# Ce que le 7 octobre a changé dans les consciences
**Date de l'événement :** 05/10/2026
* Publié le 05/10/2026

### Date
05/10/2026

## Chapô
**Trois ans après le 7 octobre 2023, ses effets continuent de travailler en profondeur les sociétés israélienne et européennes. Bruno Karsenti, philosophe et sociologue, désormais rattaché au CEVIPOF, revient sur les « illusions » que l’attaque a fait voler en éclats, sur l’articulation entre question juive et question palestinienne, et sur les enjeux contemporains de l’intégration des minorités en Europe. À partir de [ses récents travaux](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782702190524-les-paradoxes-de-l-integration-l-europe-et-les-juifs-bruno-karsenti/), il invite à restituer au conflit israélo-palestinien sa dimension proprement politique, en prenant au sérieux les aspirations nationales des deux peuples et les transformations de leurs consciences collectives. Quelles ressources la philosophie politique peut-elle encore offrir pour sortir des catégories qui enferment aujourd’hui le débat ?**

## Corps du texte
#### Dans _La fin d’une illusion_, vous montriez que le 7 octobre a fait vaciller des représentations centrales du monde occidental et d’Israël. Trois ans après, comment caractériser cette illusion et que reste-t-il de ce qu’elle structurait ?

Bruno Karsenti : Ce qu’on décrivait dans le livre que vous évoquez, c’était une double illusion, européenne et israélienne, les deux volets se recoupant sans se recouvrir. Permettez-moi de les décomposer. Du côté de l’Europe, Israël, c’est-à-dire la réalisation étatique du projet sioniste, en était venu à être considéré pour ce qu’il était, à savoir l’accomplissement d’un mouvement d’émancipation nationale associé à une réponse conséquente à l’antisémitisme puissant et irrépressible en Europe. Le projet avait acquis toute sa légitimité dans l’opinion générale dès lors que l’Europe, globalement et en chacun de ses Etats, en était arrivée à reconnaître sa propre faillite à propos des juifs au sortir de la seconde guerre mondiale. Cela ne s’est pas produit du jour au lendemain, ni de la même manière selon les pays, mais on peut dire que cette vision s’est imposée à partir des années 60 et jusqu’aux années 90. Or elle entrait de plus en plus en tension avec d’autres revendications, à partir du moment où les luttes anticoloniales puis postcoloniales gagnaient en puissance, et s’imposaient à leur tour comme un autre vecteur évident de l’autocritique salutaire de l’Europe. C’est ainsi qu’on a cru pouvoir vivre sur l’illusion que ces tensions pouvaient être négligées, qu’on pouvait s’éviter de les aborder frontalement. Et l’illusion n’en finissait pas – même le démenti représenté par la montée de l’antisémitisme en Europe depuis le début des années 2000 n’y changeait rien, alors qu’il était évident que le moteur principal de cette montée venait de ces tensions mêmes, et de l’incapacité des Etats à les affronter. Le 7 octobre a fait éclater au grand jour qu’on ne pouvait vivre sur cette illusion, que c’était intenable : Israël est l’Etat des juifs, et le massacre avait pris le visage du meurtre antisémite de masse le plus manifeste. Haine meurtrière qui rendait à nouveau visible à l’Europe ce qu’elle avait cru pouvoir conjurer, en combattant l’antisémitisme en son sein – ce qu’elle faisait déjà de plus en plus mal – et en affirmant la légitimité de principe du projet sioniste – ce à quoi elle se risquait de plus en plus rarement. 

L’autre illusion est israélienne. Israël est la réalisation du projet national juif et de constitution d’un abri pour les juifs du monde entier en cas de crise. Ces deux dimensions sont indissociables, c’est ce qui fait la singularité de ce drôle d’Etat. Cela veut dire que le peuple juif ne se résorbe pas dans la nation israélienne, et que la nation est constitutionnellement ouverte sur une immigration juive potentielle. L’illusion, ici, avait pris l’aspect de l’Etat devenu puissant, mais aussi et surtout de l’impossibilité que la violence antisémite diasporique par excellence, le pogrom, advienne dans ses frontières. La guerre et les attentats, oui, c’était évidemment une expérience connue, mais pas le pogrom – car en ce cas, l’Etat pour les juifs ne se distingue plus de n’importe quel autre Etat où les juifs peuvent toujours être la cible de crimes antisémites. Pendant les longues heures des appels à l’aide sans réponse et des crimes sauvages – viols, exécution en face à face de vieillards et d’enfants compris – la vulnérabilité fondamentale de la condition juive diasporique a surgi d’un seul coup dans la conscience israélienne.

