# Leçon inaugurale de Kamel Daoud : « Que faire de l’Autre ? »
**Date de l'événement :** 07/09/2026
* Publié le 07/09/2026

### Date
07/09/2026

## Chapô
> _Depuis longtemps, je crois que c’est la plus importante aventure qui soit à vivre : rencontrer, véritablement, l’autre. Et je trouve cette question comme une filiation continue dans les grands romans de nos siècles._ 

**Kamel Daoud, écrivain lauréat du prix Goncourt, était invité à l'occasion de la rentrée solennelle du campus de Sciences Po à Menton le 4 septembre. Il a délivré aux étudiants de première année de bachelor une magistrale leçon inaugurale sur le thème du rapport à l'autre. Invoquant les figures littéraires imaginées par Miguel de Cervantès, Jorge Luis Borges, Daniel Defoe, Mary Shelley, Franz Kafka, Michel de Montaigne et bien sûr Albert Camus, le romancier mène son auditoire dans une réflexion introspective sur notre propre expérience, individuelle et collective, de l'altérité.** **Découvrez sa leçon en intégralité sur _Conférence_.**

## Corps du texte
_Pour sujet de ce discours : une seule question. « Que faire de l'Autre ? » En soi, autour de soi, dans son souvenir, dans sa propre histoire collective ou individuelle. Comment réagir à cette différence qui trouble l’unanimité confortable, dérange nos certitudes et déplace notre idée de nous-mêmes ?_

_Ma réponse tient en une phrase : l’autre ne limite pas ma liberté ; il empêche que ma liberté devienne un meurtre, symbolique ou non, et que mon rêve, mon idéologie ou ma vérité deviennent une cruauté._ 

_Très souvent, la littérature m’apparaît, comme écrivain, dans cette loi nue : c’est l’art d’envisager l’autre dans son essence, son intimité, sa radicale et féconde différence. Écrire consiste à aimer ses personnages, vraiment : à surseoir au jugement sur leur choix ou leur monstruosité, à les comprendre sans cesse sans jamais les absoudre tout à fait._ 

_C’est en ceci que lire nous captive : nous y expérimentons les deux grands piliers de l’univers, « l’Autre » et « l’Ailleurs ». La littérature, le roman, l’art : tout est une infinie exploration de cet au-delà immédiat, de cette métaphysique incarnée, de ce territoire qui nous exclut et nous implique par le corps, l’histoire ou la différence culturelle. Trop souvent, on ramène l’autre à son faciès, à ses croyances, à sa parole, à ses rites, à sa culture, comme si cela suffisait à épuiser son être._ 

_Depuis longtemps, je crois que c’est la plus importante aventure qui soit à vivre : rencontrer, véritablement, l’autre. Et je trouve cette question comme une filiation continue dans les grands romans de nos siècles._ 

_La différence ne tue pas. Ce qui tue, c’est la différence lorsque le pouvoir la transforme en hiérarchie, lorsque la peur la convertit en menace, lorsque l’idéologie lui retire un visage, ou quand les récits de l’Histoire en font des camps de guerre opposés. L’unanimité rassure ; mais elle devient dangereuse lorsqu’elle exige que l’autre se taise, se rallie, disparaisse ou meure pour que nous restions d’accord._

_«_ Prenez garde, seigneur, dit Sancho ; ce que voit là-bas Votre Grâce ne sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît leurs bras, ce sont les ailes, lesquelles, tournées par le vent, font mouvoir la pierre du moulin_. »_ 

_C’est ainsi que Sancho Panza intervient, dans un dernier acte de contrepoids au délire de son maître, le chevalier Don Quichotte. Sur la plaine, le chevalier confond rapidement trente ou quarante moulins à vent avec des géants à combattre. C’est le nœud le plus célèbre d’un roman souvent considéré comme l’un des actes de naissance du roman moderne._ 

_La scène consacre, en apparence, le divorce avec la réalité. Mais elle installe plus secrètement la mécanique de cette histoire : en relisant ce roman, on peut croire suivre l’aventure d’un chevalier ; alors qu’en réalité, chaque lecteur endosse, peut-être sans le savoir, le statut d’un Sancho, le valet de son maître fou._ 

_Ce couple, chargé d’ironies diverses, inaugure l’un des plus vieux dialogues sur l’altérité et le péril de l’altération du réel. Il fait de chaque lecteur un Sancho à l’affût. Il montre une vérité quotidienne, souvent effacée par les routines et les préjugés. Voici cette vérité : l’autre nous est essentiel pour construire une vérité sur le monde et sur nous-mêmes._ 

