# Ce que la clinique nous apprend de la radicalisation après le 11 septembre 
**Date de l'événement :** 09/09/2026
* Publié le 09/09/2026

### Date
09/09/2026

## Chapô
**Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, les formes de radicalisation se sont diversifiées, tandis que les vulnérabilités psychiques et sociales sur lesquelles elles s’appuient semblent, elles, toujours présentes. Laure Westphal, psychologue clinicienne et docteure en psychopathologie au GHU Paris psychiatrie & neurosciences, ancienne intervenante au Centre de prévention, d’insertion et de citoyenneté de Pontourny, enseignante à Sciences Po et chercheuse associée à l’UTRPP de l’Université Sorbonne Paris Nord, analyse la radicalisation à partir de son expérience clinique et montre que l’adhésion à une idéologie peut constituer moins une simple erreur de jugement qu’une réponse à des conflits subjectifs plus anciens. Comment, dès lors, prévenir la radicalisation sans réduire les individus à l’idéologie qu’ils adoptent, et quels dispositifs permettent d’agir sur les vulnérabilités qui la rendent possible ?**

## Corps du texte
Vingt-cinq ans après le 11 septembre, les idéologies qui recrutent ont changé plus vite que les vulnérabilités qu'elles captent. Ce que la clinique en retient tient en une proposition : l'adhésion radicale est moins une erreur de jugement qu'une solution psychique. C'est à cette condition seulement qu'elle se laisse travailler — et c'est ce qui rend efficients les dispositifs qui s'adressent au sujet plutôt qu'à sa doctrine.

### Du 11 septembre à aujourd'hui  

Le 11 septembre 2001, des combattants d'Al-Qaida donnent toute sa portée à la formule de Ben Laden : « nous aimons la mort sur la voie de Dieu autant que vous aimez la vie ». Qu'est-ce qui amène de jeunes hommes à s'engager dans une guerre sainte apocalyptique, et à y mourir en martyr ? Dans leur sillage, le djihadisme gagne le sol européen – Madrid 2004, Londres 2005. L'attaque de Mohamed Merah contre des militaires et des Juifs, en 2012, fait entendre que la charia doit supplanter le taghout, la loi que l'État incarne dans ses institutions ; elle révèle qu'un vivier de radicalisation existe en France. Avec le califat proclamé à Mossoul en 2014, puis les massacres de 2015, l'attrait pour le djihad culmine.  

Un quart de siècle plus tard, la menace n'a pas décru : elle s'est transformée. 93 projets d'attentats y ont été déjoués depuis 2012, selon le minsitère de l'Intérieur. La France demeure le pays le plus visé d'Europe, avec quatorze attaques ou projets recensés pour la seule année 2025, d'inspiration majoritairement djihadiste puis d'ultradroite.  

Trois traits, dans l'actualité récente, disent le déplacement. La jeunesse des mis en cause, d'abord : deux adolescents de 16 ans ont été mis en examen dans le Nord en février 2026 pour un projet d'attentat visant des lieux de sociabilité, un mineur de 15 interpellé dans le Rhône en avril. Les sortants de détention, ensuite : l'auteur de l'agression au couteau d'un gendarme sous l'Arc de Triomphe venait d'être libéré sous surveillance judiciaire, et plus de quatre cents détenus incarcérés pour d'autres faits sont suivis pour radicalisation . La désaffiliation des acteurs, enfin : les modes opératoires promus par les organisations, comme l'arme blanche, ont désolidarisé le passage à l'acte de l'appartenance, et facilitent l'agissement d'individus qui ne relèvent d'aucune organisation.  

La question posée au clinicien s'en trouve modifiée. Il ne s'agit plus de comprendre comment on rejoint une armée, mais ce qu'un sujet traite, en lui, lorsqu'il adhère à une cause qui permet d’idéologiser son sentiment de préjudice et de lui désigner un coupable.  

### L'idéologie comme suppléance  

Entre 2016 et 2017, le gouvernement crée le Centre de prévention, d'insertion et de citoyenneté (CPIC) de Pontourny; j’y interviens et reçois des volontaires situés au bas du spectre de la radicalisation islamiste : de jeunes gens en rupture, intéressés par une idéologie extrémiste sans velléités de passer à l'acte. Depuis, c'est au hasard de mes consultations, en psychiatrie d'une part, en libéral de l'autre, que je rencontre des personnes radicalisées – rarement pour ce motif, sauf lorsque la justice les y enjoint. Les situations rapportées ici sont modifiées ou composites.  

