# 11 septembre : la matrice du complotisme contemporain ?
**Date de l'événement :** 09/09/2026
* Publié le 09/09/2026

### Date
09/09/2026

## Chapô
**Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, l'événement continue de nourrir un flot ininterrompu de théories du complot, des premiers forums de « truthers » aux contenus parodiques qui circulent aujourd'hui sur les réseaux sociaux comme TikTok. Comment cet attentat est-il devenu la matrice fondatrice du complotisme contemporain, et pourquoi les mécanismes qui l'ont rendu possible se sont-ils depuis démultipliés ? Journaliste spécialiste de la désinformation et enseignant à l'École de journalisme de Sciences Po, Thomas Huchon décrypte les ressorts de cette industrialisation du doute, de l'artisanat des premiers vidéastes complotistes à l'algorithmisation contemporaine de la défiance.**

## Corps du texte
_Dès l'automne 2001, les attentats des Twin Towers suscitent une explosion de récits alternatifs. En quoi le 11 Septembre constitue-t-il la matrice inaugurale du complotisme contemporain ?_

Le 11 septembre est un événement planétaire, diffusé en direct par la totalité des médias du monde, à un moment où les chaînes d'info continue et les réseaux sociaux n'existent pas encore sous leur forme actuelle. Sa violence, son ampleur, la nature de la cible et le mode opératoire produisent un choc si intense qu'il devient le premier événement moderne à susciter, chez chacun, une interprétation personnelle, façonnée par ses croyances préétablies, sa vision du monde et son état émotionnel.

Dès le 13 septembre, des médias du monde arabe diffusent déjà des contenus mettant en doute la version officielle. Très vite, les théories se multiplient et se hiérarchisent : au niveau le plus extrême, celui d'un contrôle de la population par manipulation totale de l'événement (missiles, démolition contrôlée) ; à un niveau plus modéré, des soupçons de mouvements boursiers suspects, de restrictions de vol qui auraient épargné la famille Ben Laden, ou encore de défaillances du renseignement jugées trop importantes pour être fortuites.

Face à cette explosion de récits alternatifs, un écueil consisterait à être, par principe, hostile au doute. Avant de m'intéresser aux fausses théories du complot, je me suis intéressé aux vrais complots. J'ai vécu au Chili et me suis penché sur le cas de Salvador Allende, assassiné lors du coup d'État du 11 septembre 1973, en partie fomenté par la CIA. Je peux témoigner que certains de mes amis chiliens ont un temps pensé que les États-Unis leur avaient "volé" jusqu'à la date de leur propre tragédie nationale. Quand vos parents ont été tués par la dictature de Pinochet, on peut comprendre qu'on réfléchisse de façon un peu biaisée à ces sujets. Un impératif est de ne jamais en faire une matrice pour penser la société tout entière.

C'est précisément ce basculement du doute individuel vers une matrice explicative généralisée qui, avec le 11 Septembre, marque une rupture. Pour la première fois, un événement planétaire donne naissance à une multiplicité de récits alternatifs qui deviennent, pour certains, un véritable projet narratif et bientôt un business.

_Les « truthers », ces internautes remettant en cause la version officielle des attentats, s'organisaient sur des forums pionniers et s'échangeaient des DVD sous le manteau. Vingt-cinq ans plus tard, comment les algorithmes et les réseaux sociaux ont-ils industrialisé ce modèle artisanal ?_

Il faut commencer par une précision chronologique. Le phénomène des truthers, et de l’échange de DVD comme _Loose Change_ (série documentaire soutenant des thèses complotistes sur le 11 septembre), est plus tardif qu'on ne le croit. Ils apparaissent plutôt en 2005-2006, pas dans les mois qui suivent les attentats. Ce qui est concomitant avec le 11 Septembre, en revanche, c'est la maturation d'Internet. Si l'on place cet événement en 1981 plutôt qu'en 2001, la propagation de l'information aurait été complètement différente. Là, un nouveau moyen technique arrive à maturité au moment même où de plus en plus de foyers s'équipent et commencent à s'informer en ligne, ce qui permet non seulement de donner une seconde vie à l'événement, mais surtout d'en proposer une réinterprétation, puisque chacun peut désormais écrire ce qu'il veut.

En France, Thierry Meyssan est le premier à instrumentaliser cette possibilité, mais avec une méthode très classique. Il écrit un livre, puis fait le tour des principales émissions de télévision, déstabilisant des journalistes mal préparés face à ses arguments. Quelques années plus tard, avec l'arrivée de Google Vidéo puis de YouTube, le phénomène change d'échelle. Des figures comme Alex Jones gagnent une audience considérable autour de la thèse d'un complot intérieur, tandis que le documentaire _Loose Change_ se vend à plusieurs millions d'exemplaires en DVD.

