# Promenades sociologiques à Rome
**Date de l'événement :** 29/07/2026
* Publié le 29/07/2026

### Date
31/07/2026

## Chapô
**Ville éternelle, capitale politique, métropole contemporaine : Rome échappe aux catégories qui prétendent la définir. Marco Cremaschi, professeur des universités à Sciences Po et directeur du Cycle d'urbanisme de l'École urbaine, revient, dans la lignée de son dernier, [_Rome, Promenades Sociologiques_](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782724646207-rome-promenades-sociologiques-marco-cremaschi/), sur les paradoxes d'une ville où se superposent les héritages historiques, les défis urbains et les transformations environnementales. Comment comprendre les mutations de Rome sans se laisser aveugler par les mythes qui continuent de façonner son image ?**

## Corps du texte
**_Vous écrivez dès le début de votre ouvrage "Rome ne se laisse pas enfermer dans une définition stable". Est-il néanmoins possible de présenter quelques caractéristiques spécifiques à l'identité contemporaine de cette ville millénaire ?_**

Marco Cremaschi (M. C.) : Les chercheurs ont souvent tendance à définir les villes par un trait dominant : ville globale, créative, durable ou, au contraire, ville ordinaire. Ces catégories sont utiles pour comparer les métropoles, mais elles simplifient aussi leur réalité. Rome échappe à cette logique, même si elle reste prisonnière d’une catégorie particulièrement puissante : celle de la « ville éternelle ».  

À la fois capitale de l'Antiquité et ville des papes, capitale de l'État italien et métropole de près de quatre millions d'habitants, ses différentes couches historiques ne se succèdent pas simplement dans le temps : elles coexistent dans un même espace. Presque dans chaque quartier, un aqueduc romain, une basilique baroque, un immeuble des années 1960, un marché de migrants ou un café fréquenté par les touristes composent le paysage quotidien. Cette densité de temporalités explique que Rome ne soit jamais devenue la ville-musée pourtant souhaitée par certains conservateurs et restaurateurs. La ville transforme en permanence son espace et son passé, souvent de manière discontinue, au gré des compromis politiques, des initiatives privées et des usages quotidiens de ses habitants.  

Cette coexistence des époques ne signifie donc pas immobilité. Ce qui caractérise peut-être le plus Rome n’est pas seulement la présence du passé, mais son incapacité à se refermer sur une forme définitive. Elle reste une ville inachevée, constamment transformée par des processus parfois contradictoires plutôt que par un projet urbain unique.  

Mais Rome n’est pas une ville du passé ; c’est une ville où le passé risque parfois de masquer les transformations du présent. Ses fragilités mêmes — son inachèvement, sa fragmentation institutionnelle, l’absence d’un modèle économique dominant — en font un observatoire privilégié des contradictions urbaines contemporaines. Italo Calvino écrivait, dans Les Villes invisibles, qu'une ville vaut moins par ses merveilles que par « la réponse qu'elle apporte à l'une de nos questions ». Rome ne fournit pas un modèle urbain. Elle oblige le chercheur comme le touriste, le résident des quartiers centraux comme celui des périphéries, à reformuler les questions que nous posons aujourd'hui à la ville.

_**Votre ouvrage insiste sur la place de la nature dans la Rome contemporaine. Comment expliquer cette place particulière de la nature dans la ville ? Faut-il y voir un facteur de risque ou de résilience vis-à-vis du dérèglement climatique ?**_   

M. C. : La singularité de Rome tient moins à la présence de la nature qu'à la porosité de ses lisières, où ville et campagne, nature et culture, passé et présent cessent de s'opposer pour s'interpénétrer. Cette proximité est ancienne : pendant des siècles, la campagne romaine a fait partie intégrante de la ville, nourrissant ses habitants tout en façonnant son imaginaire. Alexandre Dumas en donne une belle image dans Le Comte de Monte-Cristo, où les bergers de la Campagne romaine apparaissent comme les représentants d'une liberté échappant au pouvoir pontifical. À Rome, le paysan et le citadin, les troupeaux et les monuments appartiennent au même paysage.  

Cette continuité est encore visible aujourd'hui. La capitale italienne conserve un territoire exceptionnellement vaste, où alternent vallées, parcs, terres agricoles, réserves naturelles et quartiers urbanisés. Cette richesse paysagère est profondément ambivalente. Elle constitue aujourd'hui un avantage majeur face au changement climatique, mais elle est aussi le produit d'une histoire urbaine marquée par une urbanisation fragmentée et une planification longtemps incomplète. Les mêmes espaces qui offrent une extraordinaire capacité de résilience révèlent parfois les difficultés de la puissance publique à organiser les transformations urbaines. À Rome, la nature est donc à la fois une ressource écologique et le témoignage d'une certaine difficulté à gouverner la croissance urbaine.  

Face au dérèglement climatique, cette présence constitue pourtant un atout considérable. Les espaces ouverts limitent les îlots de chaleur, favorisent la biodiversité et offrent des possibilités importantes de renaturation. Mais cette proximité rappelle aussi que la frontière entre ville et nature demeure profondément poreuse. Les sangliers dans les quartiers résidentiels, les chevaux dans certaines périphéries ou les colonies de perruches qui ont investi les pins parasols témoignent d'une cohabitation parfois inattendue entre métropole et monde naturel.  

