# L'héritage géopolitique du 11 septembre
**Date de l'événement :** 10/09/2026
* Publié le 10/09/2026

### Date
10/09/2026

## Chapô
**Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre, leur onde de choc continue de redessiner la géopolitique mondiale : guerre contre le terrorisme, invasions de l'Afghanistan et de l'Irak, émergence de Daech, constitution de filières jihadistes en Europe, jusqu'aux recompositions actuelles au Moyen-Orient. Maître de conférences à l'École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA) et spécialiste du jihadisme français et européen, Hugo Micheron retrace dans cet entretien l'héritage géopolitique de cet événement fondateur, entre continuités antérieures aux attentats, ruptures stratégiques et nouvelles formes de radicalisation à l'ère des réseaux sociaux et de l'intelligence artificielle.**

## Corps du texte
_Le 11 septembre a été présenté comme le point de départ d'un affrontement entre l'Occident et un « islamisme radical » global. Vingt-cinq ans après, cette lecture initiale a-t-elle résisté à l'épreuve des faits, ou a-t-elle occulté des dynamiques plus anciennes et plus locales du jihadisme ?_

Cette présentation n'est que l'une des lectures possibles du 11 septembre, tant l'événement a suscité des interprétations multiples, pour une raison simple : c'est un événement transformateur de la géopolitique internationale. Il y a un avant et un après qui redéfinissent notamment l'action américaine au Moyen-Orient, à la suite de l'attentat le plus meurtrier de l'histoire des États-Unis et de la plus grande attaque menée par une organisation étrangère contre des civils américains. Il faut mesurer l'ampleur du traumatisme que ces attentats ont représenté pour une Amérique alors au pic de sa puissance.

Ce qui détermine largement la lecture qu'on en fait aujourd'hui, c'est la réaction qui a suivi, à travers la mise en place de la « guerre contre la terreur » par l'administration Bush. Celle-ci a conduit, d'une part, au démantèlement du régime taliban qui avait accueilli Ben Laden et les membres d'Al-Qaïda impliqués dans l'attentat. D'autre part, elle a déterminé l'invasion de l'Irak, sur la base d'un motif non justifié au regard du droit international : la présence d'armes de destruction massive et le soutien du régime irakien à Al-Qaïda, deux accusations qui se sont révélées infondées.

De cette séquence vont découler de nouveaux cycles jihadistes, d'abord en Irak, puis à partir de 2011 en Syrie avec Daech. Depuis le 11 septembre, le jihadisme est ainsi devenu à la fois une réalité de la géopolitique internationale et une réalité locale dans plusieurs pays arabes, ayant participé à la destruction de l'Irak comme de la Syrie. Elle est aussi une dynamique proprement européenne, comme le montrent mes travaux.

Le jihadisme est donc à la fois bien antérieur au 11 septembre (ses prémices remontent aux années 1980, à l'invasion soviétique de l'Afghanistan), et profondément marqué par cette date qui constitue un moment de bascule. C'est à partir de là qu'émerge un jihadisme véritablement international, notamment au Moyen-Orient et en Europe.

_La « guerre contre le terrorisme » a mené à l'invasion de l'Afghanistan puis de l'Irak, avant un retrait américain chaotique en 2021 et le retour au pouvoir des talibans. Cette séquence a-t-elle affaibli ou, au contraire, nourri les mouvements jihadistes qu'elle prétendait combattre ?_

Il faut éviter deux écueils dans l'analyse du jihadisme. Le premier consiste à le réduire aux attentats : ceux-ci ne sont que la conséquence du phénomène, “la fin du film” en quelque sorte, pas le phénomène lui-même. Le second consiste à le limiter aux groupes qui s'en réclament, Daech, Al-Qaïda, et les organisations que l'on connaît. Le jihadisme est un phénomène bien plus large que cela.

D'ailleurs, l'expression « guerre contre le terrorisme » était mal choisie dès le départ : on ne peut pas faire la guerre à une méthode, seulement à des groupes. C'est, je crois, la première erreur stratégique, une erreur de formulation qui a eu des répercussions concrètes, en particulier l'invasion de l'Irak et la destruction de ce pays, dont les conséquences se font encore sentir vingt ans plus tard : l'émergence d'un foyer jihadiste irakien à l'origine d'attentats dans tout le pays, au Moyen-Orient et en Europe.

