# Peut-on parler de recul du fait religieux en Europe au XIXe siècle (1789-1914) ?
**Date de l'événement :** 24/07/2026
* Publié le 24/07/2026

### Date
24/07/2026

## Chapô
**Dans le cadre d'un nouveau format, _Conférence_ invite des enseignants et des étudiants à partager les meilleures copies de l'année. Sophie Pousset, enseignante agrégée d'histoire à Sciences Po, a ainsi sélectionné la copie de son étudiant Ruben Smidtas-Schalita afin d'en proposer la publication. Cette initiative vise à mettre en lumière les exigences de l'écriture de l'histoire tout en ouvrant la réflexion sur un enjeu majeur de nos sociétés contemporaines : le « recul du fait religieux ». Comment comprendre et analyser les transformations du religieux qui ont marqué l'histoire ?**

## Corps du texte
_**Copie étudiante : "Peut-on parler de recul du fait religieux en Europe au XIXe siècle ?" par Ruben Smidtas-Schalita**_ 

_Le 20 septembre 1870 marque la fin des pouvoirs temporels du pape. Le royaume d'Italie, profitant de la défaite française de Sedan, conquiert Rome. Selon ses propres mots, Pie IX est fait « prisonnier » au Vatican. Ainsi, le XIXᵉ siècle est souvent présenté comme le siècle de l'effacement du religieux au profit, par exemple, du scientifique, ce qui amène certains à parler de recul du fait religieux en Europe. Un « recul » du fait religieux peut être défini comme un affaiblissement de celui-ci qui passerait par une baisse de la foi, de la pratique, du nombre de croyants, ou plus généralement de l'influence de la religion sur les mentalités ou les sociétés._

_Mais le terme « recul » peut également renvoyer à un retour en arrière : un « recul » des religions désignerait alors une volonté religieuse de retour à l'ordre ancien, une forme de réaction par la foi. Le fait religieux, quant à lui, désigne l'ensemble des faits définis comme tels par les individus renvoyant au surnaturel ou au divin. Il comprend la croyance, la pratique, et toutes les formes d'expérience religieuse, qu'elles soient catholiques, protestantes, musulmanes ou juives. Notre analyse se concentrera sur l'Europe, et inclura le continent, la Grande-Bretagne, ainsi que la partie européenne de l'empire ottoman et de la Russie. Par ailleurs, nous nous concentrerons sur le « grand » XIXᵉ siècle, allant de la Révolution française de 1789 et de son hostilité manifeste à l'égard de la religion, jusqu'au déclenchement de la Première Guerre mondiale, à l'origine elle aussi d'une profonde restructuration des mentalités portant sur la modernité comme sur les religions, au vu notamment de l'horreur des combats._

_Ainsi le XIXᵉ siècle, encadré par deux événements qui affaiblissent la religion, est-il le siècle de la disparition du religieux ? De quelle manière le fait religieux se réinvente-t-il, le cas échéant ?_

_Nous verrons d'abord que le XIXᵉ siècle est bien le siècle d'une baisse apparente du religieux, puis nous nuancerons ce constat en montrant que le fait religieux parvient à se réinventer. Enfin, nous analyserons le « recul » des religions comme désignant un retour en arrière, et nous pencherons sur la place du religieux face à la modernité, entre réaction et modernisation._

_En premier lieu, le XIXᵉ siècle apparaît bien comme traversé d'un recul manifeste du religieux. Nous verrons qu'il peut être vu comme le siècle de la science et de la rationalité, puis que le catholicisme se trouve en perte de vitesse face à cette modernité, et enfin que de nouvelles idéologies se substituent à la religion._

_Tout d'abord, le XIXᵉ siècle est marqué par les progrès de la science. La raison se retrouve alors en mesure de répondre aux grandes questions, et donc de supplanter la religion. Avec Pasteur, la maladie devient un fait naturel et guérissable, et non plus un châtiment divin. L'évolutionnisme de Darwin (L'Origine des espèces) et, avant lui, le transformisme de Lamarck mettent à mal le récit biblique. Auguste Comte en vient à théoriser, dès la première moitié du siècle, le positivisme, une forme de scientisme s'appuyant sur l'ordre et le progrès. L'historiographie se détache elle aussi de la religion. Ernest Renan, dans_ La Vie de Jésus _(1863), tente ainsi d'historiciser le christianisme, et présente Jésus comme un personnage historique qu'il faudrait analyser comme les autres. Perrine Simon-Nahum met en lumière, dans « Le Scandale de La Vie de Jésus de Renan. Du succès historique comme mode d'échec de la science », le succès phénoménal de l'ouvrage (qui engendra rééditions et pamphlets), qui ne parvient toutefois pas à imposer comme discipline historique en France l'histoire des religions, à l'inverse de ce qui a pu être fait en Allemagne. Les progrès scientifiques sont donc couramment présentés comme à l'origine d'un « désenchantement du monde » tel que théorisé par Max Weber à la fin du siècle, entre autres raisons._

