# Le public : improviser la démocratie ? 
**Date de l'événement :** 27/07/2026
* Publié le 27/07/2026

### Date
27/07/2026

## Chapô
**This article is also [available in English](https://conference.sciencespo.fr/content/2026-07-22/improvising-democracy-the-public-as-actor-not-spectator_ULwxeW3tzDg9ESGm0PwC).** 

**Derrière le mot « public » (éducation publique, services publics, espace public), une même question affleure : sommes-nous les bénéficiaires passifs de nos institutions, ou les agents qui les font et les refont ? Le juriste et philosophe Christopher Kutz, professeur à l'université de Californie à Berkeley et ancien professeur invité à Sciences Po, en fait le cœur de son dernier ouvrage, _Publics in Action. The Self-Making of Civic Life_ (Oxford University Press, 2025), où il conçoit le public comme une capacité d'agir collective et improvisée, nourrie des expériences comparées de la Californie, de la France et de la Norvège. Reste la question à laquelle répond cet entretien : à l'heure du désenchantement démocratique et de la privatisation du monde, comment redonner aux publics la maîtrise de leurs institutions communes ?**

## Corps du texte
**_Question 1 : Dans votre livre, vous ouvrez votre propos en revisitant le concept de « public » et son intérêt pour penser les démocraties contemporaines. Pourriez-vous expliquer à quoi renvoie ce concept et ce qu'il permet de comprendre des enjeux politiques actuels ?_**

Christopher Kutz (C. K.) : Ce livre est né d'une prise de conscience tardive :  quand nous parlons « du public », nous entretenons en réalité des conceptions très diverses de la dimension « publique » des institutions : éducation, sécurité, santé, infrastructures, démocratie elle-même. Certaines langues, comme la langue anglaise, sont peut-être trompeuses en s'appuyant sur ce seul mot, public, là où le français recourt à toute une série de termes : « publique », « en commun », « étatique », « national ». Je me suis dit qu'en faisant dialoguer ces différents usages du mot, je pourrais montrer comment nous débattons de nos engagements envers la politique et la communauté, et comment nous les élaborons. Je voulais aussi que le livre montre comment différentes démocraties libérales (la France en premier lieu et, côté américain, la Californie, mais aussi la Norvège, le Royaume-Uni et l'Allemagne) façonnent des formes d'institutions publiques distinctes, mais également légitimes.  

Dans ce livre, je construis ainsi une image du substantif « public » à partir de ces différents emplois adjectivaux. L’image d'ensemble que je développe est que le « public » doit être compris comme un agent collectif, et non, par exemple, comme le récipiendaire passif de prestations ou une sorte de propriétaire abstrait de biens ou de ressources. La valeur publique décisive, pour les communautés démocratiques, est ce que j'appelle la « capacité d'agir collective improvisée » (improvisatory collective agency) : notre aptitude à nous relier les uns aux autres pour faire et refaire nos institutions, de sorte qu'elles reflètent notre sens d'une finalité et d'une identité partagées, s'adaptent aux circonstances changeantes et tirent les leçons que peuvent nous transmettre d'autres communautés confrontées aux mêmes types de problèmes.

Mon espoir est que, malgré les frustrations du paysage politique actuel, ce livre pourra inspirer celles et ceux qui œuvrent encore à bâtir des systèmes d'éducation, de justice, d'expression et de propriété qui incluent tous les membres de nos communautés, dans leur dignité et leur créativité.  

_**Question 2 : Votre premier chapitre examine le rapport entre les publics et la notion de biens publics, notamment comme manière de penser la privatisation de certaines ressources et de certains services essentiels. Quels critères permettent de distinguer les formes de privatisation politiquement acceptables de celles qui ne le sont pas ?**_  

L'idée principale que je défends dans le premier chapitre est que la « privatisation » n'est pas le contraire du « public » : il faut plutôt y voir une manière dont les publics organisent des institutions partagées. Qu'est-ce, après tout, que la « propriété privée », sinon un système de droits et de prétentions sur la terre et les biens, régi par des règles publiques et protégé par la force publique ? Dans un monde idéal, les publics rendent certaines ressources privées parce que cela protège la vie privée des individus, respecte des divergences raisonnables quant à leur usage, favorise la croissance économique, ou pour toute autre raison : cela repose sur un jugement partagé quant à ce que devraient être nos institutions.  