![Alex Jones, figure de proue du complotisme américain. Crédit : Reuters](https://firebasestorage.googleapis.com/v0/b/memory-conference.firebasestorage.app/o/prod%2FBfyDFv5o0CJpQ8yzeNu0%2FprojectsMedias%2FnaOlBnABnS6CpsQZT69u%2FwysiwygMedias%2Fd1b64a47-06ed-4c47-90a9-3f2c6b4f0389.avif?alt=media&token=df06a264-78f5-449c-a8ca-1573b3379721)_Alex Jones, figure de proue du complotisme américain. Crédit : Reuters._

Vingt-cinq ans après, l'erreur serait de ne penser ce basculement qu'en termes politiques, alors qu'il s'agit d'abord de la conséquence d'un nouvel usage technologique. Ce qui a le plus changé, ce sont principalement les coûts : ils ont considérablement baissé, ce qui permet une massification du message. Mais surtout, ils ouvrent la voie à une compréhension beaucoup plus fine des utilisateurs, non plus seulement pour repérer qui est déjà complotiste, mais pour identifier les profils psychologiques susceptibles de basculer. 

Le vrai problème que pose le 11 septembre à notre société n'est donc pas, fondamentalement, que des personnes aient cru des choses fausses. C'est qu'ils ne font plus confiance à personne. C'est ce glissement-là qu'il faut comprendre. Si on peut vous mentir sur l’événement le plus médiatisé de l’histoire, on peut vous mentir sur tout. Les puissants qui complotent ont pour les truthers un allié de taille : les médias. Et à cette aune, les principaux responsables de cette instrumentalisation sont aussi  les propriétaires des plateformes. 

Ainsi, il ne faudrait pas réduire le bouleversement provoqué par le 11 septembre à la seule question de ceux qui croient à une version alternative des faits. Les terroristes ont fait un autre choix. Ils n'ont pas cherché à s'attaquer au système informatique d'une banque pour un gain financier. Ils ont cherché à disrupter le fonctionnement même des sociétés démocratiques. Or les mécanismes qui ont permis aux théories du complot sur le 11 septembre de prendre l'ascendant sur d'autres discours se sont, depuis, considérablement renforcés et démocratisés.

Cette responsabilité n'est pas seulement celle des responsables politiques, même si elle est réelle. Elle tient aussi à un affaiblissement de la parole critique face à ce qui rend cette instrumentalisation possible. Ensuite, cet affaiblissement, ce sont les citoyens eux-mêmes qui l'alimentent à travers leurs usages.

_Pour les jeunes générations, le 11 septembre circule surtout sur TikTok ou Instagram sous forme de contenus révisionnistes ou parodiques. Comment déconstruire ces récits face à un public qui découvre l'événement par le prisme du soupçon ou de la dérision ?_

Il y a d'abord une difficulté générationnelle assez universelle. Chaque génération a son événement-repère, dont elle se souvient avec une précision presque photographique qu'elle peine à restituer à ceux qui ne l'ont pas vécu. C'est vrai pour la chute du mur de Berlin ou le 11 septembre, comme cela l'a été pour l'alunissage d'Armstrong avec la génération précédente. Cette difficulté n'est donc pas propre aux attentats du 11 septembre. Il faut du temps, y compris pour des événements graves, avant que des œuvres parodiques n'apparaissent. Cela a aussi été le cas pour la Seconde Guerre mondiale. La question n'est donc pas l'existence de la parodie en tant que telle, mais son contenu. Une parodie n'est pas un problème en soi. Un contenu qui nie l'événement pour légitimer un autre discours complotiste en est un.

Ce qui est difficile à faire comprendre, aux jeunes comme aux autres, c'est que ce qui compte n'est pas tant la réalité que la perception qu'on en a. L'idée que dix-neuf pirates de l'air aient pu, avec des cutters, mettre à genoux la première puissance mondiale paraît pour beaucoup difficile à croire. C'est sur ce sentiment d'invraisemblance que prospèrent les récits alternatifs, amplifiés par la pop culture, jusqu'à cette chanson d'IAM qui évoque l'absence de corps retrouvés dans les décombres du World Trade Center. Or l'ADN de la quasi-totalité des passagers a bien été retrouvé, à New York comme à Washington, là où les théories du complot prétendent justement qu'aucun avion n'a atterri. D'autres éléments, plus surprenants encore, ont également été retrouvés dans les décombres. Ils sont aujourd'hui documentés au 9/11 Memorial Museum de New York.

Mais déconstruire ces récits ne suffit pas. Il faut aussi les remettre dans une perspective chargée d'émotion. Le négationnisme est insupportable parce qu'il nie la réalité de la mort de personnes réelles. C'est cette dimension qui rend certains mouvements, comme le forum français « Open 9/11 », particulièrement problématiques. Au-delà de la simple remise en question, ils ont mené des campagnes de harcèlement contre des journalistes allant jusqu'à contacter des employeurs pour obtenir des licenciements. Ce forum a d'ailleurs constitué, avec le recul, une véritable pépinière pour plusieurs figures aujourd'hui installées dans l'écosystème complotiste français.

### Thématique
`#Démocratie` `#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
