# Ce que la visite du Pape a révélé de l’unité dans la diversité des jeunes catholiques français
**Date de l'événement :** 05/10/2026
* Publié le 05/10/2026

### Date
05/10/2026

## Chapô
**La visite du pape Léon XIV à Paris a donné à voir un catholicisme français loin d’être homogène : traditionalistes, écologistes, féministes, conservateurs ou catholiques de gauche se côtoient dans une même Église, tout en portant des conceptions parfois très différentes de la foi et de l’engagement politique. María-Katrina Cortez, doctorante au Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE) et au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, étudie les engagements politiques et religieux de jeunes catholiques — héritiers, « recommençants » et convertis — en France. Que révèle cette pluralité des recompositions contemporaines du catholicisme et de ses rapports au politique ?**

## Corps du texte
Je traversais l'avenue en trombe, happée par la foule venue accueillir le pape : essoufflée et toujours suspendue entre plusieurs mondes catholiques possibles. Quelques semaines plus tôt, je m'étais inscrite auprès de différents groupes de jeunes catholiques. Et pourtant, lorsque le moment arriva enfin, le véritable problème n’était plus d’entrer. 

Pendant quelques heures, Paris est devenu une cartographie de catholicismes qui se côtoient sans se confondre : “tradis”, charismatiques, écologistes, “anarchistes chrétiens,” féministes, ou simples fidèles. Chacun avec ses rites, ses esthétiques, ses engagements politiques et sa manière d’habiter l’Eglise. Et derrière une foi commune apparaissaient déjà des sensibilités politiques parfois dissonantes.

La véritable difficulté n’était donc pas d’accéder à l’événement. C'était de décider qui suivre.

### Une foule catholique et apostolique, plusieurs mondes

Ces groupes ne se distinguaient pas seulement par leurs convictions politiques ou morales : ils donnaient aussi à leur catholicisme des formes différentes, à travers la liturgie, l’engagement militant, les réseaux paroissiaux, les associations, les chants ou les banderoles.

Il y avait d’abord les traditionalistes attachés à l’ancienne liturgie latine, reconnaissables non seulement à leurs préférences liturgiques, mais aussi aux réseaux denses de pèlerinages, de fraternités et de formation (de Chartres aux universités d’été comme Academia Christiana) qui structurent leur univers catholique. Leur imaginaire religieux accorde une place centrale à la famille, à la fidélité au Magistère et à une mémoire historique qui remonte au-delà de la République française, vers l’imaginaire d’une France dont l’âme catholique se voudrait immémoriale.

À quelques pas de là se trouvaient des traditionalistes plus intransigeants, héritiers de Mgr Marcel Lefebvre. Leur banderole s’adressait directement au Pape : « Saint-Père, accordez à la FSSPX toutes les facultés. » Ils attendaient surtout de savoir ce que Léon XIV dirait, ou choisirait de ne pas dire, au sujet de la messe en latin et du récent décret d’excommunication prononcé après les consécrations épiscopales de juillet 2026.

Venaient ensuite les jeunes « cathos écolos » de Lutte et Contemplation, dont l'imaginaire religieux s’est nourri autant de l'encyclique Laudato Si' du défunt pape François que de la vie paroissiale et du militantisme écologique. Chez eux, souci des pauvres, sauvegarde de la création et crise écologique relèvent d'une même grammaire morale. Ils attendaient de voir comment le Pape Léon XIV ferait sien, ou infléchirait, l'héritage écologique de son prédécesseur.

Il y avait aussi les « jeunes pros » policés de la droite catholique classique : bourgeois par l'habitus, conservateurs sur les questions de société, mais souvent réticents à être assimilés aux électeurs de Marine Le Pen. Leurs engagements passent moins par l’adhésion partisane que par les réseaux paroissiaux et les mobilisations morales et sociétales autour de la famille ou de la vie.

Et enfin, les féministes catholiques, comme celles de l’association Magdala : des femmes qui, pour refuser l’étiquette politique que l’on plaque si volontiers sur l’Église, ne lui sont pas moins attachées, mais qui s’impatientent de la place encore limitée faite aux femmes dans sa hiérarchie. Le long des Champs-Élysées, elles avaient déployé une banderole violette portant une béatitude sciemment détournée : « Heureuses celles qui ont soif de justice. »

Mais ce 26 septembre, tandis que des centaines de milliers de fidèles convergeaient autour du Pape, cette fragmentation devenait soudain visible dans le 8e arrondissement. 

Mon incapacité à choisir où me placer semblait dire quelque chose d’essentiel du catholicisme que j’étais venue étudier. Le problème n’était pas que le catholicisme français manquait de contours reconnaissables. Au contraire, c’était qu’il en présentait trop, et que le Pape semblait trouver un langage susceptible de parler à chacune de ces sensibilités.