Après trois ans, c’est un point qu’on ne comprend toujours pas, vu de l’extérieur, d’autant plus que la séquence suivante de la guerre à Gaza et des crimes commis par Israël dans la foulée de sa riposte y fait écran. Le 7 octobre, l’illusion a cédé d’un coup, Israël a fait en son propre sein une expérience juive de type diasporique, la première de sa jeune histoire d’Etat. En termes simples, on peut dire que le pays a accédé à son propre « plus jamais ça ». C’est ce qui rend si difficile, dans la campagne électorale qui a lieu actuellement en Israël, la reprise d’un discours sur la paix, la résolution du conflit, les différentes solutions envisageables du conflit israélo-palestinien, etc… Ce n’est pas que le bellicisme ait gagné du terrain, comme on se hâte de juger de loin. C’est que la psyché israélienne a vu son barycentre bouger. Elle redécouvre, dans la pluralité des tendances politiques qui la traversent, sa dimension juive – car le fond de l’expérience juive, c’est bien celle du peuple dont la conscience de vulnérabilité ne le quitte jamais. Le 7 octobre oblige a changer de conscience de soi. L’abri transformé en forteresse est une illusion, l’Etat puissant ne prétendant garantir sa sécurité que par la force est une illusion, comme c’est une illusion de penser que l’antisémitisme meurtrier aurait baissé d’intensité. On en est revenu à ce constat : la sécurité des juifs est bel et bien en danger, ici comme là-bas, là-bas comme ici.  Aux yeux mêmes d’Israël, Israël doit donc changer. 

Dans quel sens ? Ce qu’on peut dire après trois ans, puisque c’est votre question, c’est que, en Europe comme en Israël, les forces qui s’opposent au changement occupent le haut du pavé. Les agents de maintenance de l’illusion, si on peut les appeler ainsi, sont les plus bruyants et les plus actifs, bien que la lucidité aille dans le sens de la fin de l’illusion. En Europe, et plus généralement dans l’opinion occidentale, il s’agit de tous ceux qui nient toute dimension antisémite au 7 octobre, ou encore qualifient l’antisémitisme de « résiduel » dans nos sociétés, et font de l’antisionisme le mot d’ordre de la lutte pour la justice en général, refoulant ou perpétuant sciemment – les options varient – ce que cet antisionisme comporte d’antisémite. En Israël, les agents de maintenance de l’illusion les plus visibles sont différents. Il s’agit des réactionnaires de tous bords, sionistes religieux ou nationalistes laïques, qui reconduisent la politique de puissance et l’image de l’Etat juif comme seul lieu d’existence pleine et entière du peuple, appuyant la colonisation et l’annexion des territoires, et niant purement et simplement les droits du peuple palestinien à construire son Etat. La perpétuation de l’illusion, c’est-à-dire la négation du 7 octobre, est donc représentée, vous le voyez par les antisionistes d’un côté, et par un pan entier de ceux qui se prétendent sionistes de l’autre. Je crois plus, cela étant, à un déblocage de la situation en Israël qu’en Europe. Car en Israël, le débat est vif et l’expérience du 7 octobre joue comme révélateur auquel on ne peut pas se dérober. Tandis qu’en Europe, c’est l’asthénie. La problématique que j’ai tracée est recouverte d’un déni généralisé dans l’opinion progressiste tout entière. La crise y est donc moins consciente dans sa nature de crise qu’elle ne l’est en Israël.

#### Vous défendez l’idée de penser ensemble la question juive et la question palestinienne. Que permet, sur le plan analytique, ce rapprochement ?

