# Les sciences humaines sont-elles vouées à faire polémique ? 
**Date de l'événement :** 03/09/2026
* Publié le 03/09/2026

### Date
03/09/2026

## Chapô
**This article is also [available in English](https://conference.sciencespo.fr/content/2026-09-03/are-the-human-sciences-doomed-to-controversy_iyC8xj94WuKvuFMCB3CQ).** 

**Les sciences humaines se retrouvent régulièrement au cœur de controverses, tant elles interrogent les croyances, les valeurs et les récits communs des sociétés qu’elles étudient. Georges Mercier, doctorant au CERI et chroniqueur politique au Québec, analyse les tensions inhérentes à la place du chercheur au sein de sa propre collectivité. Le chercheur doit-il assumer une distance critique à l’égard de la société, ou chercher au contraire à en renforcer les liens et le consensus ?**

## Corps du texte
Les polémiques qui secouent ponctuellement le monde académique tendent à faire l’économie d’une question essentielle, tout en la présupposant : il s’agit de celle de l’appartenance du chercheur à sa société. Que doit exactement le chercheur en sciences humaines à la société qui l’héberge ? Lui doit-il loyauté et fidélité, doit-il contribuer à renforcer le consensus social qui a cours à un moment donné, ou peut-il au contraire remettre en question les normes, les valeurs et les croyances de sa société ? Doit-il affirmer fièrement son appartenance à cette société, ou doit-il entretenir envers elle une forme de détachement analytique ? 

Je défends dans mes recherches la thèse selon laquelle l’appartenance du chercheur à sa société est nécessairement compliquée, en raison des caractéristiques propres à la recherche. L’appartenance du chercheur à sa société ne va pas de soi, elle pose un problème. Si ceci est vrai aussi bien pour les sciences naturelles que pour les sciences humaines, les phénomènes sur lesquels enquêtent les sciences humaines tendent à conférer à l’appartenance de leurs chercheurs une acuité politique plus grande. Ainsi, à la différence de ces nombreux commentateurs qui supposent la possibilité d’une intégration parfaite du chercheur à sa société – et le déplorent lorsque ce n’est pas le cas –, je postule qu’il n’est pas étonnant que les sciences humaines et leurs praticiens se retrouvent fréquemment au cœur de polémiques politiques. À vrai dire, si la compréhension du travail des sciences humaines se démocratisait, nous pourrions même nous attendre à ce que les tensions politiques les entourant s’accroissent. 

J’expliquerai d’abord les raisons principales pour lesquelles l’appartenance du chercheur en sciences humaines à sa société pose un problème particulier, puis je détaillerai dans un second temps les quatre grandes réponses qu’on peut lui offrir, avant de conclure sur la thèse la plus forte de mes recherches, à savoir que les différentes épistémologies des sciences humaines contiennent des implications politiques qui doivent être clarifiées. Afin de simplifier le texte, je fais ici sciemment l’économie des facteurs institutionnels et sociologiques propre au monde de la recherche qui contribuent, eux aussi, à conférer une place à part aux chercheurs dans leurs sociétés. 

### L’écart entre le chercheur en sciences humaines et la société qu’il étudie

Les sciences humaines n’ont bien sûr rien d’un domaine unifié. Au contraire, de très nombreux débats font rage sur les méthodes, les finalités et les objets même de la recherche. Pour autant, ces débats internes ne devraient pas obscurcir une identité commune et, surtout, indépendante des chicanes d’écoles et de chapelles académiques : les chercheurs en sciences humaines sont bien tous des chercheurs. C’est la nature de la recherche, davantage que ce qu’on y met, qui vient compliquer leurs rapports avec leurs sociétés. Minimalement, celle-ci suppose de remettre en question les phénomènes — sociaux ou naturels — tel qu’ils se donnent naturellement et de refuser ce faisant les explications spontanées qu’on en donne. L’affirmation peut sembler banale, mais c’est bien parce que nous ne savons pas que nous cherchons ! 

