# Comment jouir du temps libre ? 
**Date de l'événement :** 31/07/2026
* Publié le 31/07/2026

### Date
31/07/2026

## Chapô
**Les vacances et l'été promettent un temps à soi dans des sociétés contemporaines largement gouvernées par le court terme et l'urgence. Mais l'appropriation du temps libre n'a rien d'évident pour des individus habitués et constamment invités à optimiser leurs existences. Philosophe, professeur à Sciences Po et éditeur des cours de Michel Foucault au Collège de France, Frédéric Gros, qui a notamment consacré ses essais à la marche et à la désobéissance, propose de revenir sur l'enjeu philosophique de l'appropriation de son temps et de la liberté qui en découle. Du souci de soi stoïcien à la conquête de la lenteur, comment passer d'un temps « libre », dont un autre fixe trop souvent les bornes, à un temps véritablement « libéré » ?**

## Corps du texte
**_Face aux mutations contemporaines de notre rapport au temps, la notion grecque de temps libre, telle qu'elle a été appréhendée au travers du terme_ skholè_, conserve-t-elle une actualité aujourd'hui ?_**

Le grec _skholè_ comme le latin _otium_ désignent en effet dans l’Antiquité le temps libre, le loisir, mais aussi l’étude. C’est évidemment pour nous le plus déstabilisant parce qu’on a complètement dissocié le loisir et l’étude, et on parvient difficilement à considérer qu’ils puissent être logés sous une même unité de sens. Pour nous le loisir c’est le divertissement, supposant un épanouissement du corps, peut-être même son délassement et une certaine paresse. Alors que l’étude, c’est évidemment l’effort, exigeant une application et une concentration de l’esprit. J’ajoute déjà ici, on aura peut-être l’occasion d’y revenir, que la couleur politique qui sert de fonds à chacune de ces deux notions, au moment de leur plus forte élaboration théorique, est bien différente: d’un côté la cité grecque, une structure démocratique, et de l’autre l’Empire romain, une unité fortement autocratique donc.

Il demeure que cette notion dans les deux langues se déploie dans un jeu d’oppositions bien sûr. L’opposé de la _skolè_ grecque, c’est l’_anangkè_, en grec : la nécessité. La nécessité, c’est l’incontournable, c’est ce qui ne relève pas d’un choix mais nous est imposé. Par exemple, et par excellence, la nécessité du corps : il nous faut recomposer ses forces, entretenir sa vitalité, satisfaire ses besoins élémentaires. Le travail peut-être s’en déduit : si nous travaillons, c’est comme on dit pour pouvoir se nourrir, se loger, se soigner, etc. Donc ce temps passé à un travail finalisé par la reproduction de notre corps est un temps asservi. En latin, l’opposé de l’_otium_ serait l’_occupatio_, qu’il faut entendre presque dans un sens militaire – au sens où on parle d’un pays occupé. Notre temps n’est pas libre quand il est assiégé, rempli par des tâches qui le saturent. Dans l’idée d’_occupatio_, entre aussi une dimension d’extériorité – on est toujours occupé par un autre. Toutes ses tâches qui nous encombrent, il faut les penser comme nous étant imposées par un autre, comme constituant un obstacle fondamental à la liberté. Ce n’est pas seulement l’idée qu’on a quelque chose à faire, parce qu’alors on est dans un autre jeu d’oppositions : temps vide de l’ennui, temps rempli de l’activité frénétique.

**_L'été offre-t-il encore une reconquête d'un temps à soi, ou n'est-il que le prolongement, sous une forme adoucie, des logiques d'optimisation qui gouvernent le reste de l'année ?_**

Il est évident que pour nos régions tempérées qui connaissons cette déclinaison en quatre saisons – contrairement à d’autre scandées par la binarité saison sèche / saison des pluies, l’été apparaît comme une césure, un point d’arrêt, quelque chose comme un moment de suspension. Vous introduisez l’expression du « temps à soi » qui me permet de préciser davantage ce thème du temps libre en l’articulant sur le souci de soi. Je pense ici à la déclinaison stoïcienne, particulièrement dans la version du stoïcisme impérial. La référence essentielle serait ici Sénèque qui a écrit un traité sous le titre _De Otio_ – qu’on pourrait donc traduire « du temps libre » ou « du loisir ».