B.K. : Le conflit israélo-palestinien est un conflit entre deux processus de nationalisation visant la construction d’un Etat, dont l’un a abouti et l’autre pas. L’antagonisme a une histoire complexe, grevée d’injustices dont on peut discuter les proportions et les responsabilités, mais qu’il importe avant tout de poser en ces termes exacts : les revendications concurrentes d’auto-détermination nationale par deux peuples, sur fond de la dissolution des empires et des mouvements de décolonisation qui en ont été le corrélat. La catégorisation après-coup de cette histoire en termes de « colonialisme », avec la simplification dont elle fait l’objet aujourd’hui, et a fortiori son ré-encodage en conflit racial, sont les principaux obstacles à l’appréhension du problème. En la radicalisant, elle la dépolitise en réalité. Cela a des effets catastrophiques sur l’articulation de la question palestinienne aujourd’hui. Cette question est bien celle de la création d’un Etat palestinien, aux côtés d’Israël, et découpé sur l’ensemble de cette région qu’on appelait la Palestine – et que les juifs eux-mêmes appelaient ainsi – avant 1948. Et pour cela, elle est celle de la mise en œuvre d’un processus de nationalisation palestinien, où les forces démocratiques seraient suffisamment consolidées pour garantir droits et sécurité à ses membres, et des relations pacifiques avec ses voisins. Bref, la « question palestinienne » est nationale. Elle se pose en référence au peuple palestinien, réparti actuellement sur plusieurs territoires, avec des minorités importantes en Israël, mais aussi en Jordanie, en Syrie… La « question juive » est très différente. Elle renvoie au peuple juif, dont les deux pôles sont  la diaspora, dont l’immense majorité vit dans des démocraties libérales, et Israël, centre juif dont la particularité, comme je l’ai déjà dit, est d’être un État démocratique ouvert à tout juif qui le désire, mais qui n’a pas en soi vocation à résorber l’ensemble du peuple. Cela fait de la « question juive » une question qu’on peut dire structurellement minoritaire, avec cette exception qui consiste à se poser comme conjoncturellement majoritaire à un seul endroit, afin de garantir aux juifs un abri. Or je pense que cela crée, en Israël, une obligation particulière incombant à la majorité juive : le devoir d’être particulièrement attentive à la condition de quelque minorité que ce soit, et notamment de la principale, celle palestinienne. L’ethos minoritaire, marque d’ une fidélité à soi-même des juifs, doit incliner la politique dans cette direction. Le sionisme religieux actuel, avec son messianisme militant, en est la récusation. C’est l’ennemi intérieur de la poursuite du projet sioniste. Sans progrès dans l’intégration de la minorité palestinienne dans l’Etat, il n’y a pas d’avancée dans la politique d’Israël en tant qu’Etat, non pas seulement démocratique, mais aussi juif. « Juif et démocratique », comme on dit depuis 1948. 

Mais en face, cela a aussi une implication décisive pour la reformulation de la question palestinienne. Elle est très différente de la question juive, puisqu’elle ne s’enracine pas comme elle dans un ethos minoritaire ancré dans l’identité du peuple. Tout en s’attachant à construire un Etat démocratique palestinien en paix avec Israël, la question consiste alors à accepter, pour les Palestiniens qui sont citoyens israéliens, leur condition minoritaire. Il faut noter qu’on a une vue qui est tout sauf claire des différentes dimensions de la conscience palestinienne actuelle, selon les situations différentes où les parties du peuple sont placées. Le traumatisme de la guerre à Gaza, qui a causé un nombre inédit de victimes civiles et submerge le peuple dans son intégralité, va peser à coup sûr lourdement sur la suite. Pourtant, il est certain que, si les juifs doivent aménager, en Israël, dans leur propre conscience juive, un accès à la compréhension de la question palestinienne comme question nationale légitime, un geste analogue est requis dans l’autre sens. Les crimes antisémites du Hamas, de ce point de vue, ont été le coup le plus violent jamais porté à ce cheminement. Et les hésitations qu’on a pu constater, de la part de l’Autorité palestinienne, à condamner ces crimes dans les semaines qui ont suivi le 7 octobre, ont représenté un écueil supplémentaire.