_Sans Sancho, Don Quichotte n’apprend pas qu’il y a des moulins. Sans le regard d’autrui, chacun risque de prendre ses blessures, ses rêves ou ses croyances pour le monde entier. Les moulins peuvent alors adopter, dans nos vies, la forme de religions, de drapeaux, de frontières : non parce que ces réalités seraient elles-mêmes des géants, mais parce que notre peur ou notre idéologie peut les transformer en figures ennemies._ 

_Le donquichottisme pourrait d’abord se définir comme une évacuation de l’Autre, de ce contrepoids au socle du rêve. Don Quichotte substitue au monde tel qu’il est le monde tel qu’il le lit et l’imagine. Tout devient matière à l’idéal chevaleresque : les auberges sont des châteaux, les servantes des princesses, les troupeaux des armées, les moulins des géants. Son imagination ne reçoit pas le réel : elle le recouvre, l’annule dans un faste ironique. Il ne voit pas seulement autrement : il impose au visible le schème fixe de son rêve._ 

_Pourtant, réduire ce roman fondateur à cette folie idéaliste serait se contenter d’un sens épuisé. Car la présence de Sancho Panza travaille progressivement le donquichottisme, témoin amusé, inquiet et pragmatique du délire de son maître. Sa protestation devant les moulins, apparemment modeste, porte une force convaincante : elle réintroduit le réel là où Don Quichotte ne reconnaît plus que les figures de son imaginaire. Mais il ne représente pas seulement le réel contre le rêve. Il est celui qui oblige le rêve à rencontrer le réel, puis celui qui apprend lui-même à habiter le rêve sans s’y perdre._ 

_Don Quichotte commet une erreur du regard. Mais sa folie assène aussi une protestation contre un monde trop vite résigné : elle conserve une exigence de justice, de courage, de fidélité, d’amour et de grandeur._ 

_Sancho ne sauve pas l’illusion des géants ; il recueille la part humaine de l’idéal, cette modestie qui manque aux dieux et aux doctrines lorsqu’ils prétendent régner seuls._ 

_Il devient peu à peu le compagnon véritable de son maître, le dépositaire de son histoire et de ses défaites. Entre eux se noue une réciprocité : le chevalier élève Sancho vers le rêve, la dignité et une certaine liberté intérieure ; Sancho ramène le chevalier à la vulnérabilité du corps, à la douleur, à l’amitié et au monde commun. Il l’accompagne non pas malgré sa folie, mais à travers elle._ 

_À la fin de l’épopée, il apparaît comme le véritable destinataire du sens de l’aventure. Lorsque Don Quichotte, redevenu Alonso Quijano, renie les romans de chevalerie et se prépare à mourir, Sancho refuse que l’histoire se referme dans le désenchantement. Il l’exhorte à se relever :_

_«_ Hélas ! ne mourez pas, mon bon seigneur, mais suivez mon conseil, et vivez encore bien des années ; car la plus grande folie que puisse faire un homme en cette vie, c’est de se laisser mourir tout bonnement sans que personne le tue, ni sous d’autres coups que ceux de la tristesse. _»_ 

_Nous sommes au dernier chapitre du roman. Et sa parole la plus bouleversante survient lorsqu’il l’invite à repartir :_ 

_«_ Retournons aux champs, habillés en bergers, comme nous en étions convenus ; peut-être trouverons-nous derrière quelque buisson madame Dulcinée désenchantée. _»_ 

_Sancho ne cherche plus à ramener son maître à la raison. Il reprend lui-même le langage du rêve et tente de sauver, par l’imagination partagée, la possibilité d’un avenir. C’est là qu’il devient le dépositaire du sens : il ne valide pas ses illusions, mais il comprend qu’elles ont porté une aspiration plus haute. C’est-à-dire le désir de justice, de fidélité, d’amour et de grandeur. Le valet, d’abord attaché au salaire et aux nécessités du quotidien, porte désormais la part humaine de l’idéal chevaleresque._ 

_Ainsi, le donquichottisme n’est pas seulement une évasion dans le rêve ; il est une expérience de l’altérité. Don Quichotte a davantage à apprendre de sa croisade aux côtés de Sancho qu’à sublimer dans ses vaines victoires contre les moulins. Et Sancho sauve son maître non de la mort, puisqu’il échoue à le retenir, mais de l’insignifiance._ 

