# La dérive illibérale des démocraties contemporaines
**Date de l'événement :** 28/07/2026
* Publié le 28/07/2026

### Date
28/07/2026

## Chapô
**Pour la première fois depuis des décennies, le monde compte davantage de régimes autocratiques que de démocraties, et une quarantaine de pays voient leurs standards institutionnels reculer. Kevin Arceneaux, Alexandre Escudier et Gilles Ivaldi, chercheurs au CEVIPOF, analysent les mécanismes de cette dérive illibérale qui, loin de la rupture spectaculaire, procède par déplacements successifs sans jamais abolir formellement les élections. Comment préserver l'équilibre entre souveraineté populaire et contraintes constitutionnelles quand la majorité est tentée de transformer sa victoire électorale en prérogative durable ?**

## Corps du texte
Les États-Unis de Donald Trump illustrent les mécanismes à l'œuvre dans la dérive illibérale que connaissent certaines démocraties. Le phénomène ne procède pas d'une rupture spectaculaire et n'abolit pas nécessairement les institutions ni le pluralisme. Il opère par déplacements successifs, au moyen de réformes légales et de réinterprétations des règles, montrant par là qu'une démocratie ne se réduit pas à ses textes fondateurs, mais qu'elle suppose des pratiques de modération, de compromis et de respect des principes communs.  

Le rapport 2025 de V-Dem marque une inflexion historique : pour la première fois depuis plusieurs décennies, le nombre de régimes classés par cet institut de recherche international comme autocratiques dépasse celui des régimes démocratiques, et près d'une quarantaine de pays enregistrent un recul mesurable de leurs standards institutionnels. Ce basculement ne s'explique pas uniquement par la disparition de démocraties au profit de régimes autoritaires. Il tient aussi à une transformation interne de régimes qui continuent d'organiser des élections, mais en altèrent progressivement la qualité, l'équité et les garanties pluralistes.  

### Une configuration politique singulière  

L'expression « démocratie illibérale », popularisée par Fareed Zakaria en 1997, désigne des régimes où les procédures électorales demeurent en place alors même que les principes constitutifs du constitutionnalisme libéral sont progressivement affaiblis.  

L'illibéralisme ne procède pas par rupture spectaculaire. Il n'abolit pas nécessairement la Constitution ni le pluralisme partisan. Il opère par déplacements successifs, au moyen de réformes légales, de modifications réglementaires et de réinterprétations des règles existantes. L'élection conserve sa centralité, mais change de portée : elle devient l'argument principal d'une majorité qui s'autorise à remodeler unilatéralement l'architecture institutionnelle.  

### Trois mécanismes récurrents  

Le premier mécanisme est la concentration du pouvoir exécutif et l'affaiblissement de l'État de droit. Les contre-pouvoirs – juridictions constitutionnelles, autorités administratives indépendantes, médias critiques, droits des minorités – sont présentés comme des obstacles à la volonté populaire. Des réformes visent à modifier leurs modes de nomination, à restreindre leurs compétences ou à élargir les prérogatives de l'exécutif. En Hongrie, par exemple, à partir de 2010, le gouvernement de Viktor Orbán a fait adopter une nouvelle Constitution, redéfini la composition et les compétences de la Cour constitutionnelle et modifié le système électoral.  

Le deuxième mécanisme est la mise au pas partisane de l'État. Des postes stratégiques de l'administration, des entreprises publiques ou des organes de régulation sont confiés à des proches du pouvoir. Des instruments administratifs ou fiscaux peuvent être mobilisés sélectivement contre des opposants ou des organisations critiques sans qu'il ne s'agisse de coercition directe.  

Le troisième mécanisme est la transformation de l'espace public. Les opposants sont disqualifiés sur un registre moral ou identitaire ; les médias indépendants subissent des pressions économiques ou des restructurations de leur actionnariat ; la communication numérique permet un lien direct, souvent polarisant, entre les dirigeants et leur base électorale.  

### Un phénomène global et hétérogène  

L'illibéralisme ne se manifeste ni dans une seule région du monde, ni sous une orientation idéologique unique. S'il est fréquemment associé à des gouvernements conservateurs ou nationalistes, des trajectoires comparables sont observées sous des gouvernements se réclamant de la gauche, comme au Venezuela. Ce qui rapproche ces expériences est une pratique convergente : subordonner les contre-pouvoirs à la majorité gouvernante et réduire l'autonomie des instances susceptibles de limiter l'exercice du pouvoir.  

Le cas des États-Unis illustre la portée du phénomène. Sous la présidence de Donald Trump, plusieurs dynamiques caractéristiques de la dérive illibérale se conjuguent : pression sur le ministère de la Justice et les agences fédérales pour les aligner sur les objectifs de la Maison-Blanche ; remise en cause de la légitimité des décisions judiciaires contraires à la ligne présidentielle ; attaques systématiques contre les médias, qualifiés d'« ennemis du peuple » ; pressions sur l'opposition démocrate et les universités au nom de la lutte contre les prétendus excès de la « politique identitaire ». L'utilisation du Department of Government Efficiency (DOGE) pour affaiblir structurellement des agences fédérales, la multiplication des executive orders et le déploiement de la Garde nationale et de la police de l'immigration (ICE) dans le maintien de l'ordre intérieur relèvent de ce que des chercheurs ont qualifié d'authoritarian playbook (manuel de l'autoritarisme).  

### Les conditions de la résilience démocratique  

Une démocratie ne se réduit pas à ses textes fondateurs. Elle suppose des pratiques durables de modération, de compromis et de respect des règles communes. La résilience face à une dérive illibérale implique plusieurs exigences conjointes : l'intégrité du processus électoral, incluant la transparence du financement politique et l'égalité d'accès à l'espace public ; l'indépendance effective des juridictions et de la haute administration ; la protection du pluralisme médiatique contre les concentrations excessives ; la vitalité d'une société civile capable d'organiser des contre-pouvoirs et d'accroître le coût politique des atteintes aux libertés.  

L'illibéralisme révèle des tensions internes à la démocratie : lorsque les limites juridiques et culturelles qui encadrent l'exercice du pouvoir s'affaiblissent, la majorité peut être tentée de transformer sa victoire électorale en prérogative durable. Préserver l'équilibre entre souveraineté populaire et contraintes constitutionnelles dûment normées demeure, dans ce contexte, l'enjeu décisif des démocraties libérales.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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