Le doute et la remise en question ne sont évidemment pas l’apanage des chercheurs, et a fortiori des chercheurs en sciences humaines. Les individus, dans la vie de tous les jours et en dehors de l’université, questionnent et interrogent aussi leurs mondes. Néanmoins, les chercheurs se distinguent de leurs concitoyens par l’occupation d’une fonction spécifique qui fait de ces questionnements leur occupation principale : les universitaires sont rémunérés — et d’abord par les deniers publics — pour mettre le monde, commun, en question. Il ne saurait être question pour eux, à tout le moins dans le cadre de leurs fonctions, d’une adhésion spontanée et non réfléchie, routinière, à leur société, à ses croyances comme à ses opinions largement distribuées. Leur appartenance à ce monde est précisément compliquée par le fait qu’ils ne peuvent pas le tenir pour acquis ou y adhérer spontanément sans trahir au même moment l’impératif minimal de leur pratique. D’une certaine manière, les chercheurs forment un corps social unifié, malgré toutes leurs différences, par un commun refus de tenir le monde pour acquis. 

En ceci, les chercheurs en sciences humaines sont similaires aux chercheurs en sciences naturelles. Mais la nature des objets interrogés par les sciences humaines complique nettement, d’un point de vue politique et social, leur situation par rapport à celles des chercheurs en sciences naturelles. Bien que certaines thèses des sciences naturelles soient encore aujourd’hui controversées (pensons aux vaccins ou à la théorie de l’évolution dans certains milieux), le fait demeure qu’à la différence de leurs collègues, les chercheurs en sciences humaines s’intéressent systématiquement à des phénomènes au sujet desquels les individus ont des opinions et des croyances fortes, et parfois même très fortes. 

Par exemple, si peu d’individus sont fortement attachés à telle ou telle explication de la structure moléculaire du sel, ou du fonctionnement du système cardio-vasculaire, à peu près tout le monde a une opinion sur l’histoire de sa nation, sur l’efficacité de la méritocratie, sur la distribution du succès dans sa société ou la nature des partis politiques. Les sciences humaines se distinguent des autres sciences dans la mesure où elles portent sur des objets qui intéressent — ou ont le potentiel d’intéresser — les individus, au double sens de susciter chez eux de la curiosité et d’impliquer des intérêts idéologiques ou matériels de leur part. Mais elles s’y intéressent selon un rapport interrogatif qui tend à remettre en cause les évidences et croyances communes à leurs sujets. C’est en ceci qu’elles sont toujours potentiellement des sciences qui dérangent, selon l’expression de Pierre Bourdieu.

### Est-ce que seules les approches « critiques » posent problème ?

Pour autant, malgré l’influence tenace du grand sociologue, il importe de dissiper ici un malentendu à la vie dure qui réserve à certaines pratiques scientifiques spécifiques un potentiel disruptif. Selon cette lecture, seules les approches dîtes « critiques » (par exemple, marxisme, féminisme, postcolonialisme, sociologie bourdieusienne, etc.) interrogeraient la société à proprement dit, les autres approches des sciences humaines se contentant, selon elles, de reproduire à l’identique les discours tenus par les classes dominantes sur la société. Les écrits de Pierre Bourdieu, comme l’étaient ceux de Marx, de l’École de Francfort ou de C. Wright Mills avant lui, sont emblématiques de cette volonté de borner la seule vraie science humaine à celle qui aurait l’ambition critique de dévoiler certaines logiques, implicites ou explicites, de domination et d’inégalité, complexifiant nettement ce faisant le rapport de leurs praticiens à leur société.  

Or, une confusion importante existe ici entre la dynamique de la recherche en elle-même et les finalités qu’on lui confère : s’il est vrai que ce ne sont pas toutes les approches en sciences humaines qui visent explicitement une transformation de la société — la plupart se contentant de vouloir la mieux saisir et comprendre — une science peut être disruptive sans que son auteur ne le désire, comme le rappelle avec force le sociologue américain Edward Shils. Par exemple, un économiste capitaliste étudiant l’égalité des chances pourrait tout à fait découvrir que celle-ci fluctue fortement en fonction de l’origine sociale, sans pour autant souhaiter le passage à un autre système économique, ou simplement des mesures de redistribution plus importantes… Autrement dit, une science humaine peut être disruptive sans que son auteur désire activement être critique de sa société. C’est pourquoi la question de l’appartenance ne saurait se poser uniquement aux adeptes des approches plus critiques : elle est une question pour tous les chercheurs en sciences humaines. 