Un autre élément est essentiel pour comprendre la dynamique jihadiste : elle connaît des cycles, des périodes de marée haute et de marée basse. Les marées hautes correspondent aux moments où des groupes s'implantent durablement dans un pays (Al-Qaïda en Irak, Daech en Syrie, les talibans en Afghanistan), et projettent, depuis ce territoire, des attentats contre leurs ennemis désignés. Les marées basses correspondent aux périodes où ces groupes sont militairement défaits, comme l'État islamique d'Irak à la fin des années 2000, ou Daech en Syrie à la fin des années 2010. Ces périodes connaissent moins d'attentats, mais il s'y passe autre chose : la recomposition des groupes et la diffusion de leurs idées vers de nouveaux publics.

C'est précisément ce que nous avons collectivement raté, en Europe comme aux États-Unis. Face à une organisation terroriste incarnée, la réponse judiciaire et sécuritaire s'impose, et nous savons la mettre en œuvre. Mais nous comprenons très mal ce qui se passe ensuite, lorsque ces groupes entrent en phase de recomposition. C'est un travail d'un tout autre ordre, celui des antidotes à la diffusion idéologique, un travail que nous avons très mal mené. Entre la fin des années 1990, où l'on comptait quelques douzaines de jihadistes en Europe, et la fin des années 2010, où 6 000 Européens avaient rejoint le jihad en Syrie et en Irak, le nombre de candidats a été multiplié par cent. Cela montre bien qu'il existe un enjeu de fond qui dépasse la seule question du contre-terrorisme. Quelles réponses les démocraties peuvent-elles apporter à ce phénomène, au-delà de sa dimension strictement terroriste ?

_Le jihadisme s'est depuis largement recomposé, de la France aux zones de conflit syro-irakiennes, en passant par les filières européennes que vous avez étudiées. Quelle continuité, ou quelle rupture, observez-vous entre le jihadisme né dans le sillage du 11 septembre et ses formes actuelles ?_

À bien des égards, le 11 septembre marque aussi le véritable point de départ d'une prise de conscience du jihadisme européen. Avant cette date, le phénomène ne concernait que quelques individus et restait quasiment invisible.

À partir de 2001, on assiste non seulement à des dynamiques de prédication et de recrutement menées par des groupes jihadistes en Europe, mais aussi à la constitution des premières filières européennes à part entière, un peu partout en Europe de l'Ouest et en Scandinavie. Émergent alors, pour la première fois, des jihadistes nés et ayant grandi en Europe, éduqués dans les valeurs européennes tout en évoluant, en parallèle, dans le milieu jihadiste. Ce sont les pionniers du jihad européen à l'image des frères Clain, actifs dès le début des années 2000 à Toulouse, à peine âgés de vingt ans, et que l'on retrouvera quinze ans plus tard comme chefs propagandistes respectés au sein de Daech.

Amorcée par le 11 septembre, cette période reste mal comprise car on a longtemps analysé le jihadisme sous le seul angle irakien, sans voir qu'il s'agissait aussi d'un phénomène d'implantation de cellules en Europe même. C'est le cas en France, à Toulouse, en région parisienne, dans le nord ou dans la région lyonnaise. Mais ça l’est également en Allemagne, avec Ulm, première filière jihadiste allemande organisée autour de cette ville. On le retrouve dans toute l'Europe, et ce sont ces filières qui donneront, dix ans plus tard, les germes des départs vers la Syrie.

Depuis la chute de Daech, nous sommes revenus dans une période de marée basse. Les foyers jihadistes sont moins actifs sur le plan sécuritaire, mais restent très actifs en matière de propagande, notamment en ligne, via les réseaux sociaux. Cette réalité se double désormais d'une nouvelle dimension technologique. Les algorithmes des réseaux sociaux, mais aussi ceux de l'intelligence artificielle, sont massivement utilisés par les groupes jihadistes pour démultiplier leur force de frappe, dans un contexte de guerre au Moyen-Orient, entre l'Iran et les États-Unis d'une part, et à Gaza d'autre part. La zone syro-irakienne reste, pour l'instant, stabilisée, ce qui est une bonne chose, mais des groupes cherchent encore à s'y réimplanter. La dimension géopolitique moyen-orientale demeure donc essentielle, comme la dimension européenne et, dorénavant, la dimension technologique liée à l'IA.

Nous sommes dans une période de marée basse, néanmoins à des niveaux bien plus élevés qu'il y a vingt ans. C'est une réalité qu'il ne faut surtout pas considérer comme derrière nous. Vingt-cinq ans après les attentats, il reste essentiel d'étudier la mouvance jihadiste, ses évolutions, et ses points de jonction avec la géopolitique internationale comme avec la politique intérieure.

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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