Camille a vingt-trois ans au lendemain des attentats du Bataclan. Elle a l'âge moyen des bénéficiaires du CPIC et, comme la moitié d'entre eux, elle n'était pas musulmane à l'origine. Une conversion éclair, la fréquentation d'un homme salafiste et sa volonté de « se retirer du monde des mécréants » ont alerté son entourage. Elle a accepté d’être prise en charge au CPIC.  

Elle a voulu rendre ses parents catholiques témoins de sa conversion en portant le voile. Elle proteste du type de féminité dans lequel la société occidentale voudrait l'enfermer. Brillante à l'école, elle abandonne un BTS pour une logique de complémentarité avec un homme pieux et savamment dissident, auprès duquel elle convoite une place d'exception. Dans les hadiths, elle puise des prescriptions qui ordonnent le quotidien et la défendent de son propre désir ; l'Oumma, communauté mythique et sans frontière, lui offre un socle affectif et une nouvelle affiliation.  

Lorsque son compagnon sera jugé puis incarcéré, Camille poursuivra son projet d'insertion et deviendra hôtesse de vente — tout en fréquentant un homme plus radicalisé encore. L'union au combattant importe-t-elle davantage que celui qui endosse ce rôle ? Elle lui fera porter son conflit intérieur auquel elle ne compte pas renoncer. Le dispositif du CPIC lui a permis de transformer une quête fusionnelle en projet d'insertion ; elle n'a pas cessé pour autant de chercher au-dehors qui portera sa révolte. Ni succès de désembrigadement, ni échec : une élaboration rendue possible.  

Ce parcours parmi d’autres a une portée heuristique. Le contenu manifeste d'une idéologie fait souvent fonction de suppléance : il vient à la place de ce qui manque, donne forme à une révolte, ordonne un sentiment d'injustice, convertit une honte en mission et un vécu de relégation en élection. La ferveur des uns se mesure à la jahilya, cette période d'ignorance pré-islamique qu'ils estiment avoir traversée ; en se convertissant, beaucoup réparent un défaut d'affiliation par une identité sans frontière. D'autres, fragilisés par des carences, entrent d'abord dans la délinquance, la requalifient ensuite en égarement d'avant la foi, et justifient par le sacré leur rejet des institutions.  

Farhad Khosrokhavar définissait en 2014 l[a radicalisation comme l'adhésion à une idéologie extrémiste qui conteste l'ordre établi et justifie pour ses adeptes l'action violente](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782735125531-radicalisation-farhad-khosrokhavar/). Le débat s'est alors structuré autour d'une alternative – [radicalisation de l'islam ou islamisation de la radicalité](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782072706196-terreur-dans-l-hexagone-genese-du-djihad-francais-gilles-kepel/)  – qui présuppose chaque fois que l'idéologie précède le sujet. La clinique enseigne l'inverse : elle vient le plus souvent après coup, comme solution seconde à un conflit plus ancien. Prétendre « déradicaliser » quelqu'un comme on corrigerait une erreur de jugement fait l'impasse sur la fonction psychique de l'adhésion.  

### Prévenir n'est pas prédire  

Chaque attentat commis par un individu connu des services relance la même interrogation en suspens. Or ni le renseignement ne prédit les actions violentes, ni la psychiatrie les passages à l'acte. Un repérage bâti sur des « signaux faibles » ne vaut d'ailleurs qu'articulé à une offre de soin, d'insertion et de parole, faute de quoi il désigne sans traiter. Or la psychiatrie publique est chroniquement sous-dotée de moyens et de nombreux détenus sont en défaut de soin.  

Ce que la clinique peut, en revanche, c'est différencier - à condition d’établir deux distinctions majeures. La première est psychiatrique : une proportion de personnes radicalisées analogue à celle qu'on observe en population générale souffre d'affections de nature à altérer ou à abolir le discernement. La folie n'explique pas la radicalisation. Elle vaut toutefois pour l'ensemble des radicalisés, non pour les acteurs isolés, où les ressorts psychiatriques sont plus fréquents : des affections aiguës y amènent certains à identifier une menace externe dont ils pensent se défendre plus aisément que d'un danger interne difficile à cerner, et l'idéologie vient alors structurer un délire.  

