétère. La France insoumise (LFI) et son leader, Jean-Luc Mélenchon, ont ainsi inscrit en bonne place dans leur programme la convocation d'une assemblée constituante qui serait chargée d'édifier un nouveau régime : une VIᵉ République. On rappellera, de manière plus large, que le programme de l'éphémère Nouvelle union populaire, écologique et sociale (NUPES), qui réunissait toutes les forces de gauche (socialistes, écologistes, communistes, insoumis) lors des législatives de 2022, affichait lui aussi l'objectif d'une VIᵉ République.

D'un autre côté, ces critiques rhétoriques récurrentes n'empêchent pas une acceptation de fait des logiques institutionnelles et politiques de la Vᵉ République, notamment de la prééminence du rôle du président de la République. Toutes les forces de la gauche parlementaire s'organisent actuellement en vue de l'élection présidentielle de 2027, le phénomène étant porté d'ailleurs à son acmé par LFI, dont la structure, le discours et la place accordée au chef sont autant d'éléments entièrement tournés vers cette perspective.

### Aux racines d'une difficulté

L'ambiguïté vient de loin. La nouvelle ère constitutionnelle qui s'ouvre le 1ᵉʳ juin 1958 avec le retour au pouvoir du général de Gaulle et qui se concrétise, après un référendum, par l'adoption de la Constitution du 4 octobre 1958 suscite des réactions contrastées de la part des différentes forces de gauche. Certaines d'entre elles, à commencer par la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) – le Parti socialiste dirigé par Guy Mollet – soutiennent le processus, du moins au départ. D'autres s'y opposent, au premier chef le puissant Parti communiste français (PCF), qui tente, sans succès, de sauver la IVᵉ République en agitant la crainte, ancienne à gauche, de la dictature et du retour du bonapartisme. Parmi les opposants, on trouve aussi Pierre Mendès-France. L'ancien chef du gouvernement (1954-1955) représente alors une gauche progressiste et se veut le porteur d'une République « moderne » et d'un régime parlementaire plus rationnel et efficace. Sur cette base, il se montre très critique du nouveau régime.

Ce dernier lui paraît concentrer dans les mains du pouvoir exécutif, essentiellement du chef de l'État, des pouvoirs bien trop importants et remettre en cause le contrat entre les citoyens et les élus, contrat qui est, aux yeux de Mendès-France, au fondement même de la démocratie.

Ces attaques ne font que croître durant les années 1960. La majeure partie des forces de gauche, socialistes compris cette fois, dénoncent la pratique gaullienne des institutions qui leur semble, soit dénaturer, soit renforcer davantage les travers du texte constitutionnel en l'entraînant, en particulier, dans une dérive quasi monarchique. L'ensemble des gauches est, à ce titre, unanime pour prôner le « non » lors du référendum constitutionnel du 28 octobre 1962, qui vise à mettre en place l'élection du président de la République au suffrage universel. La mesure est en effet perçue, non comme une démocratisation, mais comme la porte ouverte au pouvoir personnel. L'appel au « non » se solde par un échec. Le « oui » l'emporte, avec 62 % des voix, et les élections législatives qui suivent confortent la majorité gaulliste. 

Dans l'ensemble, les différentes gauches tardent à mesurer le succès, et surtout l'ancrage, d'une Vᵉ République qui apparaît alors, aux yeux d'une bonne part de l'opinion publique, comme synonyme de croissance et de stabilité. Beaucoup de personnalités de gauche n'y voient, au contraire, qu'une situation provisoire, uniquement liée à la personnalité et au charisme du général de Gaulle et appelée, après lui, à revenir à la norme parlementaire.

### S'adapter à la Vᵉ République ou l'infléchir ?

Faut-il, en attendant en quelque sorte, se contenter de dénoncer le régime ? Ou au contraire s'en accommoder, du moins temporairement, et essayer de l'infléchir de l'intérieur ? De tels questionnements sont récurrents à l'orée des années 1960, comme en témoigne le cas de François Mitterrand. Critique de la première heure de la Vᵉ République, il continue par la suite à s'en montrer un féroce contempteur, comme on peut le lire dans son pamphlet, _Le coup d'État permanent_, paru en 1964.

