# Hyper-tourisme : le tourisme est-il devenu ingouvernable ?
**Date de l'événement :** 31/07/2026
* Publié le 31/07/2026

### Date
31/07/2026

## Chapô
**Devenu l'une des premières activités économiques de la planète, le tourisme a franchi un seuil : sa croissance continue déstabilise désormais les territoires qui en vivent, évince les résidents des lieux les plus prisés et pèse toujours plus lourd sur le climat. Ancien élève de Sciences Po, géographe, successivement directeur de recherche au CNRS puis professeur aux universités Paris 7 et Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Rémy Knafou analyse cette démesure dans son dernier ouvrage, [_Hypertourisme. Le tourisme à l'épreuve de sa démesure_](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782487867604-hypertourisme-le-tourisme-a-l-epreuve-de-sa-demesure-remy-knafou/) (Éditions du Faubourg et Fondation Jean-Jaurès, 2026). À quelles conditions un système touristique mondialisé, structurellement porté à l'intensification, peut-il être ramené à des logiques de sobriété sans que les territoires cessent de « bien vivre du tourisme » ?**

## Corps du texte
**_Comment définissez-vous l'hyper-tourisme et quels sont, selon vous, les principaux défis qu'il pose aux sociétés contemporaines ?_**

L'hypertourisme est le mode de fonctionnement systémique du tourisme mondial contemporain. Il est caractérisé par une mise en concurrence généralisée des destinations (y compris les États) et de tous les acteurs, une croissance exponentielle structurellement découplée de ses impacts, une logique permanente d'optimisation et d'intensification, et une concentration croissante des flux sur les hauts lieux mondialisés.   

L’une de ses tendances fortes est sa capacité à devenir la base économique principale d’un nombre croissant de territoires avec, souvent, comme conséquence, l’éviction des autres activités, en particulier du fait de la concurrence des pouvoirs d’achat entre touristes et société locale, même lorsque cette dernière dispose de revenus élevés. C’est ce que je nomme la rente touristique, qui désigne le supplément de revenu qu'un territoire, un propriétaire ou une entreprise peut tirer de son attractivité touristique, en particulier lorsqu’elle s’exerce à une échelle internationale, voire mondiale. Ce mécanisme joue d’abord sur le foncier, puis sur l’immobilier. On en voit les effets négatifs dans les territoires touristiques depuis plusieurs décennies, bien avant la naissance d’Airbnb, notamment lorsque, dans les stations touristiques, les jeunes générations ne trouvaient plus à se loger, en raison principalement du haut niveau de prix, les salariés du tourisme étant les grands oubliés.   

Dans les villes touristiques, dans les quartiers touristiques des métropoles, le rôle des plateformes de commercialisation des locations touristiques saisonnières, a permis d’augmenter rapidement l’offre touristique et, parallèlement, de réduire celle de la location permanente destinée à la population résidente, tandis que cette internationalisation de marchés immobiliers naguère locaux tirait vers le haut l’ensemble des prix. Lorsque ce processus se développe dans des quartiers de populations n’ayant pas les moyens de lutter avec le revenu des locations touristiques, il s’ensuite une éviction des plus démunis, une déstabilisation sociale et, comme ce fut le cas à Barcelone à partir de 2014, de manifestations populaires de plusieurs milliers d’habitants dénonçant non pas « le » tourisme, mais certains de ses effets, incontrôlés.   

C’est dans ce contexte que le « surtourisme » a commencé à être dénoncé, à partir du moment où le mot a connu une diffusion planétaire (2016). Défini comme la perception d’une présence jugée excessive de touristes dans un lieu, le surtourisme est la manifestation la plus médiatisée de l’hypertourisme.  

Enfin, la question du transport, en premier lieu aérien, pose un autre défi de taille, d’autant plus qu’il s’agit d’un angle mort, que le secteur touristique rechigne à aborder, si ce n’est par des ersatz (la compensation carbone). Peu de destinations se préoccupent véritablement de l’empreinte carbone de leurs clientèles touristiques, d’autant que les plus rémunératrices sont souvent de provenance lointaine (ainsi, les Chinois et les Américains, en France). 

_**Vous appelez à une meilleure régulation de l'hyper-tourisme. Quels instruments vous paraissent les plus pertinents et à quelles échelles d'action — locale, nationale ou internationale — doivent-ils être mis en œuvre ?**_  

L’échelle planétaire est celle de la concurrence généralisée, pour ne pas dire sauvage, entre les États, il n’y a rien à en attendre de positif en dehors – et ce n’est pas négligeable – de la remarquable efficacité d’un système qui fonctionne bien. Rappelons que c’est aussi l’échelle qui a établi, depuis 1944 (convention de Chicago), la non taxation du kérosène, ce qui revient à conférer un avantage inéquitable au transport aérien par rapport aux transports terrestres dont l’énergie est taxée. L’échelle européenne est, pour le moment, décevante, puisque cette question de la taxation du kérosène a été repoussée à la décennie suivante, du fait du poids du lobby aérien.  

