# L'Europe seule au monde – Extraits du dernier essai d'Arancha González
**Date de l'événement :** 06/10/2026
* Publié le 06/10/2026

### Date
06/10/2026

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## Chapô
**Dans un monde qui ne ressemble plus à celui issu de la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe est-elle condamnée à subir les recompositions de l'ordre mond, ou peut-elle encore peser sur le cours des choses ?** **Arancha González, doyenne de la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po, forte d'une longue expérience à des fonctions internationales de premier plan, pose dans [l'essai _L'Europe seule face au monde_](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9788410490697-l-europe-seule-au-monde-arancha-gonzalez-laya/) (paru en septembre aux Éditions Arpa) un diagnostic éclairé sur l'Europe.** **_Conférence_ vous propose de découvrir un extrait de la dystopie introductive de l'ouvrage.**

## Corps du texte
Année 2049. Comment l’Europe s’est-elle foutue en l’air ?
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Les démocraties ne meurent plus comme avant. Plus besoin de sang pour les enterrer. Le silence suffit. Avec la lente érosion de leurs fondations. Avec l’indifférence de leurs citoyens. Deux professeurs de Harvard – Levitsky et Ziblatt – sonnèrent l’alarme il y a trente ans, quand Harvard était encore Harvard. Les démocraties n’échouaient plus soudainement, de la main de généraux exaltés sur leurs chevaux assoiffés ou leurs chars rouillés, mais lentement, de la main de présidents ou de Premiers ministres qui subvertissaient le système grâce auquel ils avaient accédé au pouvoir. Pour se perpétuer. Pour le manier selon leur bon vouloir. Des loups déguisés en agneaux. L’Europe ne fut pas l’exception.

À quel moment l’Europe s’est-elle foutue en l’air ? Nous nous posions la question comme une sorte de mantra, bien avant que la cathédrale de l’Europe, telle la bibliothèque d’Alexandrie, tombât. Pendant des décennies, nous crûmes que le projet européen disparaîtrait à cause de menaces extérieures – guerres nucléaires, invasions, crises systémiques –, mais nous n’imaginâmes jamais que ce serait à cause de l’irresponsabilité de ses chefs. Jamais à cause de l’inaction des citoyens. Jamais parce que l’Europe cesserait d’être l’horizon que le reste du monde souhaitait atteindre.

Tout commença bien avant. Certainement avec la fin du XXe siècle, ce siècle oublié. Mais s’il fallait choisir une date précise, ce serait le jour où l’armée russe marcha sur Kiev. Poutine était encore vivant, et son système pervers – sa cour d’oligarques fanatiques – l’était encore plus. Les rares qui s’y opposaient, les adeptes de Navalny, avaient fui depuis des mois, après le dernier gazage massif à Saint Pétersbourg, lorsque des milliers d’opposants se réunirent pour crier « ça suffit ! ».

C’était l’année 2027. Trump avait reconnu la Crimée un an auparavant, cédant en plein milieu des négociations pour la paix. Cette même année, la Commission européenne pensait pouvoir se déconnecter entièrement du gaz russe, comme le prévoyait son plan de 2025. Mais avec la levée des sanctions contre la Russie par les États-Unis, et talonnées par une concurrence industrielle nord-américaine et chinoise impitoyable, les industries européennes – l’allemande en tête – demandèrent la réouverture du gazoduc Nord Stream. Aucun État membre n’eut suffisamment de courage pour justifier la désindustrialisation auprès de ses citoyens au profit d’un pays d’Europe de l’Est qui s’éloignait de plus en plus, tant dans les cœurs que dans les parlements.

Les chars russes, avec une technologie venant de Taïwan – que la Chine avait réussi à annexer –, réussirent là où ils avaient échoué en février 2022. C’est ainsi que l’effondrement de l’ordre international libéral culmina. Cet ordre qui avait vu le jour après la Seconde Guerre mondiale. Celui que moimême, bien que modestement, j’avais contribué à renforcer. Les rêves néo-impériaux de Poutine devinrent alors une réalité. Bien qu’il ne vécût que peu de temps après pour en être témoin.

La Russie surgit comme une puissance révisionniste hégémonique en Eurasie. Après des lustres de guerre hybride, d’asphyxie économique et de désinformation systématique, Kiev capitula. Moscou annexa non seulement le Donbass et le sud du pays mais aussi toute l’Ukraine, la transformant en un protectorat sous le drapeau de la « Nouvelle fédération ».

Avec l’Ukraine, la Biélorussie et le sud du Kazakhstan sous contrôle direct ou indirect, la Russie conquit non seulement des territoires mais aussi des ressources : à la fin de la guerre, elle concentrait déjà plus de 40 % de l’approvisionnement mondial en blé et en céréales. Le « Consortium Pan-Eurasien », contrôlé par les oligarques proches du Kremlin, rationne les exportations en fonction de critères politiques : les pays considérés comme hostiles – comme la France, l’Allemagne ou le Japon – subissent des blocus, alors que les alliés – comme l’Iran, la Serbie ou l’Algérie – obtiennent des remises stratégiques.

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Et dans ce monde dystopique, vous vous demandez sans doute, lecteurs, ce qu’est devenue l’Europe. Eh bien, contre de nombreuses prévisions pessimistes, l’Union européenne n’a pas disparu, mais elle a cessé d’être un acteur puissant. Elle s’est transformée en ce que certains analystes appellent la « Confédération administrative européenne » : un bloc technocratique, fonctionnel, mais sans âme et sans projet politique. Elle ne donne plus le cap mondial. Elle gère uniquement sa survie.