#### Dans _Les Paradoxes de l’intégration_, vous relisez la condition juive en Europe, de la Shoah aux décolonisations jusqu’au 7 octobre. Que nous apprend cette généalogie sur la manière dont les sociétés européennes intègrent leurs minorités ?

B. K. : Dans ce livre, j’ai voulu prendre le recul nécessaire pour voir le présent autrement, décaler le regard sur ce que je considère comme un blocage dans la conscience européenne actuelle, tout particulièrement en France. L’idée d’intégration est devenue quelque peu galvaudée. Fréquemment, la pensée critique stigmatise les « intégrationistes » comme les tenants d’une position républicaine intransigeante qui nierait les différences minoritaires et les opprimeraient. Je pense que la considération de l’expérience juive, sur le temps relativement long de la modernité européenne – je pars de l’Espagne de la Renaissance pour arriver à aujourd’hui – incite à renverser la perspective. Et si le débat public peine aujourd’hui à la prendre en compte, c’est là le signe d’un déficit d’analyse sociale et politique. Mais encore faut-il prendre le concept d’intégration correctement, revenir au sens sociologique qu’il a acquis aux origines de la discipline. Il concerne, disait Durkheim, la façon dont des groupes sociaux sont travaillés de l’intérieur par des dynamiques qui les rapportent les uns aux autres de façon à constituer une même société globale. Le bon gradient pour pour penser l’intégration, ce sont donc les collectifs dont toute société nationale est composée, et pas prioritairement les individus. Ou plutôt, les individus ne s’individualisent, ne s’émancipent, que si les groupes se transforment ensemble et forment une unité politique. 

Ce qui importe alors, c’est de retracer l’histoire de ces groupes, dans chaque configuration nationale et dans l’Europe entière. Et, pour relancer aujourd’hui la question de l’intégration, ce qui importe, c’est de le faire de l’intérieur des groupes eux-mêmes, en s’efforçant de restituer leur expérience sur la durée, c’est-à-dire en dégageant leur propre trajectoire moderne. Toutes les minorités sont singulières, et doivent entrer dans ce récit. Le cas des juifs a cela de spécifique qu’il est celui d’une minorité autochtone, qui se transforme significativement à partir de l’émancipation, et dont l’intégration a représenté à l’aube de la modernité une épreuve d’auto-définition explicite pour les communautés nationales en formation. Epreuve qui est devenue, inséparablement, le terreau de l’antisémitisme moderne. Je m’efforce de montrer que c’est lorsqu’une crise s’accentue précisément au sein de ce processus, que le cas refait surface à la manière d’un symptôme sur ce qu’on est en train de manquer. L’antisémitisme, en ce sens, a un signification qui déborde la situation des juifs. En raison de ses traits singuliers, ceux d’une haine émergeant dans les replis de l’intégration elle-même, il fait apparaître les failles les plus enfouies dans l’abord des questions minoritaires d’une manière générale.  

#### Vous interrogiez dès 2024 les conditions d’une issue politique à Gaza. Trois ans après, quelles ressources la philosophie politique peut-elle offrir pour penser cette sortie ?

La philosophie politique ne peut offrir que des ressources d’histoire conceptuelle, à mes yeux. Elle n’est pas en mesure de dégager des lignes d’action ou de fixer des mesures pratiques. Mais ces ressources sont essentielles pour rendre la pensée des acteurs plus claire et lucide quant à leurs présupposés, et quant à ce qu’ils sont réellement en mesure de viser. Quel est le sens du sionisme en tant que figure de la politique moderne articulée à la condition juive, mais aussi quel est le sens que les Palestiniens donnent à leur volonté d’étatisation et de nationalisation, voilà, s’agissant de Gaza et de la Cisjordanie – c’est-à-dire des territoires où la souffrance palestinienne est actuellement intolérable – les questions qui doivent reprendre toute leur légitimité et leur prégnance dans l’esprit des politiques. A partir de là, les solutions concrètes, qui sont multiples, mais qui excluent l’effacement et le renoncement à soi de l’un ou l’autre pôle, pourront être appréhendées de façon plus conséquente que ce n’est actuellement le cas.

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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