# Le retour inachevé des politiques industrielles
**Date de l'événement :** 30/09/2026
* Publié le 30/09/2026

### Date
30/09/2026

## Chapô
**Alors que la France affiche des niveaux records d’investissements annoncés, la désindustrialisation continue pourtant de fragiliser plusieurs filières historiques. Louis-Samuel Pilcer, haut fonctionnaire et enseignant à Sciences Po, fondateur du collectif _[Territoires de la réindustrialisation](https://territoires-reindustrialisation.fr/),_ analyse les limites de cette stratégie et plaide pour un changement d’échelle : davantage de planification, de protection des filières, de modernisation de l’outil productif et de territorialisation des investissements. À quelles conditions la France peut-elle réellement reconstruire une base industrielle durable face au protectionnisme américain, à la puissance manufacturière chinoise et à la fragilité de ses propres filières ?**

## Corps du texte
Au Château de Versailles, le Président de la République recevait le 1er juin les dirigeants de grandes entreprises internationales pour annoncer une série d’investissements. Pour l’édition 2026 de ce sommet Choose France, 71 projets ont été annoncés, représentant [93 milliards d’euros d’investissements](https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/06/01/entretien-de-travail-avec-masayoshi-son-directeur-general-de-softbank).  

Jamais la France n’avait annoncé autant d’investissements ; rarement, pourtant, le sentiment de déclassement productif n’a été aussi vif. Ce paradoxe n’invalide pas la stratégie industrielle France 2030 engagée depuis 2021. Il en révèle cependant les limites : financer de nouvelles capacités ne suffit pas si, dans le même temps, les filières existantes s’effondrent. Nous ne reconstruirons durablement notre industrie qu’en assumant de protéger nos filières face aux stratégies commerciales de nos concurrents.  

### 2020 : la politique industrielle réhabilitée  

La crise du Covid-19 a brutalement révélé le degré de dépendance auquel notre pays était parvenu. Lorsque les chaînes de valeur mondiales se sont grippées, la France s’est retrouvée à court de masques, de blouses et de médicaments indispensables à l’anesthésie et à la réanimation. Dans certains hôpitaux, des soignants ont dû se protéger avec des sacs-poubelles. Notre désindustrialisation a soudainement cessé d’être une abstraction économique : nous n’étions plus capables de nous protéger et de nous soigner.  

Cette épreuve a provoqué un retour de la politique industrielle après plusieurs décennies de renoncement. En 2020, France Relance a mobilisé 100 milliards d’euros pour soutenir l’économie, moderniser l’appareil productif et relocaliser certaines productions stratégiques. L’année suivante, France 2030 a engagé 54 milliards d’euros supplémentaires sur cinq ans afin de développer les technologies et les filières jugées essentielles à notre souveraineté, de la santé aux semi-conducteurs en passant par les batteries, l’hydrogène et le nucléaire. L’État recommençait enfin à choisir des filières à reconstruire pour retrouver notre souveraineté et préparer l’avenir.  
Ce réarmement industriel est indispensable. Entre 1980 et 2018, les branches industrielles françaises ont perdu 2,2 millions d’emplois et la part de l’industrie dans la valeur ajoutée a reculé d’environ dix points, [pour tomber à 13 %, contre 25 % en Allemagne](https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/politiques-industrielles-france-evolutions-comparaisons-internationales). À partir du milieu des années 1980, les politiques sectorielles ont cédé la place à des instruments « horizontaux » : baisse du coût du travail, soutien transversal à la recherche et réduction de la fiscalité. Ceux-ci renonçaient toutefois à choisir des technologies et à soutenir les filières critiques. Le CICE en illustre les limites : [malgré un coût de 18 milliards d’euros en 2016, il a créé moins de 200 000 emplois, principalement dans les services](https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/evaluation-credit-dimpot-competitivite-lemploi-synthese-travaux-dapprofondissement).  

France Relance et France 2030 ont marqué un changement de doctrine, dans la mesure où l’Etat a désigné des filières prioritaires et orienté les financements vers les activités jugées critiques pour notre souveraineté et la bifurcation écologique. Il ne s’agit plus seulement d’aider les entreprises à innover, mais de choisir collectivement les technologies que la France veut maîtriser et les productions qu’elle entend conserver ou reconstruire sur son territoire. Dans les batteries, la France a fait émerger en quelques années une filière presque entièrement nouvelle, les usines d’ACC, AESC et Verkor produisant en France les batteries des voitures électriques de Peugeot et Renault. L’effort est également tangible dans la santé, le plan de relocalisation de la production de médicaments critiques ayant permis de renforcer ou relocaliser la production de 42 médicaments essentiels sur lesquels la France dépendait fortement des importations indiennes et chinoises. Des investissements ont notamment été engagés pour produire en France le principe actif du paracétamol, des médicaments critiques pour les services d’anesthésie-réanimation et plusieurs anticancéreux. Ces réalisations montrent qu’une politique industrielle assumée peut reconstruire en quelques années des capacités productives que l’on croyait définitivement perdues.  