Les enjeux de la visite papale dépassaient donc largement la seule réception d’un chef religieux. Pendant quelques heures se trouvaient réunis des catholiques que leurs pratiques, leurs milieux sociaux et leurs convictions politiques auraient pu tenir à distance les uns des autres. Cette diversité ne faisait pas disparaître leurs désaccords ; elle les rendait au contraire particulièrement visibles.

### Quand politique et foi se façonnent mutuellement 

Une grande partie de la couverture médiatique récente s’est attardée sur le supposé « retour du religieux » chez des jeunes catholiques : convertis, « recommençants », jeunes adultes redécouvrant le catholicisme après des années d’éloignement, aux côtés de ceux dont la foi, elle, ne s'était jamais éteinte. Ce regain d’attraction est souvent expliqué par une rencontre personnelle avec le Christ, par la redécouverte de textes théologiques ou historiques, par le rejet des effets isolants des réseaux sociaux ou, plus largement, par une certaine lassitude à l’égard de la modernité.

Certes, tout cela compte. Mais un autre mécanisme demeure moins analysé.

Pour qu'un monde religieux attire, il faut qu'il réponde à quelque chose : un manque, une disposition préalable, une attente morale ou politique déjà là. Or le catholicisme français contemporain, précisément parce qu'il est traversé par une forte pluralité interne, peut répondre simultanément à des aspirations profondément différentes.

C’est l’un des éléments les plus frappants qui se dégage de cette diversité. On se demande souvent ce que la foi fait à la politique : le fait d’être catholique rend-il plus conservateur ou progressiste, plus enclin à voter pour tel ou tel parti, ou davantage susceptible d’adopter certaines positions sur la famille, l’identité, l’économie, la justice sociale ou la bioéthique ? 

Mais le mouvement peut aussi commencer dans l’autre sens.

Les sensibilités politiques peuvent précéder l’engagement religieux et orienter les individus vers certaines formes de catholicisme plutôt que d’autres. Une personne déjà préoccupée par l’effondrement écologique peut trouver dans Laudato si’ un vocabulaire religieux pour des convictions forgées ailleurs. Un jeune d’abord attiré par les questions de nation ou de patrimoine peut rencontrer le catholicisme par les réseaux traditionalistes ou identitaires. Une féministe, quant à elle, peut choisir de rester dans l’Église, ou de renégocier sa relation avec elle, précisément à travers des espaces catholiques où l'on débat de la place des femmes et de l'autorité institutionnelle.

La politiste Michele Margolis décrit ce lien entre religion et politique comme bidirectionnel : la politique peut façonner certaines formes de la foi, tout comme celle-ci peut, en retour, reconfigurer les convictions politiques. S’inscrire durablement dans un milieu catholique à travers les amitiés, les rites, la prière ou les débats politiques peut conforter, tempérer, voire bouleverser les convictions avec lesquelles on y était entré.

### Quand la foi déplace les lignes politiques

Ce second mouvement est décisif. L'engagement catholique ne conduit pas nécessairement à une radicalisation politique accrue. J'ai rencontré de jeunes catholiques dont les convictions antérieures se sont renforcées au contact de la sociabilité religieuse, mais aussi d’autres chez qui l’approfondissement de la pratique religieuse a complexifié, voire remis en cause, des positions qu’ils tenaient auparavant pour évidentes. 

Certains, passés par des cercles néopaïens de la droite radicale, notamment influencés par Alain de Benoist, en sont venus à réexaminer certaines de leurs convictions à la lumière des Évangiles et de l’enseignement de l’Église ; d’autres ont au contraire cherché à articuler plus étroitement leur foi catholique et leurs convictions identitaires

A gauche et à gauche radicale, les catholiques affrontent leurs propres tensions entre le Magistère et des cultures politiques nourries de féminisme, d'écologie ou de la sexualité tout en demeurant attachés à l’Eglise. D’autres encore m’avaient expliqué avoir atténué leurs réflexes d’“annuler” leurs adversaires politiques, jugeant que cette attitude, parfois méprisante, est peu compatible avec l’amour du Christ.

La question n'est donc pas seulement de savoir si ces jeunes catholiques, aujourd’hui si présents dans la sphère médiatique, sont « identitaires », « d'extrême droite » ou « de gauche radicale ». Plus féconde est l’analyse des circulations entre convictions politiques et univers religieux, chacun travaillant l’autre en retour, parfois jusqu'à produire des positions difficiles à faire entrer dans une case. 

### Une Église traversée de tensions  

Le même Pape qui insiste sur la dignité des migrants et des plus pauvres peut aussi rappeler la légitimité des États et des frontières. Le même Pape qui prône le respect dû aux autres religions continue de défendre la vocation missionnaire de l’Eglise. L’enseignement catholique, les Évangiles et le Magistère offrent ainsi plusieurs registres que les fidèles n’entendent pas tous avec la même intensité.