En pratique, bien sûr, des intérêts privés s'emparent souvent de nos institutions politiques à leur profit, et c'est là quelque chose que nous devons combattre. Mais de façon générale, je crois qu'il existe de nombreuses manières légitimes de piloter des institutions partagées, que ce soit par un contrôle public direct ou par une délégation au privé. La privatisation de l'eau est un exemple que je traite longuement dans le livre. J'y soutiens que la gestion privée des réseaux d'eau, courante en France (et rare aux États-Unis, par exemple), peut servir l'intérêt public, pourvu que la puissance publique conserve un fort pouvoir de régulation. Je reconnais toutefois que l'eau peut revêtir une signification sociale très profonde dans certaines communautés, et que sa privatisation peut faire courir de réels risques si la régulation publique est faible.   

L'autre institution avec laquelle je me débats vraiment sur ce point, ce sont les prisons. Je déteste l'idée des prisons privées (qui, contrairement à la France, sont répandues aux États-Unis). Je soutiens en particulier que la recherche du profit privé est incompatible avec le type de pouvoir physique et spirituel qu'incarne la prison. Si donc il existe une limite à la privatisation légitime, c'est bien ici qu'elle se situe. En même temps, est-il concevable qu'une organisation privée, laïque et à but non lucratif gère certaines prisons mieux que l'État, d'une manière concrètement plus fidèle aux valeurs publiques partagées de dignité et de réinsertion ? Assurément. La question sera donc de savoir si la gestion directe par l'État importe symboliquement au point de l'emporter toujours sur la privatisation. Il faut peut-être aussi admettre que privatiser des institutions défaillantes risque fort d'aggraver les choses, au prix d'une perte symbolique importante.  

La question décisive, pour moi, n'est pas de savoir si telle institution doit être privée ou publique, mais si sa manière de fonctionner réalise nos objectifs et nos valeurs publiques partagés, élaborés dans le jeu démocratique. Il nous faut éviter les pieuseries idéologiques de l'extrême gauche comme de l'extrême droite.  

_**Question 3 : Vous consacrez un autre chapitre à l'analyse d'un « public mondial » face à la crise climatique. Vous soutenez que l'économie seule ne peut résoudre cette crise et qu'il faut intégrer une réflexion éthique à la discussion. Pourquoi ?**_  

Merci de m'interroger sur ce chapitre : c'est la partie du livre qui m'a convaincu que j'avais quelque chose à dire qui en valait la peine. Faire de l'économie le prisme dominant pour penser le changement climatique pose un problème majeur : l'économie n'a qu'une seule valeur fondamentale, le bien-être (généralement mesuré à l'aune de la satisfaction des préférences) de ceux dont elle se préoccupe, à savoir les individus considérés un à un, en tous lieux et en tous temps. Cela laisse de côté quantité d'autres questions de valeur fondamentales, auxquelles l'économie ne peut répondre et qui n'entrent dans son analyse que si elles se traduisent dans les préférences individuelles. C'est simplement la conséquence du fait qu'il s'agit, au fond, d'un système éthique utilitariste.

Par exemple, une question cruciale pour les pays d'aujourd'hui est celle du poids à accorder au bien-être des générations futures. Ne leur accorder aucune valeur paraît manifestement injuste : elles ont autant de droit que nous, sinon plus, à une vie bonne. Mais leur accorder un poids égal reviendrait, puisqu'il y aura (espérons-le) un nombre infini d'êtres à venir, à réduire la qualité de nos propres vies à presque rien. C'est donc un choix de valeur qu'il faut trancher, un choix sur ce que nous sommes : un public mondial, ou un monde de publics, s'étendant dans le temps. Et aucune formule magique, économique ou philosophique, ne nous en livrera la réponse. Tout au plus la philosophie et l'économie peuvent-elles nous indiquer les bonnes directions. Mais résoudre ces questions relève de ce que j'ai appelé une politique de l'improvisation : de l'improvisation, parce que les défis du changement climatique sont inédits et que rien de ce que nous avons fait par le passé ne nous y a pleinement préparés.  