_Sancho est le lecteur et, partant, l’homme du quotidien : nous, vous, chacun. L’Autre se révèle ici comme le dépositaire de nos rêves et de nos projections. Le roman de Sancho est celui qui n’a pas de fin, et qui nous fait encore lire cette œuvre pour ce qu’elle est : le lent cheminement de l’un vers l’autre._

_Sancho montre l’autre qui ramène au réel. Mais que se passe-t-il lorsque plus personne ne peut remplir cette fonction ? Lorsque l’autre ne ramène plus au monde commun ? Borges répond : le labyrinthe, la solitude et le meurtre._ 

_Dans la nouvelle intitulée « La Demeure d’Astérion », Borges écrit le périple d’un être amputé de son reflet. C’est-à-dire de son image sur l’autre, essentielle à la conscience et à la reconnaissance, et tragique lorsqu’elle n’arrive pas à se condenser dans le visage de l’autre._ 

_Astérion raconte l’existence dans un endroit qu’il nomme, à juste titre, le labyrinthe. Qu’est-on, au fond de soi-même, vivant et perdu, sinon le piéton d’un labyrinthe ?_

_Astérion, le petit astre, voit ainsi les humains : «_ Les visages des gens de la foule, visages sans relief ni couleur, comme la paume de la main. _» Le lecteur, d’un coup, se retrouve à combler ce creux et à imaginer un visage convexe qui irait contredire ces visages plats. On effleure la matière de la monstruosité, de la différence qui nous scrute._ 

_Comment Astérion juge-t-il ses actes ? Avec une forme de bonne foi. Il raconte : «_ Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. _» Puis il conclut : «_ Ils tombent l’un après l’autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. _»_ 

_On comprend vite qu’Astérion est le Minotaure. Et l’on sait, dans le vertige de son point de vue, qu’amputé de la mesure de l’autre, il interprète ses actes selon sa nature, sa norme, sa solitude : tuer l’autre, c’est le délivrer ; le traquer, c’est aller à sa rencontre ; le massacrer, c’est à peine l’effleurer._ 

_Et comment se voit-il ? Il dit : «_ Je suis unique ; c’est un fait. _» Dans son univers, l’Autre est inutile, car dissemblant : «_ Ce qu’un homme peut communiquer à d’autres hommes ne m’intéresse pas. _» Au sommet accablé de son déni, il endosse l’impasse de sa vie : «_ Selon une autre fable grotesque, je serais, moi, Astérion, un prisonnier. _» L’est-il ? Oui, et le nier ne le sauve pas._ 

_Que lui manque-t-il ? Ce que lui-même énumère presque malgré lui : la reconnaissance, le langage commun, la fraternité impossible pour sa nature, et la responsabilité qu’implique toute rencontre. Exempté de responsabilité, il s’autorise le meurtre et ne le saisit même pas comme un crime._ 

_Je vous laisse imaginer, en chacun d’entre nous, dans nos actualités, ce moment Astérion où, convaincus de nos dissemblances, nous autorisons autour de nous le meurtre et la violence au nom de nos idées et de nos identités._

_Astérion est-il victime du sort ? De son labyrinthe ? De son histoire ? Borges se révèle terrible dans sa mise à nu de ce désastre de l’altérité. Le Minotaure n’est pas seulement prisonnier du labyrinthe : il l’est aussi de ses convictions et de ses représentations erronées du monde. Borges lui fait dire : «_ Il est exact que je ne sors pas de ma maison ; mais il n’est pas moins exact que les portes de celle-ci \[…\] sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux bêtes. _» Et il conclut : «_ Dois-je répéter qu’aucune porte n’est fermée ? Dois-je ajouter qu’il n’y a pas une seule serrure ? _»_

_Mais il faut entendre cette phrase avec prudence. Le labyrinthe n’est pas simplement une prison matérielle : il devient une prison intérieure, celle de ses représentations et de son incapacité à reconnaître l’autre. Astérion n’est pas l’unique auteur de son enfermement : son histoire, sa différence et son abandon sont aussi une tragédie. Pourtant, il est également prisonnier de ce qu’il fait de cette solitude._ 

_Tuer l’autre au nom d’une histoire collective, d’un idéal, d’une communauté sublimée, du prétexte d’une nature ou au nom d’une violence libératrice : ce ne sont que des murs de labyrinthe célébrés comme un sort et un déterminisme._ 