### 2024 : la désindustrialisation reprend  

Ces succès restent cependant trop ponctuels pour inverser la tendance générale. Après quelques années de renaissance industrielle, la conjoncture s’est retournée en 2024 : [selon Trendeo, la France a enregistré 15 fermetures nettes d’usines cette année-là, puis 63 en 2025](https://www.trendeo.net/blog/parution-de-notre-bilan-2025). Les filières historiques sont les plus fragilisées. Dans la sidérurgie et la chimie, la production a largement diminué entre 2021 et 2024, sous l’effet du coût élevé de l’énergie et d’importations chinoises alimentées par des surcapacités et des pratiques de dumping. L’automobile subit, quant à elle, le recul du moteur thermique, le retard pris dans la production de véhicules électriques et la concurrence de constructeurs chinois massivement soutenus par leur État.  

L’industrie française et européenne est ainsi prise en étau entre le protectionnisme américain et le rouleau compresseur des exportations chinoises. La Chine représente près du tiers de la production manufacturière mondiale et domine désormais la quasi-totalité des technologies de la transition, des batteries aux panneaux photovoltaïques en passant par les matériaux critiques pour la transition écologique, [avec un différentiel de coût de 30 à 40 % par rapport aux productions européennes de qualité comparable](https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2026/2026-02-09%20-%20Rouleau%20compresseur%20chinois/HCSP-2026-RAPPORT-CHINE-18fevrier15h30FINAL-COUV.pdf). Le Haut-commissariat au plan estime que [55 % de la production manufacturière européenne est menacée à moyen terme](https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2026/2026-02-09%20-%20Rouleau%20compresseur%20chinois/HCSP-2026-RAPPORT-CHINE-18fevrier15h30FINAL-COUV.pdf).  

Le protectionnisme américain a quant à lui changé de visage. La volonté de découpler l’économie américaine de l’économie chinoise était déjà affirmée par Joe Biden, notamment dans le cadre du CHIPS and Science Act et de l’Inflation Reduction Act qui permettent de restaurer les capacités américaines sur les technologies jugées essentielles pour l’indépendance nationale et pour la transition. La priorité climatique s’est effacée avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, mais le protectionnisme s’est durci. Le taux moyen des droits de douane sur l’ensemble des importations américaines est passé de 2,6 % à environ 13 % au cours de 2025 , tandis que des droits ciblés étaient mis en place notamment sur les automobiles, l’acier et l’aluminium.  

L’Union européenne n’est pas restée immobile, mais elle n’est pas parvenue à adapter sa politique commerciale à la violence de ces nouveaux rapports de force. [Face au protectionnisme américain, Ursula von der Leyen a accepté à Turnberry un accord profondément asymétrique, qualifié de « soumission » par le gouvernement français](https://www.reuters.com/business/retail-consumer/french-pm-says-eu-us-trade-deal-an-act-submission-dark-day-europe-2025-07-28/). Face à la Chine, le Net-Zero Industry Act et le Critical Medicines Act introduisent des critères de résilience ou de fabrication européenne dans certains appels d’offres. Mais l’Union demeure incapable de protéger ses filières de la concurrence déloyale de ses partenaires commerciaux. Pour les véhicules électriques, [les droits de douane imposés aux importations chinoises n’ont pas dépassé 45 %](https://trade.ec.europa.eu/access-to-markets/en/news/eu-commission-imposes-countervailing-duties-imports-battery-electric-vehicles-bevs-china), alors que les Etats-Unis avaient appliqué dès Joe Biden [un droit prohibitif de 100 %](https://www.theguardian.com/business/article/2024/may/14/joe-biden-tariff-chinese-made-electric-vehicles). La Commission européenne n’a instauré qu’une poignée de mesures antidumping pour protéger nos filières, alors même que les enquêtes établissent l’ampleur des pratiques de dumping chinoises. Elle continue de traiter chaque produit comme un cas isolé, opposant la lenteur et la proportionnalité de ses procédures à des puissances qui ont fait du commerce un instrument de rapport de force.  

### 2027 : le temps de la reconstruction industrielle  

Ces constats appellent une transformation profonde de notre méthode pour les politiques industrielles du prochain quinquennat. Nouvelle pandémie, tensions autour de Taïwan ou confrontation commerciale plus brutale entre les États-Unis et la Chine : nous ignorons la forme que prendra la prochaine crise, mais nous savons que notre appareil productif n’est pas prêt. La bifurcation écologique impose, elle aussi, de reconstruire rapidement des capacités de production sur les technologies vertes et les filières sur lesquelles notre dépendances aux importations chinoises contribue au réchauffement climatique.  