Il y a des marges de manœuvre à l’échelle nationale, pour peu qu’il existe une véritable politique touristique qui prenne aussi en charge la question de la transition juste (prise en compte, à la fois, de la dimension climatique et sociale). Dans le cas français, on notera tout de même l’adoption de la loi le Meur – Echaniz (2024), qui, pour réguler les locations de courte durée, offre désormais aux maires un certain nombre d’outils ; car c’est bien à l’échelle locale, celle des territoires touristiques, des destinations, qu’on peut espérer faire bouger ce système touristique mondialisé, à la condition que les populations et leurs élus se mobilisent en faveur de mesures destinées à continuer à bien vivre du tourisme tout en optant pour des politiques de sobriété, en particulier en renonçant à la fuite en avant que constitue l’inexorable progression des capacités d’accueil, ce qui entraîne artificialisation des sols, atteintes à la biodiversité et contribution croissante au réchauffement du climat.

_**Les nouvelles technologies numériques, comme les réseaux sociaux et les recommandations utilisant de l'intelligence artificielle, transforment-elles la manière de voyager ou risquent-elles au contraire d'accentuer certains phénomènes liés à l'hypertourisme en concentrant les flux sur les mêmes destinations ?**_  

Probablement les deux simultanément, avec une asymétrie structurelle forte. D’une part, le numérique transforme effectivement notre manière de voyager : compression du temps de décision, désintermédiation partielle, accès à des informations partielles et partiales sur des destinations méconnues, outils de planification inédits, etc. Mais, d’autre part, il concentre davantage qu'il ne diversifie, en raison de la logique commerciale de plateformes dont les algorithmes favorisent les contenus qui suscitent le plus d'engagement, par effet viral et cumulatif. Les systèmes de recommandation reposant sur l'IA tendent à proposer les destinations qui présentent la plus forte probabilité de satisfaire l'utilisateur, or ces systèmes sont généralement entraînés sur des données qui reflètent les comportements passés (destinations les plus réservées, les mieux notées, les plus photographiées, etc.). Les systèmes de recommandation par IA des plateformes majeures —  Booking, Expedia, Airbnb — sont présentés comme des outils de personnalisation en relation avec le profil de l’utilisateur, mais si la personnalisation est réelle à l'échelle individuelle , — chaque utilisateur reçoit des suggestions différentes —, à l'échelle statistique globale, ces systèmes finissent par produire une convergence : car, à partir des comportements passés de millions d'utilisateurs similaires, ils aboutissent à des recommandations qui reflètent ce que des gens "comme vous" ont déjà choisi.

C'est la personnalisation du conformisme qui est ainsi à l’œuvre. Cela étant, le futur touriste, candidat au départ, utilisateur de ces outils, pourra s’en affranchir, à la condition de savoir y naviguer, d’y passer beaucoup de temps et d’adopter une démarche réflexive, que j’appelle de mes vœux, dans ce que je nomme le tourisme réflexif. Enfin, il ne faudrait pas passer sous silence l’importance de la consommation énergétique de ces technologies, y compris quand elles sont utilisées évitées pour une meilleure gestion des flux.

_**Parallèlement au tourisme marchand classique, on observe le développement de pratiques reposant sur l'échange, la gratuité ou l'entraide, comme l'échange de maisons, le couchsurfing ou l'autostop organisé. Comment interprétez-vous ces évolutions ? Constituent-elles une alternative au modèle touristique dominant ou restent-elles marginales ?**_  

Ces pratiques ne constituent pas un ensemble homogène. L'échange de maisons repose à la fois sur une réciprocité différée et sur une économie de la confiance entre égaux, socialement relativement homogène (propriétaires disposant d'un logement échangeable) ; le couchsurfing, hospitalité asymétrique et non réciproque, relève d’une économie du don, pas de l'échange ; l'autostop organisé est né de la gratuité, mais BlaBlaCar s'est progressivement marchandisé en introduisant une participation aux frais, puis une commission pour la plateforme. D’où la difficulté de quantifier ces pratiques. L’échange de maisons est le secteur le mieux documenté : la plateforme principale, HomeExchange, revendique environ 200 000 logements disponibles dans 155 pays ; mais, en France, elle représente, en nuitées touristiques, moins de 0,1 % du total national.  

Le réseau CouchSurfing a été créé en 2004, avec une forte dynamique jusqu'en 2014, passant de 100 000 utilisateurs à environ sept millions. Mais ce modèle d'échange gratuit entre voyageurs et habitants, qui a, un temps, incarné une forme de tourisme alternatif fondé sur la confiance, la découverte culturelle et le partage, a souffert de la pandémie ainsi que du passage à un modèle payant sur la plateforme majeure. D’où un resserrement sociologique du profil des pratiquants autour d'une niche de jeunes voyageurs urbains, parallèlement au développement de plateformes alternatives gratuites, mais aux communautés réduites.  

On constate donc que ces pratiques demeurent très marginales et elles-mêmes soumises à la tentation ou la nécessité d’entrer dans une logique marchande. Réaction à l'hyper-marchandisation des vacances, elles ont cherché à réintroduire des logiques de réciprocité, de convivialité et de coopération dans un univers dominé par les transactions monétarisées. Elles présentent l’intérêt de penser le tourisme pas seulement comme un marché, mais comme une relation sociale, où l'hospitalité, la confiance et l'échange continuent d'avoir une place : bref, un rappel de tout ce qui se perd quand le voyage devient un produit normé, ce qui est du reste probablement inévitable lorsque le tourisme devient une activité planétaire dans un monde peuplé de plus de 8 milliards d’habitants.

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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