_Astérion, le monstre de Borges, est à la fois lucide et aveugle, juge et condamné. Sa tragédie tient en un constat : il n’a pas de reflet dans les visages des autres. Et réciproquement. Il est réduit au monstre, et il devient meurtrier sans reconnaître ses victimes ni mesurer sa responsabilité._ 

_Après le monstre qui ne reconnaît plus les humains, voici l’homme européen qui rencontre l’autre et prétend le sauver : Robinson._ 

_Qu’est-ce, en effet, que_ Robinson Crusoé _de Daniel Defoe, publié en 1719 ? Une histoire sur le manque de l’autre, qui nous détruit et nous fait douter. Puis une question dérivée : que faire de l’autre lorsqu’on le rencontre ?_

_Robinson tente d’abord de sauver la langue, cet instrument de rencontre. Il parle à son perroquet, il apprivoise son chien, comme s’il cherchait, au bord du silence, à maintenir un interlocuteur. Puis il rencontre Vendredi, qu’il sauve de la mort alors que des cannibales s’apprêtaient à le tuer. Mais ce sauvetage contient déjà un pouvoir. Robinson lui donne le nom d’un jour de la semaine : Vendredi. Il ne demande pas son nom. Il lui enseigne sa langue et lui fait dire « maître ». Il l’habille aussi, selon une norme occidentale qu’il considère comme naturelle. Le roman ne rejoint donc pas immédiatement l’autre dans son altérité : il le nomme, le convertit, le civilise, l’habille pour le rendre visible._

_Le projet s’ouvre alors sur un autre vertige : et après l’avoir converti, civilisé et habillé ? On l’ignore. Dans la fiction, le sort de Vendredi demeure incertain. Mais l’histoire coloniale qui suit et relit ce roman rend cette question tragiquement concrète._ 

_Dans_ Frankenstein ou le Prométhée moderne _de Mary Shelley, publié en 1818, la même question se radicalise : le monstre est-il celui qui invente le monstre, ou est-ce le contraire ? Victor Frankenstein abandonne sa créature dès sa naissance ; la société la rejette avant de la connaître ; le regard humain la contraint peu à peu à devenir ce qu’il redoute. La créature dit à son créateur : «_ Je devrais être ton Adam ; mais je suis plutôt l’ange déchu. _» Elle devait être accueillie comme une créature ; elle devient l’exclue, le démon, le monstre.  Ce n’est pas une innocence sans faute, car elle commet des meurtres. Mais c’est une monstruosité qui naît et se nourrit du rejet._ 

_Chez Kafka, dans_ La Métamorphose_, publiée en 1915, Gregor Samsa se réveille «_ un matin, au sortir de rêves agités _», transformé «_ en un monstrueux insecte _». Ce qui devient insupportable n’est pas seulement son corps : c’est l’impossibilité, pour les autres, de continuer à le regarder comme un frère, un fils, un être aimé._ 

_Montaigne, dans_ Des Cannibales_, déplace encore la question : «_ Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. _» L’autre est le lieu de nos projections. Le cannibale est celui qui dévore les autres ; mais celui qui les déshumanise ne les dévore-t-il pas déjà ?_

_Et cette monstruosité n’est pas unilatérale. Elle n’est pas le propre de l’Occident. On en retrouve le crime et la trace pétrifiante dans le regard inversé : celui qui vient d’ailleurs, du « sud », et qui enferme aussi l’Occidental dans ses caricatures, ses simplifications et ses verdicts, ses racismes nouveaux._ 

_« Que faire de l’Autre ? » fut la grande question de l’Occident en position de puissance durant les trois derniers siècles. Elle est aujourd’hui celle de l’Africain, du musulman, de l’immigré, de l’Oriental, de l’étranger. Faut-il tuer l’Occidental dans un attentat ? Le culpabiliser par le discours du ressentiment ? Le convertir à sa propre religion ? Exercer sur son corps un racisme inversé ? L’aimer ou le haïr pour se sentir dans son droit ? Faut-il aller vivre chez lui ou le fuir chez soi ?_

_On erre alors dans un labyrinthe où, une fois encore, parce qu’on se dispense de se voir dans le visage de l’autre, on s’autorise le meurtre, le déni et l’enfermement sur soi._ 

_Alors, que faire de l’autre ? Ne pas le sauver pour l’absorber. Ne pas le réduire à sa différence. Ne pas appeler barbare ce qui dérange nos usages._ 