_Face à cette modernité, la religion catholique semble marquer le pas. Dès le début du siècle, la Révolution française lui déclare la guerre. Les biens du clergé sont nationalisés dès 1789 et les prêtres et rabbins réfractaires, c'est-à-dire qui refusent de prêter serment à la Constitution civile du clergé (1790) sont pourchassés. Napoléon, s'il rétablit les relations avec le pape par le Concordat de 1801, finit par l'emprisonner. La IIIe République, par la loi de 1881 sur l'enseignement laïc puis de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, achève de faire reculer le fait religieux en France. De manière marquante, le pontificat de Pie IX (1846-1878) se distingue par son opposition à la modernité triomphante, qu'il condamne fermement dans le « Syllabus Errorum » de 1864. Le catholicisme semble donc être en déclin._

_Enfin, de nouvelles idéologies, qui naissent tout au long du siècle, se substituent à la religion. Au-delà du scientisme, le socialisme, le féminisme, le libéralisme, le nationalisme, mais également l'antimodernisme, le déclinisme ou l'antisémitisme prétendent réorganiser la société. Ainsi, la Commune de Paris (1871) illustre cette volonté de réorganiser la société sur des bases nouvelles. Le SPD allemand, quant à lui, tente de créer une société ouvrière autonome avec des chorales, salles de sport, et autres lieux de socialisation. Les nouvelles idéologies du siècle participent donc du déclin religieux._

_Il semble ainsi que le fait religieux connaisse un déclin au cours du XIXᵉ siècle. Cependant, il apparaît nécessaire de nuancer ce constat, particulièrement au vu des phénomènes de renouveau religieux et spirituel que l'on peut observer._

_Le déclin du religieux peut être fortement nuancé. Nous nous pencherons d'abord sur le fait que le déclin concerne avant tout le catholicisme (déclin lui-même discutable) et bien moins le protestantisme, l'islam, et le judaïsme, puis nous analyserons le phénomène de renouveau religieux (ou Great Awakening). Enfin, nous montrerons que si les religions traditionnelles peuvent apparaître en déclin relatif, le XIXᵉ siècle voit naître de nouvelles formes de religiosité._

_Tout d'abord, le recul religieux concerne bien plus le catholicisme que les autres religions. Le Hajj, à La Mecque, rassemble ainsi plus de deux cent mille fidèles à la fin du siècle. De son côté, le judaïsme voit naître le mouvement sioniste, à la fin du siècle, dirigé par Theodor Herzl, ou encore le Bund, syndicat socialiste d'Europe de l'Est qui joue un rôle prépondérant dans la révolution russe de 1905. Par ailleurs, le déclin du catholicisme est à relativiser : le Zentrum catholique sort renforcé, sur le plan électoral, du Kulturkampf bismarckien des années 1870._

_En outre, l'historiographie moderne identifie dans le premier XIXᵉ siècle un « Great Awakening » (1790-1840), qui correspond à un renouveau de la foi, notamment protestante, dans les pays anglo-saxons, porté par des figures féminines telles qu'Hannah More ou Jarena Lee. Les femmes jouent ainsi un rôle prépondérant dans ce retour paradoxal du religieux (que l'on peut lier aux angoisses naissantes face à la modernité ou l'industrialisation). De nombreux ordres féminins actifs, comme la Petite Sœur des Pauvres, voient aussi le jour dans toute l'Europe. Les pèlerinages sont également en grand développement, grâce aux moyens de transports modernes, comme le train, qui se généralisent. Une gare est ainsi construite à Lourdes en 1866, soit huit ans après les apparitions de Bernadette Soubirous. Enfin, les nombreuses missions évangélisatrices dans les colonies témoignent de la prégnance du sentiment religieux._

_Par ailleurs, si les religions traditionnelles ont pu connaître un déclin tout relatif, le fait religieux est loin de disparaître, comme l'illustrent les nouvelles formes de religiosité naissantes. La Révolution française voit ainsi s'imposer la religion de l'Être suprême, le wahhabisme et le soufisme se répandent dans l'empire ottoman, sous l'effet de l'émirat du Nedjd (1824-1891), et la figure de Pierre Curie, très impliqué dans le spiritisme, montre que religieux et science sont loin de s'opposer. Plus encore, le positivisme comtien devient lui-même une Église, avec ses sacrements, et le marxisme peut être analysé comme une nouvelle forme de religion en lui-même. Enfin, Weber parlera de l'esprit du capitalisme comme d'une religion découlant de l'éthique protestante._