Bruxelles est devenue un nœud logistique et financier. La Commission européenne administre les fonds de résilience climatique, gère le commerce numérique et supervise le marché commun… mais elle manque de voix stratégique. Le Parlement européen continue d’exister, bien qu’avec une participation minimale (des 826 députés élus, seulement la moitié s’y présentent) et un pouvoir marginal.

L’Union européenne n’agit plus comme un bloc. Dans les politiques de l’ancien troisième pilier – extérieur, migration et défense –, les États membres opèrent en solo ou dans des miniligues : l’axe Paris-Rome-Athènes, avec une orientation pro-russe ; l’axe Varsovie-États baltes, le seul entièrement aligné avec l’OTAN. L’axe Paris-Berlin a disparu, surtout depuis que l’Allemagne décida d’ouvrir à nouveau le Nord Stream. L’Espagne, l’Italie et la Grèce, avec des parties de leurs territoires complètement désertifiées à cause de l’avancée du changement climatique, se sentent abandonnées face aux pressions migratoire et énergétique. La Pologne et la Suède n’écoutent plus Bruxelles : elles écoutent Washington ou s’écoutent elles-mêmes. L’Europe est passée de regarder à l’Est à ne regarder nulle part.

L’Europe s’est centrée sur la contention et l’administration. La politique migratoire ne parle ni d’« accueil » ni de « solidarité ». Désormais, on gère l’externalisation des frontières, en payant la Turquie, le Maroc et la Tunisie pour arrêter des migrants en échange de blé, de drones et d’accords commerciaux. Frontex est devenue une agence paramilitaire avec des compétences pour intervenir sans contrôle parlementaire sur la Méditerranée, les Balkans et le Sahel.

En ce qui concerne la défense, la boussole stratégique échoua. L’Union européenne n’a ni armée ni capacité de dissuasion. L’Allemagne ne réussit pas à se réarmer. La France, depuis l’arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée, agit toute seule. Seulement les pays baltes et la Pologne investissent, et ils le font avec de l’aide états-unienne. La mer Baltique est devenue une tranchée, la Méditerranée une passoire et les Balkans une poudrière.

L’effondrement du projet européen est une réalité. Le rêve intégrateur est mort. La jeunesse ne perçoit plus l’Europe comme un avenir commun, mais comme un réseau de subventions ou un simple passeport de travail. Le programme Erasmus a été réduit, et les anciens programmes culturels remplacés par de la « formation technologique prioritaire ».

Au niveau géographique et émotionnel, le continent s’est fracturé. Personne ne dirige. Tous se défendent.

Et que fait maintenant l’Union européenne ? Elle survit. Elle maintient des banques, des institutions pleines de fonctionnaires à la dérive, des douanes, des accords sur les données, des réglementations communes. Elle se porte garante de ce qui est essentiel : eau propre, monnaie stable, circulation de marchandises. Mais elle prend aussi en charge le déclin. Elle s’est résignée à perdre son influence et à gérer ce qui est inévitable : le vieillissement, la pénurie, l’inflation alimentaire et la fragmentation. Presque comme l’URSS lors de ses derniers soubresauts. Une grande structure dépourvue de pouvoir réel.

Entre-temps, elle imite ceux qui dominent. Certains pays copient le modèle chinois : intelligence artificielle administrative, scores numériques, gouvernance algorithmique. D’autres cherchent un refuge auprès des États-Unis en échange d’une obéissance stratégique. La planification à long terme a disparu. On ne pense plus à un horizon de vingt ans. On pense à un horizon de six mois.

En résumé, l’Union européenne n’a pas été détruite, mais elle a été vidée de sa volonté historique. C’est une structure sans récit, sans stratégie et sans leadership. Celle qui un jour fut le projet le plus ambitieux de coopération entre peuples est devenue un réseau de bureaux à l’esthétique minimaliste, bien gérés mais avec personne aux manettes.

Ce scénario dystopique que je viens de décrire, et qui ressemblerait davantage à un mélange entre la série _Years and Years_ de la BBC et le film _Blade Runner_, n’est pas une perspective d’avenir. Même les plus hauts dirigeants du Kremlin n’oseraient pas imaginer un scénario aussi bénéfique pour eux. Cependant, j’ai voulu commencer de cette manière le livre pour que nous imaginions tout ce qui pourrait arriver si l’Europe ne réagissait pas. Si l’Europe se laissait porter. Nous sommes seuls, oui. Mais pas tellement. L’idée selon laquelle l’Union européenne est toujours allée à contre-courant la rend plus précieuse que jamais. C’est sa capacité à rebondir, à faire de grands pas en avant au moment où elle en a le plus besoin, qui la rend si spéciale. Voilà pourquoi je souhaite apporter un peu d’optimisme. Comme le disait Hannah Arendt, « même dans les plus sombres des temps, nous sommes en droit d’attendre quelque illumination ». Et c’est ce que ce livre prétend. Fournir un peu de lumière au milieu de la brutalisation du monde. Ce monde dont l’avenir dépendra du choix que fera l’Europe : celui de recommencer à rêver ou celui de se contenter simplement de survivre. C’est ce que je cherche à expliquer dans les chapitres suivants.

### Thématique
`#Europe` `#Géopolitique` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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