_Camus pousse cette question au point de crise : peut-on accueillir l’autre sans le livrer, sans l’absorber, sans le tuer ?_

_Dans_ L’Étranger_, publié en 1942, Meursault tue « l’Arabe ». C’est une robinsonnade de l’échec : sur une plage, encore une fois, un homme rencontre l’autre et le tue. Le roman ne nomme jamais la victime, comme si le langage lui-même refusait de lui donner un visage singulier et, donc, le reflet de soi, la reconnaissance._ 

_Le meurtre prétend dénouer le problème de l’altérité, à la racine ; mais il ne fait que l’abolir dans le sang et condamner le tueur à une prison intime, à l’exclusion, puis à une condamnation en partie irrationnelle. Lorsqu’on tue l’autre, on lève une frontière, on annule la responsabilité et on ouvre la porte au chaos, à l’impunité, à la gratuité. Quand la vie de l’autre devient gratuite, la sienne le devient aussi. L’insulaire devient continental : celui qui vivait seul, séparé du monde, se trouve soudain repris par lui, jugé par lui, et devient à la fois prisonnier et geôlier._ 

_Y a-t-il une autre solution que la conversion forcée ou le meurtre dispensateur ? La solidarité, écrit Camus._ 

_Dans_ La Peste_, roman publié en 1947, il décrit cette voie possible. Dans un Oran mythifié, haussé au statut d’un royaume métaphorique sans divinité, des personnages se battent contre la peste, mais aussi contre l’abstraction. Cette tendance que nous avons à tuer la vie en face de soi au nom d’une idée en soi. L’Histoire, la nation, la révolution, la libération, l’utopie : aucun de ces mots n’est coupable en lui-même. Mais tous peuvent devenir meurtriers lorsqu’ils cessent de répondre à un visage concret._ 

_Rambert dit à Rieux : «_ Vous ne pouvez pas comprendre. Vous parlez le langage de la raison, vous êtes dans l’abstraction. _» Et le narrateur écrit : «_ Il put ainsi suivre, et sur un nouveau plan, cette espèce de lutte morne entre le bonheur de chaque homme et les abstractions de la peste, qui constitua toute la vie de notre cité pendant cette longue période. _»_ 

_Les personnages se battent avec leur corps. Rieux soigne ; Tarrou organise les équipes sanitaires ; Grand tente de rendre une phrase juste ; Rambert, qui voulait fuir pour retrouver celle qu’il aime, finit par rester et lutter avec les autres. La solidarité n’est donc pas un mot moral posé au-dessus de la réalité : elle est un geste, un risque, une fatigue, un élan vers l’autre immédiat. Rambert comprend qu’«_ il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul _». Elle devient alors le refus intime de construire son bonheur sur l’abandon des autres._ 

_À l’époque, ce roman fut source de malentendus curieux. En 1955, Roland Barthes reprocha à Camus une fable trop lointaine de l’Histoire, une allégorie qui, à force de rendre le mal universel, risquait d’en effacer les visages et les conflits concrets. Camus lui répondit, le 11 janvier 1955, que_ La Peste _devait se lire « sur plusieurs portées », mais qu’elle avait pour « contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme » : le roman était plus qu’une chronique de la Résistance, mais assurément pas moins._

_Ce débat ne concerne pas seulement le passé. Peut-on parler de toutes les pestes sans oublier celle qui a eu un nom, des victimes, des bourreaux, des collaborateurs et des résistants ? Oui, réplique Camus, si l’universalité ne sert pas à effacer l’Histoire, mais à préparer toutes les résistances contre toutes les tyrannies._ 

_À la question « Que faire de l’autre ? », la réponse de La Peste n’est ni le péché, ni la rédemption, ni un salut céleste. Elle ne promet ni innocence ni victoire : elle est le refus obstiné de laisser mourir l’autre seul. Dans la cité fermée, nous sommes condamnés à nous entre-tuer, à nous laisser mourir, ou à nous rehausser par la rencontre de l’autre._ 

_Chez lui, la Méditerranée près d’Oran est peut-être la seule métaphysique accessible : une lumière immanente, un monde sans rédemption donné d’avance, mais une fraternité à construire entre des êtres mortels. Vivre n’est ni un péché, ni l’antichambre d’une éternité. Vivre n’est pas explicable, mais cela s’assume._ 