Or une idée capitale dans cette spiritualité stoïcienne est celle du « souci de soi » qu’il faut entendre un peu précisément : pas au sens du développement personnel, ou du culte de soi californien, pas au sens un peu égoïste, égocentrique ou égotiste d’un recentrage sur soi, mais au sens d’un souci de son âme, qui va supposer qu’on mette à distance un peu les charges professionnelles ou les contraintes sociales. Se soucier de soi, c’est refuser de se laisser embarquer par des sollicitations externes, de toujours se laisser entraîner par les flux numériques des réseaux sociaux, mais s’attacher à consolider, à force d’exercices, que Foucault par exemple appelle joliment des « techniques de soi », la consistance d’un soi qui est son propre souverain, c’est-à-dire qu’il ne se laisse pas commander par les autres.

Donc oui, le temps libre c’est celui où on est délesté de toute une série d’aliénations professionnelles. C’est pourquoi Sénèque peut se donner une définition philosophique de la vieillesse comme ce moment où on peut enfin se soucier de soi-même. Et alors l’injonction devient : travaillons à devenir vieux le plus vite possible, et rejoignons rapidement l’automne de nos vies ! 

_**Vous avez écrit sur la marche. L'acte de ralentir ou de s'évader à pied peut-il constituer une forme de désobéissance ou de résistance à la tyrannie de l'urgence ?**  
_

J’ai toujours été frappé par le fait que Henry David Thoreau, cet écrivain excentrique américain de la première moitié du XIXe siècle, qui a écrit à la fois le premier traité sur la désobéissance cible et le premier opuscule sur la marche à pieds – témoignant par là d’une coïncidence qui ne peut être purement fortuite. L’essentiel comme vous le suggérez est dans une conquête de la lenteur. Par la marche on se libère de la tyrannie conjuguée de la vitesse et de l’urgence qui suppose un temps de la précipitation, un temps ramassé, une temporalité saccadée, etc. On s’aperçoit après vingt siècles de progrès techniques qui se sont très souvent construits comme des conquêtes de la vitesse qu’il nous faut aujourd’hui trouver une formule éthique pour reconquérir la lenteur. Mais cette conquête de la lenteur, dont peut participer évidemment la marche à pied (pour peut évidemment qu’on n’y réintroduise pas de la performance : trekking, randonnées « à marche forcée ») mais aussi toutes les activités reprises dans l’exigence du _slow_ (_slow food_, mais aussi _slow working_), tout cela suppose une réappropriation du temps lui-même. Il s’agit de réapprendre à étirer le temps, à le revivre dans cette dimension qualitative que Bergson appelait la « durée ».

La marche fait apparaître une modalité de réappropriation unique qui nourrit le propre de chacun (son _proprium_) et permet d’échapper à une autre tyrannie : celle de la propriété exclusive et lucrative. Le marcheur s’approprie un paysage en l’habitant longtemps par cette manière unique qu’il a de la parcourir lentement, en en respirant toutes les dimensions de de présence : couleurs changeantes au long de la journée, variation des parfums selon les végétaux croisés, qualités des chemins éprouvés par le pied, etc. Cette réappropriation du temps se conjugue avec une réappropriation de soi, parce qu’il s’agit de se rendre à nouveau disponible.

Le secret du temps libre se situe je crois dans cette disponibilité. Peut-être qu’à force d’être investis par les flux de toutes sortes, nous avons perdu le sens de la disponibilité. Le temps est à la racine de cette disponibilité : à soi, aux autres et au monde. Et c’est pourquoi nous devons le libérer pour nous libérer nous-mêmes. Le temps mérite d’être approfondi _sur place_, en le creusant à la verticale, pour qu’il libère toutes ses potentialités. C’est la grande promesse de la marche qui a de tout temps été comprise comme un exercice spirituel, et pas seulement une activité hygiénique – ce qu’elle est aussi ! Et s’il faut de la lenteur, c’est que ce processus de réappropriation de soi et du temps est entièrement qualitatif et lié à la joie qui ne supporte pas la précipitation.

**_Existe-t-il une différence entre un « temps libre » et un « temps libéré » ?_**

Je crois que cette différence, plutôt qu’elle n’existe, mérite d’exister, c’est-à-dire qu’il faut la construire. On pourrait dire que le temps libre est presque « statutairement » libre. C’est assez figé comme expression. Par exemple on vous donne votre calendrier de stage, et vous trouvez une ou deux demi-journées marquées par la mention : « temps libre », signifiant : vous en faites ce que vous voulez. Mais là évidemment c’est un autre qui décide du moment où mon temps est libre, ce qui est paradoxal. L’idée de temps « libéré » est plus forte parce qu’elle suppose je crois un dynamisme : je me suis libéré du temps, ce qui suppose une prise d’initiative, un moment de sursaut, et donc un processus de libération.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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