Or, il est vrai que celle-ci se pose différemment selon les finalités qu’on accorde aux sciences humaines et selon le rapport que le chercheur, lui-même, entretient envers sa pratique scientifique. Je détaille dans mes travaux au moins quatre réponses idéales typiques — critique, consensuelle, ironique et tragique — que peuvent offrir les chercheurs à la question de l’appartenance. Celle-ci apparaît plus ou moins difficile, plus ou moins naturelle, en fonction de la réponse pour laquelle opte un chercheur particulier. Ainsi, si la question de l’appartenance est bien universelle, les réponses qu’on lui offre dépendent fortement de la compréhension particulière qu’ont les chercheurs de leurs pratiques scientifiques. Ces réponses dessinent en retour des prescriptions différentes sur l’implication des chercheurs dans leurs sociétés ; autrement dit, elles dessinent différentes politiques des sciences humaines.

### Quatre manières concurrentes de penser l’appartenance des sciences humaines à la société 

La réponse critique, que je détaille à partir des travaux de Pierre Bourdieu, est celle qui rend l’appartenance la plus complexe : non seulement elle s’érige sur l’ambition explicite de dévoiler le vrai dans une société érigée sur l’inconscience (postulant que les agents ne sont jamais tout à fait conscients des raisons de leurs actions, ce que j’appelle le « primat de l’erreur ordinaire »), mais elle exige de la part du chercheur une véritable « conversion » à la pratique des sciences humaines. L’usage du terme de conversion, notamment chez Bourdieu, n’est pas anodin. Pour la posture critique, la recherche n’est pas qu’une occupation parmi d’autres, mais implique une conversion de toutes les perspectives, quelque chose comme une éthique de vie. Dans ce contexte, l’appartenance à la société, aux récits et aux opinions communes, devient particulièrement difficile : le chercheur revendique une marginalité qu’il estime justifiée et nécessaire. Il va même jusqu’à en faire le fondement de la scientificité de sa pratique.

D’un point de vue politique et démocratique, cette réponse est d’autant plus problématique qu’elle implique une forme d’inégalité épistémologique forte entre le chercheur et ses concitoyens. La parole du chercheur vaudrait plus que la parole de ses concitoyens. Même s’ils devaient aboutir aux mêmes résultats, la démarche du chercheur accorderait une valeur plus grande aux siens. On comprend dès lors pourquoi les travaux critiques, particulièrement lorsqu’ils portent sur des objets politiquement chargés, sont susceptibles de susciter des réticences particulièrement fortes et des controverses aiguës : les partisans de cette réponse utilisent la distance qu’ils revendiquent pour critiquer, parfois vertement, les fondements des sociétés qui les hébergent.

#### Le chercheur en recherche de consensus

À l’opposée, la réponse consensuelle, que j’explore à partir des travaux du sociologue américain Edward Shils, cherche à faciliter le plus possible l’appartenance du chercheur à sa société. Si cette réponse reconnaît elle aussi que la recherche complique l’adhésion du chercheur à la société, qu’elle possède bien un caractère nécessairement dénaturalisant et aliénant, elle voit dans ces caractéristiques des éléments à limiter. Là où le critique voit dans la rupture entre le chercheur et sa collectivité le prérequis d’une connaissance juste, le consensuel y voit un mauvais outil de connaissance tendant à biaiser le regard du chercheur. Aux yeux du consensuel, le chercheur critique, en érigeant au rang de normes certains éléments plus ou moins présents au sein d’une société donnée, aboutit à produire une image fausse, car déformée, de la société qu’il étudie.

Au contraire, la réponse consensuelle plaide qu’un sentiment d’affection entre le chercheur et ses sujets d’étude est la condition de possibilité d’une science adéquate. À la méfiance que le critique érige en principe de connaissance, le consensuel substitue une forme de confiance et de réciprocité entre l’enquêteur et l’enquêté. Dans ce contexte, l’appartenance à la société se trouve nettement facilitée pour le consensuel. Politiquement, sa réponse tend à favoriser une intégration heureuse du chercheur dans la mesure où celui-ci propose une forme d’égalité entre ses sujets d’étude et lui. A fortiori, chez certains auteurs adoptant une approche consensuelle, le chercheur a même pour vocation explicite de renforcer les liens sociaux, agissant en quelque sorte comme un agent d’intégration sociale. Chez le consensuel, plutôt qu’une licence existentielle qui justifie sa marginalité, la rupture du chercheur avec sa société se vit comme un défi à surmonter et transcender.