La seconde distinction est clinique. Une action violente est délibérée, préparée, revendiquée : le sujet en soutient les motifs et la stratégie. Un passage à l'acte est un court-circuit de la parole : le sujet y est agi bien plus qu'il n'agit, sous l'effet de déterminations inconscientes qui lui échappent et s'actualisent au gré des contingences. Cela ne signifie nullement qu'il relève de la psychiatrie. Un sujet sans aucune pathologie peut être conduit à un acte dont les ressorts lui demeurent opaques, et l'immense majorité des passages à l'acte n'engage ni le délire ni l'abolition du discernement : ils engagent pleinement la responsabilité de leur auteur. Confondre l'inconscient et la maladie, c'est demander à la psychiatrie ce que seules la justice et la politique peuvent donner.  

### Les idéologies changent plus vite que les vulnérabilités  

La radicalisation ne saurait plus être appréhendée à partir du seul islamisme violent. L'ultradroite compte près de 3300 militants en 2026, rajeunis depuis 2021 et peu entamés par les dissolutions récentes d’organisations ; certains sont allés se former dans le cadre du conflit ukrainien. Une étude clinique montréalaise donne un ordre de grandeur éloquent : violence non idéologique et extrémisme de droite viennent en tête, devant l'extrémisme lié au genre puis le religieux, et [plus d'un patient sur cinq adhère à plusieurs idéologies à la fois](https://shs-cairn-info.scpo.idm.oclc.org/revue-dialogue-2024-2-page-83?lang=fr).  

Ethan a quinze ans lorsqu'il est interpellé pour des dégradations commises en marge d'une manifestation. Il se dit anticapitaliste, cite des mouvements dont il connaît mal les textes, et parle de la police comme d'un ennemi organisé. Ce qu'il finit par dire autrement : il a été harcelé à l'école par un « ami ». Il s’en veut de ne pas s’être protégé. S'il le retrouvait, me dit-il, il lui « ferait la peau », sachant qu’il ne le fera pas. Le déplacement est manifeste : une haine née d'une trahison intime trouve dans l'idéologie et dans une institution un objet de substitution général et praticable sans avoir à affronter celui qui a réellement blessé. Ethan veut aujourd'hui devenir avocat de victimes de violences policières. C'est par l'identification à celle qui l'a soutenu avec succès qu'il choisit de se réinscrire dans la cité.  

Florian a trente-cinq ans : un deuil non élaboré, une consommation qui l'anesthésie, une humiliation professionnelle, et des énoncés d'ultradroite mêlés à des motifs masculinistes qui ne forment aucun système doctrinal stable. Chez lui, l'idéologie restaure une contenance : elle défend contre la passivité, revigore une virilité de substitution, offre où loger la haine du féminin. La contester frontalement serait contre-productif ; il s'agit de desserrer l'étau qui unit humiliation, haine et besoin d'une consistance narcissique.  

Ce qui varie d'une idéologie à l'autre, ce sont les figures du persécuteur, les récits de légitimation et les modalités d'action jugées recevables. Ce qui demeure, ce sont certains ressorts subjectifs : le sentiment d'injustice, le besoin d'une figure à laquelle s'identifier, la quête de reconnaissance, la tentative de convertir une impuissance en puissance d'agir. Les sujets ne s'adossent d'ailleurs plus toujours à des doctrines stabilisées : ils composent des montages labiles au gré de leur histoire et de leurs rencontres, et la porosité entre ultradroite et masculinisme en est l'illustration la plus saillante. Comme le souligne [Elyamine Settoul](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782130828969-penser-la-radicalisation-djihadiste-acteurs-theories-mutations-elyamine-settoul/), les plus jeunes sont prompts à façonner leur idéologie de façon autonome et puisent en ligne l'idéalisation de figures héroïsées. Transformer la honte de soi en mépris de l'autre peut leur être préférable à l'insignifiance d'une existence sans horizon.  

Il importe de distinguer l'identification passagère, l'usage flottant de signifiants radicaux et la radicalisation proprement dite. Mais il arrive qu'une idéologie cesse d'être un habillage pour devenir le mode privilégié de traitement de conflits que la parole et le lien social ne suffisent plus à élaborer. Elle offre alors davantage qu'un système d'idées : une grille d'interprétation totale, une affiliation, une autorisation à haïr, parfois une mise en forme héroïsée du préjudice.  