Ce chapitre est aussi l'occasion de montrer la valeur d'une approche globale : observer comment d'autres lieux bâtissent des systèmes et des institutions pour l'avenir, et en tirer des leçons. (Les musiciens de jazz appellent cela écouter avec de « grandes oreilles ».) J'en retire trois leçons.

1.  De la France, d'abord : la confiance dans la capacité de l'État, héritage du gaullisme, peut faire une immense différence, comme l'illustre la décarbonation du réseau électrique français grâce au nucléaire.
2.  De la Norvège, ensuite, qui a placé les revenus déclinants de son pétrole dans un fonds souverain à vocation sociale, appelé à verser des dividendes pendant mille ans ou davantage : une leçon sur la manière de prolonger la politique nationale dans un futur lointain.
3.  De la Californie, enfin (que je traite comme une démocratie libérale à part entière, car je ne suis plus très sûr de l'ensemble des États-Unis !) : une leçon sur la construction de systèmes sociaux qui incluent tous ceux qui contribuent à la société et à l'économie, et pas seulement les détenteurs d'un statut politique formel.

Ces trois leçons me paraissent essentielles pour répondre au changement climatique, problème qui exigera une action étatique massive et coordonnée, un engagement envers les intérêts de l'avenir, et aussi peu d'égard pour les frontières politiques qu'en a le CO₂ lui-même. Réunir ces leçons, de façon globale et pluraliste, est l'affaire de la politique, non de l'économie. Et il n'y a d'autres réponses à trouver que par un processus d'apprentissage mutuel et d'expérimentation.  

_**Question 4 : Votre livre met en avant la capacité d'agir collective à travers le rôle des espaces publics, des groupes et des institutions. Que pensez-vous des théories des communs, qui reposent sur l'autogouvernance et soutiennent que le caractère public d'une ressource devrait dépendre de la participation des usagers à sa gouvernance ?**_  

Vous évoquez là les idées sur la gestion des ressources communes qu'a explorées la grande politiste (et prix Nobel d'économie) Elinor Ostrom. Son œuvre m'a toujours profondément marqué, par la manière dont elle met en valeur ce que les communautés peuvent accomplir ensemble. J'y vois une réponse à ces théories libertariennes simplistes, en vogue aux États-Unis dans les années 1960, selon lesquelles, faute d'accorder aux individus des parts de propriété privée, ceux-ci surexploiteraient ou dégraderaient les biens et ressources partagés. Ostrom a montré que bien des communautés savent faire usage de biens communs (pâturages, cours d'eau, espaces ouverts) d'une manière qui déjoue la crainte du libertarien.   

Pensons aux parcs publics. Certes, en l'absence de gestion ou de règles collectives, on peut en abuser : musique trop forte, détritus, pelouses saccagées. Mais, à l'exception notable du jardin du Luxembourg, la plupart des parcs n'exigent guère l'intervention de la police pour faire respecter les règles, car la plupart de leurs usagers souhaitent en profiter d'une façon qui respecte aussi les intérêts d'autrui. Nous sommes en réalité très doués pour partager, dès lors que nous percevons l'utilité des règles encadrant notre usage commun et que nous voulons pouvoir en jouir sur le long terme. Autrement dit, exactement comme vous le dites, le caractère public d'un parc se maintient par la participation des usagers à sa gouvernance : par leur propre retenue et par le respect qu'ils portent à la légitimité des règles communes. Pour moi, l'un des grands contrastes, à mesure que je fais la navette entre la France et les États-Unis, tient à ce que la France demeure à ce point un pays d'institutions publiques et partagées. La grande exception, aux États-Unis, ce sont nos parcs nationaux, jadis un modèle pour le monde, mais qui traversent aujourd'hui une période difficile.  