#### Des possibilités intermédiaires : la tragédie ou l’ironie

Entre ces deux extrêmes se trouvent deux positions mitoyennes. La réponse tragique, qui s’inspire de l’œuvre de Max Weber, partage avec le critique le fait de considérer les connaissances savantes comme irréconciliables avec les connaissances profanes. Le tragique considère lui aussi qu’il existe un gouffre entre la connaissance du grand nombre et la connaissance scientifique. Néanmoins, justement parce qu’il estime que certaines questions, relevant des valeurs, ne sont pas arbitrables par la science, le tragique vit cette rupture comme un fardeau douloureux qu’il doit être capable de tolérer avec sérieux et détermination. La réponse tragique l’est précisément parce qu’elle refuse les résolutions heureuses que proposent tous deux, de manière différente, les réponses critique et consensuelle : il n’y aura pas justification entière de la rupture dans la critique, il n’y aura pas minoration de la rupture dans le consensus, la recherche est une entreprise existentielle qui impose à son praticien une tension constitutive. La Science comme profession et vocation, la grande conférence de Max Weber sur le sujet, illustre cette position.

Mais le problème fondamental du chercheur tragique procède du fait qu’il considère, comme le critique, son activité scientifique comme une activité existentielle qui le définit, en quelque sorte. La réponse ironique procède au contraire de l’ambition, peut-être plus commune et démocratique, de multiplier les occupations et d’accorder à la pratique scientifique sa juste place. Je l’illustre à partir des travaux paradoxaux de Peter Berger, ce sociologue américain des religions qui, alors même qu’il publia La Construction sociale de la réalité, un ouvrage qui maximisait le caractère dénaturalisant des sciences humaines, ne cessa jamais pour autant d’entretenir une activité parallèle de théologien protestant. La possibilité même, chez un individu, de faire cohabiter perspective religieuse et perspective scientifique est caractéristique d’une réponse ironique qui appelle, en somme, à faire la part des choses en assignant une place limitée à la pratique des sciences humaines. 

Si celle-ci peut, justement, être limitée, alors l’appartenance à la société s’en trouve facilitée pour un chercheur qui peut, dès lors, mettre entre parenthèses sa pratique scientifique lorsque, en dehors des murs de l’université, il « alterne » vers une autre perspective. Pour autant, ce n’est pas une alternation tout à fait innocente : le partisan de la posture ironique est conscient qu’il ignore un choix qui devrait être fait. Néanmoins, il considère sa pratique scientifique avec recul et modération : il ne sort jamais tout à fait de sa collectivité, il n’y appartient jamais tout à fait non plus. D’un point de vue politique, la réponse ironique est celle qui s’accorde le mieux avec une société démocratique et libérale : démocratique, parce que le chercheur ne revendique pas une supériorité sur ses concitoyens, et libérale, parce qu’il revendique au même moment une forme de marginalité distante. 

### L’appartenance des sciences humaines à la société est politique

Il existe sans doute d’autres réponses à la question de l’appartenance du chercheur à sa société. On peut fort bien imaginer une réponse « technique », voire cynique, qui bornerait la pratique des sciences sociales à la génération de « données » qui pourraient être utilisées selon les besoins du moment. Néanmoins, par-delà les réponses qui s’offrent à la question de l’appartenance, l’essentiel est que cette question se pose à tous les chercheurs en sciences humaines, en raison de la nature minimale, et universelle, de leur pratique. Au même moment, comme on l’a vu dans les derniers paragraphes, il n’existe pas de réponse claire et nette à la question de l’appartenance. Il n’existe que des liens de cohérence plus ou moins forts entre les thèses épistémologiques et méthodologiques qu’adopte un auteur et son propre rapport à sa société. 

Dans ces liens se distinguent différentes politiques des sciences humaines, plus ou moins acceptables au sein d’une société démocratique, moderne et libérale. Autrement dit, les épistémologies impliquent des politiques des sciences sociales : mes travaux cherchent à illustrer les prolongements politiques de la pratique scientifique. Dire comment l’on connaît la société, et ce qu’on peut y connaître, c’est au même moment dévoiler comment on peut l’habiter et y appartenir – ce qui, pour le chercheur en sciences humaines, n’ira jamais de soi.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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