Cette porosité invite finalement à changer de regard. La nature n'est ni un décor ni un simple patrimoine à protéger ; elle participe pleinement du fonctionnement de la métropole. Plus qu'un espace extérieur à préserver, elle constitue une manière d'habiter la ville et de penser son avenir.

**_Quels sont les principaux défis urbanistiques auxquels Rome doit faire face depuis le début du XXIe siècle ? Le coût du logement, l'extension urbaine et l'artificialisation des sols, phénomènes bien connus en France, constituent-ils également des difficultés à Rome ?_**  

M. C. : Rome partage avec la plupart des grandes métropoles européennes les grands défis du XXIᵉ siècle : crise du logement, pression touristique, étalement urbain, dépendance à l'automobile, vieillissement des infrastructures et fortes inégalités entre les centres et les périphéries.  

Depuis plusieurs décennies, la croissance urbaine s'est faite principalement par addition de quartiers périphériques, souvent mal desservis par les transports collectifs et insuffisamment dotés en équipements publics. Dans le même temps, le centre historique concentre les fonctions touristiques, administratives et symboliques, au risque de perdre progressivement une partie de sa population permanente. Comme dans d'autres villes européennes, les plateformes de location touristique accentuent les tensions sur le marché du logement, tandis que la faiblesse des investissements publics complique la modernisation des infrastructures.  

Ces difficultés ne sont donc pas propres à Rome. Ce qui la distingue est cependant la difficulté à construire une stratégie urbaine à la hauteur de son échelle métropolitaine. La ville souffre d'une fragmentation des responsabilités entre l'État, la Région, la Ville métropolitaine, la Commune, le Vatican et une multitude d'acteurs publics et privés. Cette gouvernance complexe ralentit les décisions et rend difficile la mise en œuvre de politiques cohérentes dans la durée. À cela s'ajoutent des ressources financières limitées et une capacité administrative insuffisante face à l'ampleur des enjeux.  

La grande question urbaine romaine n'est donc peut-être plus celle du centre historique, qui bénéficie d'une attention internationale exceptionnelle, mais celle des territoires périphériques où vit la majorité de la population. Ces espaces possèdent pourtant des atouts considérables : réserves foncières, espaces naturels, patrimoines bâtis sous-utilisés et possibilités de transformation. Ils concentrent cependant aussi les difficultés sociales, les déficits d'accessibilité, le manque d'équipements et une relation souvent conflictuelle avec les institutions publiques.  

Le paradoxe romain est que la ville admirée par le monde entier masque largement la ville quotidienne de ses habitants. L'enjeu du XXIᵉ siècle est précisément de reconnecter ces deux réalités : la capitale mondiale du patrimoine et la métropole ordinaire des périphéries.

**_Vous soulignez que Rome est une "ville sans économie" et qui doit faire face à de nombreuses difficultés sociales malgré sa beauté et les imaginaires auxquels elle est associée dans le monde. Comment expliquer cette situation et percevez-vous l'émergence de solutions pour y faire face ?_**

M. C. : Parler de Rome comme d'une « ville sans économie » est volontairement provocateur. Cela ne signifie évidemment pas qu'elle ne produise ni richesses ni emplois, mais que son identité ne repose pas sur une spécialisation économique forte, comme c'est le cas de Milan avec la finance et l'industrie, ou de Turin avec l'automobile. Depuis près d'un siècle, Rome vit principalement de ses fonctions de capitale politique, de l'administration, du tourisme, de la culture et des services.  

Le déclin industriel est ancien. Dès les années 1930, l'urbaniste et écrivain Antonio Cederna ironisait sur une ville qui comptait « moins d'ouvriers et plus de majordomes ». Cette formule résume une évolution durable : une économie largement dominée par les services produit souvent des emplois moins stables, moins productifs et moins innovants. Cette fragilité économique contribue aux inégalités sociales, favorise le départ d'une partie des jeunes diplômés et limite la capacité d'investissement de la ville.  
Il serait pourtant erroné d'en conclure que Rome est une métropole en déclin. Sa vitalité réside ailleurs. Elle s'exprime dans une multitude d'initiatives locales : jardins partagés, occupations culturelles d'anciens bâtiments industriels, reconquête des berges du Tibre, renaturation de certains espaces urbains, développement d'activités créatives ou mobilisation des habitants dans les quartiers périphériques. Ces expériences restent souvent modestes, mais elles témoignent d'une réelle capacité d'innovation sociale.  

Le paradoxe de Rome est qu'elle possède un capital culturel et symbolique exceptionnel, mais qu'elle peine à le transformer en capacité stratégique. La ville attire le monde entier, mais elle reste souvent incapable d'agir à l'échelle de cette attractivité. Son défi n'est donc pas seulement économique : il est également institutionnel et politique. Il s'agit de transformer une rente patrimoniale en véritable projet urbain.

### Thématique
`#Europe` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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