### Ce que les dispositifs personnalisés ont appris  

Les politiques publiques ont tiré de ces vingt-cinq années un enseignement. Après la fermeture du CPIC, elles ont renoncé à extraire un sujet de son idéologie au profit d'un objectif plus modeste et plus opportun : empêcher que son rapport à celle-ci ne se rigidifie jusqu'à rendre impraticables les médiations ordinaires du lien social. Le Plan national de 2018 a organisé ce déplacement, et les préfectures en occupent le point d'articulation : aux cellules de repérage répondent celles d'accompagnement pluridisciplinaire, avec l'école, l'aide sociale à l'enfance, la protection judiciaire de la jeunesse et le secteur associatif.  

[J'ai plaidé, en 2023, pour la relance d'un centre du type de celui de Pontourny.](https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/20/la-psychiatrie-ne-peut-pas-etre-l-unique-reponse-politique-a-la-question-de-la-radicalisation_6206832_3232.html?srsltid=AfmBOor1dLs-UAd3bDPTzixEF2smo0UjnT3od1GfHGdHki_b446W4Kht) Je ne le formulerais plus ainsi. Ce qui fait la valeur de ces dispositifs n'est pas le lieu mais le mode d'intervention – et sur ce point l'expérience du CPIC portait sa propre limite. Il extrayait les bénéficiaires de leur milieu, quand l'éloignement n'est opérant qu'à la condition que les liens puissent ensuite être remaniés. Les dispositifs personnalisés qui s'y sont substitués travaillent sur le lieu de résidence, avec les familles, dans une orientation d'insertion : ils sont cliniquement plus justes, parce qu'ils traitent le sujet là où se joue ce qui l'a délié.  

Leur seconde vertu tient à leur transversalité : ils s'adressent à toute personne radicalisée sans se régler sur l'idéologie invoquée. On pourrait y voir un défaut de spécialisation ; c'est leur pertinence même. Le montage idéologique mute chez un individu : un accompagnement indexé sur la doctrine serait périmé avant d'avoir produit ses effets. Surtout, le dénominateur est ailleurs : quelle que soit la cause, ces sujets partagent le sentiment d'être exclus et lésés. C'est ce sentiment d'injustice qui nourrit leur défi des institutions, dont ils tiennent pour acquis qu'elles ne veulent pas d'eux. Un dispositif réglé sur l'idéologie traite le contenu manifeste ; un dispositif réglé sur le lien traite la fonction.  

Ces dispositifs restent fragiles : quarante-six millions d'euros confiés en 2026 au secrétariat général du comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, tous programmes confondus, pour une politique qui mobilise l'école, le soin, la justice et le tissu associatif . Et la question des sorties de détention demeure entière : à mesure que l'engagement se fixe, la prévention cède à la surveillance et à l'entrave. Il est pourtant plus facile de ne pas manquer le moment de bascule, en amont, que d'œuvrer en détention ou en aval, où les leviers d'insertion restent à créer.  

### Conclusion  

Sous des formes religieuses, politiques, masculinistes ou hybrides, les idéologies continuent de fournir une solution à la fois défensive, identificatoire et offensive à ce qui, chez certains sujets, ne parvient plus à se symboliser autrement. Reconnaître cette part de subjectivité ne dédouane personne de sa responsabilité : c'est au contraire la condition pour ouvrir un espace où l'idéologie cesse d'être l'unique langue disponible pour dire une souffrance. Les dispositifs personnalisés et transversaux procèdent de ce constat sans toujours le formuler. Il reste à leur en donner les moyens, et à inventer un projet de société où chacun puisse se sentir concerné : construire les possibilités effectives, pour tous, d’adhérer à des modalités renouvelées du contrat social. C'est peut-être là, vingt-cinq ans après les attentats qui ont inauguré une nouvelle séquence de la menace terroriste, que se situe la tâche politique de la prévention : non pas promettre qu'aucun sujet ne cherchera plus de cause, mais faire en sorte que la cause ne soit pas, pour certains, le dernier lieu où trouver une place.

**_Pour aller plus loin :_** 

_H. Abdelouahed, L. Westphal, « Les caricatures face à l’interdit de représentation », in : P. Martin-Mattera, C. Masson,_ La censure dans l’art, _Paris, Hermann, 2026._  
_L. Westphal, 2019, Passionnément à la folie. Désir, amour, haine : entre création et destruction, Paris, Inpress._  
_L. Westphal, « le discours jihadiste et sa dialectique de vengeance, de sacrifice et d’idéal », in : B. Turpin, G. Patiňo-Lakatos, L. Aubry (Dir.), 2022,_ Les discours meurtriers aujourd'hui_, Bruxelles, Peter Lang._

### Thématique
`#Démocratie` `#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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