Relever ce double défi impose de passer d’une logique d’appels à projets à une véritable planification industrielle. Pour reconstruire notre industrie après la guerre, le Plan Monnet avait choisi de focaliser les efforts sur six secteurs critiques dont dépendaient le redémarrage de toute l’économie. Le prochain plan devrait, de la même manière, retenir moins de dix filières critiques pour notre souveraineté et pour la bifurcation écologique, fixer des objectifs précis et y consacrer les moyens financiers nécessaires. Cette concentration des priorités devra s’accompagner d’un changement d’échelle financier : reconstruire nos filières exige un effort public supérieur aux 54 milliards d’euros de France 2030, de l’ordre de 100 milliards d’euros sur le quinquennat.  

Cet effort ne devra pas seulement financer l’implantation de nouvelles usines, mais aussi moderniser l’appareil productif existant. [La France ne comptait en 2023 que 186 robots pour 10 000 salariés de l’industrie manufacturière, contre 429 en Allemagne](https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2026/themas/thema-40-suramortissement.pdf). Cette sous-robotisation, qui touche surtout les PME disposant rarement des moyens d’automatiser leur production, est l’un des signes de l’obsolescence de notre outil productif et contribue à notre déficit de compétitivité. La robotisation de notre industrie doit donc devenir l’un des piliers du prochain plan : les robots doivent être à la reconstruction industrielle du XXIe siècle ce que les centaines de milliers de tracteurs déployés dans le cadre du plan Monnet furent à la modernisation de l’agriculture française en 1945.  

Cette planification industrielle doit être articulée avec la protection des filières que nous cherchons à reconstruire. On ne peut plus subventionner à grands frais l’implantation d’usines européennes tout en laissant leur marché être capté par des produits importés, dont la compétitivité découle souvent de normes environnementales et sociales moins exigeantes. Cette protection doit d’abord être organisée au niveau européen, mais lorsque l’Union refuse d’agir ou intervient trop tardivement, la France doit utiliser toutes les marges de manœuvre offertes par la réglementation, les aides publiques et la commande publique. Le conditionnement du bonus automobile à un score environnemental tenant compte des conditions de production et de transport a ainsi contribué à faire passer la part des véhicules électriques assemblés en Chine dans les achats français de 45 % à moins de 15 % en quelques mois. Des dispositifs comparables doivent être déclinés filière par filière, sur la base de critères d’empreinte carbone ou de résilience des approvisionnements, afin d’orienter la demande vers les productions françaises et européennes.  

Il faut, dans cette perspective, étendre aux industries civiles critiques comme la santé, l’énergie et les mobilités certaines méthodes développées dans le cadre de l’économie de guerre. L’État ne doit plus seulement financer l’offre : il doit regrouper les achats, garantir des volumes et coordonner la commande avec les investissements industriels. Les appels d’offres de la CRE, les dispositifs de soutien à l’électrification du parc automobile et les achats publics de médicaments critiques doivent être organisés avec un objectif industriel, et pas seulement en fonction de la simple maîtrise des coûts.  

Le prochain plan devra enfin être beaucoup plus territorialisé. France 2030 demeure concentré sur un nombre limité de grands projets, et 52 % des lauréats sont situés en Ile-de-France. Si ces projets sont parfois nécessaires pour retrouver notre souveraineté, les deux tiers de notre potentiel de réindustrialisation résident dans le tissu existant, notamment [dans les investissements des milliers de PME réparties dans nos territoires](https://presse.bpifrance.fr/comment-gagner-la-bataille-de-la-reindustrialisation-regards-croises-entre-territoires-industriels-et-societe-civile/?lang=fra). Le programme Territoires d’industrie lancé en 2018 doit être adossé à un fonds d’accélération de la réindustrialisation des territoires doté d’un milliard d’euros par an pour accompagner les investissements des collectivités dans l’aménagement du foncier, les infrastructures et [les compétences nécessaires pour construire de véritables écosystèmes industriels](https://www.latribune.fr/article/idees/22988588628213/opinion-la-reindustrialisation-ne-viendra-pas-seulement-d-en-haut-elle-doit-partir-des-territoires). À l’image des Districts industriels qui font la force de l’économie italienne, la France doit constituer des écosystèmes locaux spécialisés dans lesquels producteurs, sous-traitants et organismes de formation se renforcent mutuellement.  

Le prochain plan industriel ne devra donc pas être un nouveau catalogue d’investissements et de mesures de compétitivité, mais un véritable plan de reconstruction et de modernisation industrielle. Après 1945, la France ne s’est pas reconstruite par le seul empilement de subventions et d’avantages fiscaux : elle a fixé des objectifs de production sur les secteurs essentiels pour reconstruire et moderniser son industrie, et aligné les investissements et la commande publique sur ces priorités. Nous devons réhabiliter cette planification industrielle et territoriale, en l’adaptant aux enjeux du XXIe siècle.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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