La visite du Pape a rendu cette pluralité particulièrement visible. En l’espace d’une seule veillée des jeunes, on pouvait passer de la louange charismatique à une invocation solennelle des saints dont la mise en scène évoquait parfois les spectacles historiques du Puy du Fou. Chaque sensibilité pouvait ainsi se reconnaître dans un moment différent. Certains entendaient d'abord le langage de la justice sociale ; d’autres, l’appel à évangéliser, ou simplement l’expérience de prier ensemble au milieu d’une foule jeune. 

C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles le catholicisme continue de susciter, en France, des formes d’engagement sans commune mesure avec son poids démographique. Ses énergies ne restent pas confinées aux paroisses comme il y a 60 ans : elles débordent vers les associations, la politique, le bénévolat, les projets culturels, le militantisme, les communautés numériques et l'espace public lui-même.

La France constitue, à cet égard, un terrain particulièrement fécond pour ces tensions. Pays de la Révolution et de la laïcité, elle est aussi pour plusieurs la « fille aînée de l'Église », et c’est ici qu’ont pris forme certains des mouvements contre-révolutionnaires les plus décisifs du catholicisme contemporain. Les jeunes catholiques que je rencontre réinvestissent cet héritage de manières radicalement différentes : écologistes qui imaginent un autre ordre économique, féministes qui contestent les structures ecclésiales, traditionalistes soucieux de préserver une continuité liturgique qu’ils estiment fragilisée par les transformations issues du concile Vatican II. 

Leurs projets vont parfois en sens contraires, mais tous refusent, d’une manière ou d’une autre, de considérer l’ordre présent comme définitif. Cependant, pendant la visite du Pape, ces oppositions brouillaient dans la foule. 

### Un pape pour plusieurs sensibilités catholiques 

Quelques heures avant la messe de la Concorde, je me suis retrouvée assise, sans groupe, à côté d’une jeune femme qui déjouait les catégories habituelles. Elle avait grandi dans une famille catholique de droite classique, dont plusieurs membres se trouvaient à quelques mètres de nous, et se disait pourtant désormais LFIste et féministe.

Nous avons parlé pendant près de deux heures. 

D’emblée, elle m'a confié : « Je trouve que c’est chouette. Il y avait un humoriste hier pendant la veillée qui disait aux jeunes qu’il y a cette diversité du monde catholique au sein de l’Église…. Je pense qu’il faut se rapprocher de cette idée-là. » 

Et même si elle ne partageait pas entièrement les positions du Pape sur l’avortement, l’euthanasie ou les droits des personnes homosexuelles, elle parlait de lui avec une affection désarmante. 

Cette jeune condensait à elle seule une part de ce que la foule rendait visible : une pratique catholique forte, des convictions politiques en décalage avec celles de sa famille, un attachement à un Pape avec lequel elle n’était pourtant pas entièrement d’accord. 

### Un pape au-delà des seuls catholiques

Ce qui m'a également frappée s'est produit après la fin des cérémonies officielles. 

Une fois rentrée chez moi, j'ai poursuivi le terrain sous sa forme numérique. J’ai regardé des vidéos de fidèles se confessant dans les rues de Paris ainsi que des extraits des discours du Pape. La foi ne s’exprimait plus seulement dans les églises : elle se manifestait aussi hors de leurs murs et sur les réseaux sociaux. Dans une République laïque, elle était devenue pleinement visible dans l’espace public.

Les réactions en dehors du monde catholique n'étaient pas moins révélatrices. Tandis que certains internautes s’empressaient de rappeler que la France demeurait un pays laïc, je suis tombée à maintes reprises sur des commentaires de personnes se présentant comme musulmanes ou juives pratiquantes, mais aussi comme athées, et qui décrivaient pourtant ces scènes et les paroles du Pontife comme émouvantes, parfois même bouleversantes. 

Certes, ces réactions en ligne ne résument pas l’opinion française, mais elles montrent que le catholicisme peut conserver une résonance sociale bien au-delà de ceux qui en partagent la foi.

Un pape peut ainsi devenir, au moins pour quelques jours, bien plus que le chef des catholiques. Pour les croyants, il est le successeur de Saint Pierre ; pour d'autres, simplement le centre d'un spectacle rare, où des centaines de milliers de personnes semblent croire ensemble, sans embarras, que l'espérance et l'unité peuvent encore s'incarner dans l’espace public, même au cœur d’un monde polarisé 

Au terme du week-end, pourtant, la question la plus éclairante n'était plus de savoir quelle place le catholicisme occupait en France, mais de voir combien de manières différentes il avait trouvé d’y prendre place.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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