_En somme, le déclin du fait religieux au cours du XIXᵉ siècle doit être fortement nuancé, tant le religieux continue d'imprégner les esprits. Face au recul du religieux encore plus marqué au XXIe siècle, l'historiographie tend à relativiser la sécularisation des mœurs du XIXe siècle. Cependant, le « recul » du religieux peut renvoyer, outre un affaiblissement, à un retour en arrière. Les religions « reculent-elles » donc au XIXᵉ siècle, au sens où elles « régresseraient » vers un ordre ancien ?_

_Les religions, au XIXᵉ siècle, doivent faire face à la modernité. Deux choix s'offrent à elles : le « recul », ou la modernisation. Nous nous pencherons d'abord sur les mouvements de recul, qui prônent la réaction, puis nous verrons que le religieux sait également se moderniser et se tourner vers l'avenir._

_Un mouvement de « recul » fort des religions, au sens de retour en arrière, traverse le XIXᵉ siècle. Le pontificat de Pie IX est ainsi marqué par un antimodernisme évoqué plus haut, et qui se conjugue à un renforcement des pouvoirs spirituels du pape lors du concile Vatican (1870), qui inaugure le concept d'infaillibilité pontificale. La religion réactionnaire s'incarne également dans le mouvement de « l'Internationale Blanche », illustré par des figures comme le catholique radical Joseph de Maistre, farouchement anti-révolutionnaire. Une fois au pouvoir lors de la Restauration française ou la période qui suivit le Trienio Liberal espagnol de 1820-1823, la religion traditionnelle adopte un comportement réactionnaire, en témoigne la loi Bonald de 1816 qui interdit le divorce en France. Dans l'Empire ottoman, la religion sait également se faire réactionnaire, notamment sous le sultanat d'Abdülhamid II qui débute en 1876. Edhem Eldem, dans son cours donné au Collège de France « L'empire ottoman et la Turquie face à l'Occident », met en lumière les massacres hamidiens de la fin du siècle et le repli religieux d'Abdülhamid II. Tout cela renforce l'idée développée par Arno Mayer dans La Persistance de l'Ancien Régime, selon laquelle la modernité a été surestimée par l'historiographie contemporaine._

_Cependant, de nombreux mouvements religieux embrassent la modernité, battant en brèche l'idée d'un « recul » conservateur inhérent aux religions. De nombreux mouvements protestants, souvent féminins, s'engagent ainsi dans la lutte abolitionniste, et obtiennent l'interdiction de l'esclavage au Royaume-Uni en 1833. Le féminisme religieux, qui s'illustre, entre autres, à la convention de Seneca Falls de 1848, connaît lui aussi un essor fulgurant. Même le catholicisme opère un tournant plus ouvert à la fin du siècle, comme l'illustre l'encyclique « Au milieu des sollicitudes » de 1892, qui inaugure le Ralliement à la IIIᵉ République. L'islam moderne se développe également, tout comme le judaïsme libéral : la Haskalah du XVIIIᵉ siècle imprègne ainsi de nombreuses communautés juives d'Europe centrale, et le Bund devient un des plus puissants syndicats d'Europe de l'Est._

_En somme, nous nous sommes interrogés sur la place du fait religieux en Europe au XIXᵉ siècle, et cherchions à savoir si ce siècle est celui de l'effacement du fait religieux. Nous avons montré que malgré un recul apparent (I), le fait religieux parvenait à se réinventer (II). Enfin, nous avons pensé le terme « recul » comme désignant un retour en arrière (III) et nous avons illustré les rapports multiples que le religieux savait entretenir avec la modernité tout au long du XIXᵉ siècle. Nous pourrions alors étendre notre analyse à l'évolution du fait religieux au XXᵉ siècle, marqué par les deux guerres mondiales. Le XXᵉ siècle fut-il religieux, ou ne le fut-il pas ?_

### _**Pourquoi choisir de mettre en lumière ce travail étudiant ?**_ 

Sophie Pousset : Cette excellente dissertation a été réalisée en quatre heures dans le cadre du cours de première année « Une histoire du XIXe siècle européen ». Cet enseignement invite les étudiants à interroger les fondements de la modernité politique, sociale et culturelle en Europe entre les révolutions atlantiques de la fin du XVIIIe siècle et l’avènement de l’ère des masses jusqu’en 1914. L’exercice consistait à mobiliser les connaissances acquises tout au long du semestre afin de construire une démonstration historique rigoureuse, nourrie par les apports de l’historiographie et attentive à la diversité des expériences européennes. Le sujet proposé – « Peut-on parler de recul du fait religieux en Europe au XIXe siècle ? » – permettait d’explorer ces enjeux à travers la question religieuse. 