Dans ce texte, il s'attaque moins au texte constitutionnel en soi qu'à la politique et à la pratique gaulliennes : il dénonce l'usage injustifié du référendum en 1962, la bascule d'un président arbitre et garant des institutions vers un président omnipotent qui marginalise le gouvernement et le Parlement, les dérives du pouvoir en matière de justice et de police (réseaux officieux, justice d'exception, peu de cas fait du Conseil constitutionnel, etc.). Cela n'empêche pas celui qui aspire de plus en plus fortement à devenir le représentant de la gauche non communiste à accepter, dans les faits, le cadre institutionnel et à entériner le nouveau rôle nodal de l'élection présidentielle.

L'élection de 1965, la première à se dérouler au suffrage universel direct, constitue à cet égard un tournant. François Mitterrand, investi par les socialistes, soutenu par les autres forces de gauche, communistes compris, et par nombre de personnalités, à commencer par Pierre Mendès-France, se présente comme l'opposant par excellence au président de Gaulle et comme le porteur potentiel d'une autre pratique du pouvoir. En même temps, il conforte la place de l'élection présidentielle et contribue à faire du cadre institutionnel et politique de la Vᵉ République le terrain d'action obligé pour les différentes composantes de la gauche.

Cette adaptation implicite devient la règle au cours de la décennie suivante. Si le régime est de plus en plus accepté comme un fait durable, les critiques de la gauche demeurent nombreuses sur sa mise en pratique, qu'il s'agisse des pouvoirs du président de la République, de l'absence de transparence et de contre-pouvoirs ou encore des dysfonctionnements d'un État jugé trop centralisateur et technocratique.

Pourtant, au même moment, les projets proprement alternatifs se font rares, et les propositions de réforme institutionnelle restent très circonscrites, se focalisant notamment sur la remise en cause de l'article 16 de la Constitution, qui confère au président des pouvoirs extraordinaires en cas de crise politique majeure. Surtout, la réorganisation du champ partisan à gauche – avec, en particulier, le rôle croissant du Parti socialiste refondé et emmené par François Mitterrand – s'opère en se conformant à la dynamique du régime : les différents partis de gauche, communiste ou socialiste, se structurent de plus en plus à cette aune, avec en ligne de mire la sélection d'un candidat pour l'élection présidentielle.

Il n'y a donc rien de très étonnant à ce que le candidat Mitterrand, éluPrésidentt de la République le 10 mai 1981, n'entreprenne pas de révolution institutionnelle, finalement, et même qu'il se coule dans la pratique de ses prédécesseurs, au point de se voir reprocher, à son tour, une certaine dérive monarchique.

L'arrivée de la gauche au pouvoir n'est cependant pas sans effet sur la Vᵉ République. L'alternance concourt à ce que le régime devienne la norme et le cadre communément acceptés. Si les institutions demeurent inchangées, certains infléchissements se manifestent, par exemple avec les premières lois de décentralisation (1982-1983) qui réaménagent la répartition des pouvoirs entre l'État central et les collectivités locales.

La logique présidentialiste, subie puis acceptée par la gauche, n'en continue pas moins de peser, charriant avec elle son lot de difficultés et de retournements. Le cas de la troisième cohabitation (1997-2002) est sur ce point révélateur. Le socialiste Lionel Jospin, à la tête d'une majorité de « gauche plurielle » (socialiste, communiste, écologiste) se montre alors désireux, en tant que Premier ministre, d'adopter \*a minima\* une pratique différente des institutions, en gouvernant en dialogue avec sa majorité, en renonçant à l'usage de certains outils (le fameux article 49.3 de la Constitution), en tentant, en somme, de renforcer la face parlementaire du régime. C'est pourtant le même Lionel Jospin qui, en accord avec le président Jacques Chirac, contribue à renforcer encore la logique présidentialiste de la Vᵉ République en faisant adopter le passage au quinquennat en 2000. Cette logique apparaît de plus en plus, aux yeux de la gauche, à la fois comme inclination irrésistible et comme un piège. Les élections présidentielles de 2002 l'attestent, qui voient la multiplication des « petits candidats » à gauche et à l'extrême gauche. Ce phénomène concourt à fragiliser le candidat socialiste Lionel Jospin, dont la promesse floue de « présider autrement » ne parvient pas à marquer les esprits. Son échec du 21 avril 2002 au premier tour de l'élection présidentielle signale aussi toutes les contradictions de la pratique réformiste des institutions qu'il a voulu mettre en œuvre.