Cela dit, je ne veux pas prétendre que toute ressource ou tout bien devrait être géré collectivement. Si je crois qu'il faut des parcs publics, grands et petits, je ne pense pas que toutes les terres doivent être possédées et gérées collectivement. Les gens veulent user de la terre de façons très diverses et, dès lors qu'ils peuvent le faire sans se nuire gravement les uns aux autres, il n'y a pas de raison de faire de l'usage de chacun l'affaire de tous, pour ainsi dire. L'éducation est elle aussi, à bien des égards, un bien public au sens des économistes : ses bénéfices rejaillissent sur tous, car les États comptant de nombreux membres bien éduqués sont plus riches et plus justes. Mais si je pense que chaque État devrait offrir une éducation publique aisément accessible, je crois aussi qu'il est bon de disposer d'une diversité de modèles éducatifs privés, afin d'éviter les écueils du contrôle centralisé. Et les systèmes d'éducation publique qui concentrent trop de ressources sur une poignée de bénéficiaires directs, ce qui est à mes yeux le travers du système des grandes écoles, posent eux aussi problème.  

_**Question 5 : Votre livre aborde brièvement les transformations numériques induites par Internet et les réseaux sociaux. Comment envisagez-vous le développement de l'intelligence artificielle, en particulier les transformations qu'elle opère dans l'espace public ?**_  

Voilà encore une excellente question. J'ai écrit la quasi-totalité du livre avant que les modèles d'IA générative ne deviennent publics : je n'en parle donc pas du tout. Mais, bien sûr, j'y pense énormément ! J'ai remarqué, au fil de mes conversations en France, qu'on y est généralement plus optimiste à l'égard de l'IA qu'aux États-Unis. Je suis pour ma part très inquiet, peut-être parce que je vis dans la baie de San Francisco à côté de la Silicon Valley, où sont aussi implantées la plupart des entreprises d'IA : je suis sans doute davantage vacciné contre leur battage médiatique, et plus alarmé aussi par les orientations mégalomanes (et fascisantes) qu'affichent de plus en plus nombre de leurs dirigeants. Si j'étais optimiste, je dirais que l'IA est extrêmement prometteuse précisément en raison de ses limites. Les systèmes d'IA ne sont pas (encore) très créatifs, mais ils excellent à synthétiser des courants de pensée et de recherche produits par les humains, ce qui peut servir de socle au type d'improvisation dont je parlais plus haut. J'imagine aussi des systèmes d'IA jouant le rôle d'excellents facilitateurs de conversations publiques, au point de faire partie de l'architecture de notre espace public autant que les cafés de Londres ou de Vienne au XVIIIe siècle. Dans son dernier livre, Hélène Landemore convoque la figure de la « joyeuse hôtesse » de Chesterton, celle qui fait en sorte que chaque invité d'une réception se sente considéré et valorisé : c'est son idéal de démocratie participative. On peut supposer qu'un système d'IA pourrait tenir ce rôle, en menant des conversations attentives et individualisées, puis en facilitant les discussions de groupe.  

Mais, à vrai dire, aucun de ces scénarios ne m'inspire d'optimisme. Je redoute davantage le pouvoir des systèmes d'IA, déployés par des acteurs malveillants, de façonner nos opinions et d'éroder notre capacité à démêler le vrai du faux, dans les mots comme dans les images. Je m'inquiète de voir des acteurs privés ou étatiques se servir de l'IA pour nous inciter, à la manière d'un nudge, aux croyances ou aux actes qu'ils souhaitent. Je m'inquiète de notre propre déqualification cognitive, à mesure que nous perdons la capacité de lire et de critiquer, pour nous contenter de demander à Claude son résumé et son avis. Et à mesure que les systèmes d'IA consommeront toujours plus de leur propre production, ils ne pourront plus synthétiser les œuvres créatrices humaines sur lesquelles ils ont été bâtis. L'IA me semble plus susceptible de mener à Idiocracy qu'à la démocratie athénienne. Le seul espoir, à mon sens, réside dans un système d'IA international, produit et géré publiquement, afin de soustraire ces systèmes au contrôle des entreprises ou d'un État isolé. (Je me réjouis que la France s'efforce de travailler à sa souveraineté numérique.) Mais j'ignore quelles en sont les chances. J'ai récemment assisté à une conférence de Stuart Russell, pionnier de l'IA qui enseigne lui aussi à UC Berkeley, lequel rapportait un échange avec le dirigeant d'une entreprise d'IA. Selon Russell, cette personne estimait qu'il faudrait un événement « de l'ampleur de Tchernobyl » pour pousser les gouvernements à agir, et c'était là le scénario « le plus optimiste ». Je crains qu'il n'ait raison.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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