**Un travail d'analyse pertinent**

Cette excellente copie d’histoire de première année repose sur une analyse particulièrement fine du sujet, associée à une excellente maîtrise des connaissances mises au service d’une démonstration rigoureuse et structurée.   

D’emblée, cette copie se distingue par l’excellence de son introduction et la finesse de son analyse du sujet. L’accroche, précise et pertinente, constitue un véritable point de départ de la réflexion. Surtout, l’étudiant transforme les termes mêmes de l’intitulé en outils d’analyse : le mot « recul » est envisagé à la fois comme déclin du religieux et comme possible retour à un ordre ancien, une double lecture qui structure l’ensemble de la démonstration. Le « fait religieux » est lui aussi appréhendé dans toute son ampleur, comme ensemble de croyances, de pratiques et d’expériences sociales, sans être réduit au seul christianisme. De même, les bornes chronologiques sont pleinement intégrées à la réflexion. L’étudiant ne se contente pas d’associer 1789 à la Révolution française et 1914 à la Première Guerre mondiale : il montre en quoi ces deux dates constituent des moments de reconfiguration profonde des rapports entre religion, société et modernité. Cette réflexion débouche logiquement sur une problématique claire et percutante et un plan solide : recul du fait religieux (I), persistance et adaptation des religions (II), puis retour à l’ordre ancien de certains mouvements religieux (III).   

**Une structure claire et cohérente**

La qualité de cette construction se retrouve ensuite dans l'ensemble du développement. Les annonces de parties sont denses et permettent immédiatement de saisir ce qui va être démontré avec une structure solide. Une fois les arguments posés, ils sont suivis d’exemples précis. Ces exemples ne sont pas seulement illustratifs ; ils sont mobilisés pour démontrer. L'étudiant ne juxtapose pas des connaissances mais les sélectionne en fonction de l'argument qu'il souhaite établir. Chaque exemple est ainsi intégré à un raisonnement et contribue à faire progresser la démonstration. Cette capacité à hiérarchiser les connaissances et à les mettre au service d'une argumentation distingue la copie d'une simple restitution de cours.

**L'inscription dans la diversité des lectures historiques**

Autre point fort : la mobilisation de l’historiographie. L’étudiant ne cherche pas à briller en multipliant les références, se refusant à un name dropping d’affichage. Les références mobilisées viennent en appui des arguments, leur conférant une profondeur et une rigueur scientifique. Ainsi, l’exemple de _La Vie de Jésus_ de Renan bien analysé est complété par un apport historiographique bien développé (Perrine Simon-Nahum). La mobilisation de l'historiographie est donc pertinente : les auteurs ne sont jamais convoqués comme de simples autorités intellectuelles ; leurs travaux sont discutés et intégrés à la démonstration. L'étudiant montre ainsi qu'il maîtrise non seulement les faits, mais aussi les débats historiographiques qui permettent de les interpréter. 

Si certains développements accordent une place importante à la France, reflet en partie de l’organisation du cours, la copie se distingue néanmoins par son souci constant d’élargir la réflexion à l’échelle européenne et impériale. L’étudiant mobilise ainsi des exemples issus de l’Allemagne, de l’Italie, de la Grande-Bretagne, de la Russie ou encore de l’Empire ottoman, tout en accordant une attention appuyée aux évolutions du judaïsme et de l’islam – avec des arguments solidement étayés par des exemples précis pertinemment mobilisés. 

Sur la forme, la qualité de l’expression conduit à une copie agréable à lire, dense dans son propos (aucun verbiage inutile), précise dans le choix des mots. Au total, cette copie se distingue par la combinaison rare d'une excellente maîtrise des connaissances, d'une réflexion personnelle nourrie par l'historiographie et d'une grande rigueur méthodologique, bref d’une réelle maturité intellectuelle. Enfin, cette copie ne cherche nullement à établir un parallèle avec l’actualité, ce qui n’est d’ailleurs pas l’objet d’un devoir d’histoire. Sa démarche nuancée et son refus des explications linéaires font néanmoins écho à des questionnements qui continuent d’animer la recherche historique contemporaine.

**Licence :** `#CC-BY (Attribution)` 

### Thématique
`#Démocratie` 

**Langue :** `#Français` 



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