### La VIᵉ République, projet ou mythe ?

Le début des années 2000 voit néanmoins le retour, dans certaines parties de la gauche, d'une critique plus affirmée de la Vᵉ République, qui ne se contente pas de prôner une pratique différente des institutions, mais qui pointe en elles des failles fondamentales et appelle à créer un autre modèle. Paradoxalement, cette critique se manifeste, en premier lieu, au cœur même du Parti socialiste, avec la création, en 2001, de la Convention pour la VIᵉ République (C6R) par le député Arnaud Montebourg, suivie de la publication d'un certain nombre d'ouvrages sur le sujet. Comme on l'a déjà mentionné, le parti de Jean-Luc Mélenchon reprend ensuite largement cette critique à son compte, même si elle s'élève aussi chez les autres partis de gauche. Jusqu'à présent néanmoins, la VIᵉ République n'est pas encore sortie du champ du discours, ou du mythe, pour passer à un véritable projet politique. Sans doute l'obstacle ne tient-il pas uniquement à un rapport de force défavorable aux gauches en général, mais aussi à la persistance d'ambiguïtés toujours pas levées.

Le changement institutionnel complet du régime doit-il constituer une priorité et un préalable à tous les autres changements (selon l'option défendue par LFI) ? N'est-il, au contraire, qu'une question subordonnée, le texte de 1958 étant, après tout, suffisamment plastique pour se voir pratiqué dans des sens très différents ? Telle était, d'une certaine manière, l'intuition non poursuivie, et par ailleurs très critiquée, des premiers mois du quinquennat du socialiste François Hollande (2012-2017)\*, lorsque ce dernier prônait la mise en œuvre d'une « République normale ». S'il doit, malgré tout, se produire un changement de République, quel sens lui donner ? Celui d'un régime purement présidentiel ou, à l'inverse, d'un régime parlementaire équilibré et rationalisé, dans la lignée de Pierre Mendès-France ? Ne faut-il pas aller au-delà et faire de la future Constitution le vecteur d'un véritable renouveau, par exemple en façonnant de nouvelles formes de démocratie directe (définition du mandat, élargissement du champ du référendum, démocratie citoyenne, etc.) ? Comment, dès lors, concilier ces évolutions avec le dilemme que vivent toutes les gauches, des plus radicales aux plus réformistes, celui qui fait d'elles à la fois des critiques farouches des dérives associées à l'hyper-présidentialisation et des actrices fascinées par ce même processus ?

On le voit, les interrogations demeurent nombreuses. Elles touchent aux impensés du présent et font rejouer ceux du passé. S'il est un des révélateurs des divisions actuelles des gauches françaises, le débat insoluble sur la nature du « bon » régime démocratique est peut-être aussi le miroir de leur difficulté commune.

## Notes
Alliès P., _Pourquoi et comment une VIᵉ République ? Pour en finir avec la crise de régime_, Paris, Climats, 2002.

Mendès-France P., _La République moderne_, Paris, Gallimard, 1962.

Mitterrand F., _Le Coup d'État permanent_, Paris, Plon, 1964.

Montebourg A., François B., _La Constitution de la VIᵉ République. Réconcilier les Français avec la démocratie_, Paris, Odile Jacob, 2005.

Vergnon G., « "La force électorale ?" Les campagnes d'Alain Krivine et Arlette Laguiller (1969-1974) », _Histoire politique_, 44, 2021, [https://urlr.me/BrqaJQ](https://www.google.com/search?q=https://urlr.me/BrqaJQ).

Vigreux J., « "Deux 'grands' devenus 'petits'" : Robert Hue et Marie-George Buffet, candidats communistes aux élections présidentielles de 2002 et 2007 », _Histoire politique_, 44, 2021, [https://urlr.me/fBFpy8](https://www.google.com/search?q=https://urlr.me/fBFpy8).

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