_Dans l’une de ses nouvelles les plus puissantes, publiée en 1957 dans_ L’Exil et le Royaume_, il raconte l’histoire d’un instituteur perdu sur les hauts plateaux algériens, à qui un gendarme confie un Arabe accusé d’avoir tué son cousin. Daru est chargé de conduire ce prisonnier jusqu’à Tinguit et de le remettre aux autorités._ 

_Cette mission le met en colère : contre lui-même, parce qu’il gâche sa solitude, lui qui, à l’endroit de ces pierres, avait appris à vivre comme on reçoit un don ; contre l’Arabe qui a tué, ou qui est accusé d’avoir tué ; et contre le gendarme qui le missionne. Car ce qui l’enferme dans l’exaspération, c’est cette responsabilité désormais sienne._ 

_Qu’en fera-t-il ? Le laisser partir l’inquiète, le met en porte-à-faux vis-à-vis de la justice. Non celle des hommes seulement, mais celle de ses actes. Le ramener encordé jusqu’à la prison, il le refuse. Il dit : «_ Je ne le livrerai pas. _»_ 

_Que faire de l’Arabe équivaut alors à la question : que faire de l’Autre ? Aucun choix n’est le bon, parce qu'aucun ne dispense de la responsabilité. Chacun allège, comme le font parfois le salut, le péché ou la rédemption, le poids inexplicable du monde que nous avons à vivre._ 

_Daru ne libère pas simplement le prisonnier : il lui donne de la nourriture, de l’argent, puis deux routes.  L’une mène à Tinguit, donc à la prison ; l’autre mène vers les nomades et la liberté. L’homme choisit la route de Tinguit, par peur ou pour payer son meurtre. Daru, au retour, dans sa salle de classe déserte, lit sur le tableau ce message :_

_« Tu as livré notre frère. Tu paieras. »_

_Le verdict est injuste. Il simplifie la réalité jusqu’à l’outrage ; et, un jour, il peut se conclure par une vengeance elle-même injuste, sur la vie de Daru._ 

_Est-ce à dire que Daru a été idiot ? Imprudent ? Non. Il a été responsable. Cela ne sauve pas sa vie. Mais qu’est-ce qu’une vie où l’on se défausse de sa responsabilité et de ses choix ? N’est-ce pas un malheur sans fin ?_

_« L’Hôte » raconte un échec et une réussite. Daru s’est trompé, peut-être ; mais il a visé juste : il a racheté sa vie de l’inconscience. Être responsable de l’autre ne vous sauve pas entièrement, et ne vous condamne pas entièrement. C’est un pari, un acte de foi et de courage._ 

_Daru ne peut plus se cacher dans un labyrinthe. Sur la terre pierreuse de son village, il est exposé de toute part à la mort et à la lumière. Son visage a un reflet sur le visage de l’autre. Il ne peut pas le tuer et croire qu’il ne fait que l’effleurer. Et il ne peut pas le libérer sans se condamner, ni le livrer sans le condamner, lui, à la mort. Tout se trouve dans ce nœud et dans ce lien._ 

_Je veux terminer sur ce pari que l’on assume ou que l’on fuit. Rien d’autre ne peut l’atténuer. Ni un dieu, ni un au-delà, ni une utopie n’en dispensent. Nous partageons souvent, selon l’image d’Albert Camus, une communauté du songe et de la fatigue._ 

_Et cette responsabilité nous incombe, peu importe si nous avons été victimes par le passé de la cruauté de l’Histoire ou si nous le sommes aujourd’hui par la revendication d’une mémoire à réparer. Elle est réciproque. Elle est ce royaume de reflets, peut-être plus décisif que la Vérité : le moment où le visage de l’autre cesse d’être un ennemi, un juge ou une abstraction. Il devient ce par quoi nous demeurons responsables, et ce par quoi nous sommes sauvés de nos labyrinthes intimes._ 

_Le pari sur l’autre demande des efforts, c’est un long chemin comme celui de Daru. C’est un monologue qui se transforme en dialogue ; un lieu de préjugés qui lentement se corrige, comme chez Sancho Panza. C’est un acte qui fait peur, dangereux, et à la fin parfois cruelle._ 

_Mais il en est ainsi :_  

_C’est l’une des grandes aventures de la vie._ 

_Merci pour votre attention !_

**Licence :** `#CC-BY-NC-ND (Attribution, Pas d'utilisation commerciale, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` `#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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